Macron: interview debout, journalisme couché

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Tout ce qui est rare n'est pas précieux. La preuve, l’interview d’Emmanuel Macron accordée dimanche soir à France 2. C'était son deuxième entretien télé en sept mois. On attendait de la densité, on eut des amabilités, et deux marcheurs qui marchaient pour enfoncer quelques portes ouvertes mais ornées de dorures. Michel Droit-de Gaulle, c’était en noir et blanc ; Laurent Delahousse-Macron, c'est en couleurs. Mais le naufrage du journalisme est le même.

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Bien sûr Delahousse est Delahousse, donc le contraire d’un puncheur. Avec lui, les entretiens tiennent davantage des confidences sur canapé de velours que du questionnement à la toile abrasive. Mais Emmanuel Macron est président de la République. Il n’était donc pas insensé d’espérer quelques annonces, ou quelques explications, les sujets ne manquent pas. Rien de cela.

À la place de l’échange attendu, on eut un soliloque marqué par une innovation : pour la première fois depuis le début de la Cinquième République, et l’irruption de la télévision dans la vie quotidienne des Français, le président n’était pas assis. Il parlait en marchant à travers les salons, les bureaux, et les couloirs du palais de l’Élysée, et s’il enfonçait quelques portes ouvertes au passage, elles avaient l’avantage d’être ornées de dorures.

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Emmanuel Macron ne foulait pas seulement les tapis de sa demeure de fonction, il paraissait sur un nuage en cette fin d’année 2017. Depuis un an, il déjoue tous les pronostics et donne le tournis à ses opposants, qui ne savent plus par quel bout le saisir.

Il a franchi sans encombre une rentrée qu’on lui prédisait apocalyptique, après avoir fait voter une réforme du code du travail qui aurait fait sauter tous les gouvernements depuis trente ans. Et après avoir concurrencé ses deux prédécesseurs sur le plan de l’impopularité, il voit sa cote se redresser dans l’opinion tandis que son premier ministre, avec ses airs de panthère rose, finit par imposer une patte dont on le pensait dépourvu.

Comment s’explique ce regain, qui n’est peut-être qu’un répit ? Macron a sa petite idée. Une idée qui lui fait plaisir et qu’il déguste avec la même formule, reprise deux fois, comme une douceur : « J’ai fait ce que j’ai dit que je ferais. » Il le dit et le répète. Il en fait même une théorie : « S’il y a une crise de la démocratie, c’est une crise de l’efficacité. »

C’est ce passage de la parole aux actes qu’il a voulu illustrer dimanche soir, en se présentant comme un homme radicalement neuf, « sans alliés », et dont les adversaires seraient sans consistance. Une espèce de miracle. L’effet d’une nouveauté qui serait son carburant sur le plan intérieur et le plan international : « En décidant au mois de mai dernier d'élire un président de 39 ans qui n'avait aucun parti, que personne ne connaissait et qui sortait de nulle part, ce qui est le choix que notre pays a fait, ils ont fait quelque chose qu'aucun autre pays n'a fait. »

Delahousse n’a pas fait remarquer que ce parfait inconnu avait seulement été ministre de l’économie, comme Valéry Giscard d’Estaing en des temps éloignés, et que le « nulle part » qu’il se plaisait à évoquer est d’abord celui de l’ENA, puis de la banque Rothschild, et enfin de l’Élysée qu’il a retrouvé en passant du poste de secrétaire général adjoint de François Hollande à la fonction de président. Mais faut-il reprocher à Delahousse de faire du Delahousse ? Il n’est pas un oursin, plutôt un gros chat qui ronronne.

Côté ronron, on eut donc la stéréo, comme au bon vieux temps des trente-trois tours.

Sur la Syrie, le président de la République a rappelé sa position, en la précisant un peu : « La priorité, c’est l’extermination de Daech avant Bachar. On vient de gagner la guerre en Irak avec la coalition, je pense que d’ici à la mi-février on aura gagné la guerre en Syrie. Bachar al-Assad sera là. » Un Bachar qui aurait ensuite à « répondre de ses crimes devant son peuple et la justice internationale ».

À propos de Donald Trump qu’il a reçu en grande pompe, en espérant le faire changer d’avis après sa sortie de l’Accord de Paris sur le climat, il n’émet aucun regret. Il comprend même un président qui « respecte ses engagements devant ses électeurs ». Il espère simplement le doubler en invitant les grands patrons américains, les grandes villes ou les chercheurs à le rejoindre.

Après avoir espéré influencer la décision du président américain, le président français, qui se présente comme un leader mondial de la lutte contre le réchauffement climatique, estime aujourd’hui que cette décision « regrettable » n’a finalement pas une importance irrémédiable. Son idée, c’est de pratiquer « le judo ». Utiliser les forces contraires pour les tourner à son avantage.

C’est ainsi qu’il entend « verdir la finance », c’est-à-dire convertir des forces qui calculent leur rentabilité au millième de seconde à des investissements qui ne produiront leurs effets que dans vingt ou trente ans. « Vaste programme », comme disait Charles de Gaulle.  

Au sortir de la conférence de Paris (l’entretien a été enregistré mardi 12 décembre), Emmanuel Macron a longuement évoqué l’impératif écologique. Avec des annonces, ou plutôt des confirmations, qui n’enchantent guère les écologistes.

Il fermera certes « les centrales », mais « les centrales thermiques ». Quant aux centrales nucléaires, il se montre extrêmement prudent, confirmant au passage que la réduction du parc à 50 % de la production énergétique est repoussée sine die. Il attendra sagement l’avis de l’Autorité de sûreté nucléaire, dans dix-huit mois, avant de décider centrale par centrale du maintien, de la rénovation ou de la fermeture. À plusieurs reprises, Emmanuel Macron a souligné que l’énergie nucléaire n’était « pas carbonée »… 

Dans sa déambulation, à moins que ce ne fût une lévitation, le président de la République a enfin abordé la question de l’audiovisuel public. Des informations plus ou moins démenties, et plus ou moins confirmées, ont rapporté qu’il se serait emporté en qualifiant ce secteur de « honte de la République ».

Soucieux de désamorcer le fâcheux effet de cette phrase sur les salariés travaillant dans les radios et les télévisions publiques, il a arrondi les angles tout en confirmant sa volonté d’ouvrir un chantier. Pour lui, ces dizaines de radios et ces chaînes de télévision n’ont pas saisi que les temps avaient changé : « Notre audiovisuel public reste structuré dans son architecture sur le monde d’avant. »

Et comment se traduirait une mise à jour conforme au XXIe siècle ? Par la « mutualisation ». Cette idée-là, synonyme de concentration et de disparition des chaînes, les personnels des cinquante radios de Radio France et des chaînes comme France 2, France 3 ou France 5 l’entendent depuis quinze ans. Ce qu’ils redoutent, et que l’Élysée ne dément pas, c’est que le nouveau logiciel imaginé par Emmanuel Macron, au nom du nouveau monde, ne renvoie finalement à l’ORTF chère au président Pompidou et à sa « voix de la France ».

Au bilan de ces quarante minutes, le président de la République a donc théorisé les raisons de sa victoire de mai dernier, et de son regain dans l’opinion : il « fait ce qu’il a dit qu’il ferait ». Sauf qu’il a très peu parlé du chômage, qui était au cœur de son programme, promettant simplement les effets de ses réformes d’ici à deux années. Et qu’il s’est longuement attardé sur deux sujets dont il n’avait rien dit, ou presque : l’écologie, en revenant sur l’agenda 2025, et la réforme de l’audiovisuel public, qui sera engagée au début de l’année prochaine.

Pour l’essentiel, et contrairement à son credo, il a donc promis de faire ce qu’il n’avait jamais dit qu’il ferait !

Si la forme de l’entretien d’hier est une préfiguration de la télévision publique telle qu’il la rêve, son tête-à-tête avec un confident nous projette dans un retour vers le futur.

Depuis la très célèbre interview du général de Gaulle par Michel Droit, entre deux tours de la première présidentielle de 1965, on n'avait jamais atteint un tel taux de proximité. Mais n’exagérons rien, et ne sombrons pas dans la caricature : Michel Droit, c’était en noir et blanc, alors que Delahousse c’est de la caresse en couleurs.

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