A La Défense, plus de 2 000 militants dénoncent la «République des pollueurs»

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Greenpeace, les Amis de la Terre et ANV-COP21 ont organisé vendredi l’occupation des bâtiments de Total, EDF, la Société générale et le ministère de la transition écologique du centre d’affaires parisien. L’opération s’inscrit dans le cadre d’une semaine de mobilisation mondiale pour le climat.

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Depuis lundi, les images des actions du mouvement Extinction Rebellion en Grande-Bretagne tournent et retournent dans les milieux militants français : des occupations de ponts, d’un aéroport, etc. En France, il a fallu attendre vendredi pour avoir une action similaire par son ampleur et son mode d’action, alors que cette semaine a été déclarée semaine de mobilisation mondiale pour le climat.

Dès 8 h 30 ce matin, par petits groupes de dix personnes, les sièges situés à La Défense des entreprises Total, Société générale et EDF, ainsi qu’une antenne du ministère de la transition écologique ont été simultanément occupés. Des militants ont réussi à entrer à l’intérieur, d’autres sont restés à l’extérieur. Objectif : bloquer la « République des pollueurs ».

L’opération avait été préparée depuis plusieurs semaines et dans le plus grand secret. Des centaines de militants s’étaient retrouvés jeudi à Montreuil pour un dernier briefing, pour parler autant du fond – pourquoi cette action ? – que de la forme – les modalités.

Devant l'entrée du siège de Total. © CG Devant l'entrée du siège de Total. © CG

Sur le fond, les ONG dénoncent l’inaction climatique dramatique du gouvernement. Alors que les émissions de CO2 sont reparties à la hausse, Emmanuel Macron et ses ministres n’ont, semble-t-il, aucune envie de lancer une action d’ampleur. Surtout, les associations visaient particulièrement les collusions entre l’État et les pollueurs.

Elles dénoncent par exemple le fait que la Société générale soit la première banque française à investir dans les énergies fossiles les plus néfastes pour le climat (gaz de schiste, forages en eaux profondes ou en Arctique, etc.). Ou bien que Total, l’une des entreprises les plus polluantes au monde, soit aussi parmi celles qui dépensent le plus pour influencer l’élaboration des lois en Europe. Ou encore que l’État ait réinjecté 10 milliards d’euros dans EDF et Areva, quand, dans le même temps, le lobby nucléaire dispose de relais à la tête du gouvernement, Édouard Philippe, le premier ministre, ayant travaillé pour Areva.

Dans un tweet mal inspiré, le ministre de la transition écologique et solidaire a voulu réagir, dénonçant « quelques militants radicaux » qui « se trompent d’ennemis ». « Nous agissons ! » conclut de Rugy. Réplique de Greenpeace : « C’est de l’action en marche arrière. » 

Sur la forme, l’opération a été un franc succès. Les quatre bâtiments ont pu être occupés dès potron6minet par plus de 2 000 personnes sans que la police ne puisse intervenir pour les en empêcher. Des groupes étaient chargés d’occuper les lieux, d’autres, surnommés « les guêpes », ont décoré les immeubles avec des affiches montrant « Macron président des pollueurs » ou bien une « Scène de crime climatique ».

De la peinture noire pétrole a aussi été projetée sur les murs. Des street medics étaient également présents, ainsi que des personnes chargées de faire retomber la tension face aux salariés empêchés d’aller travailler.

Les "guêpes" étaient chargées de coller des affiches et des autocollants et d'écrire des slogans au pochoir. © CG Les "guêpes" étaient chargées de coller des affiches et des autocollants et d'écrire des slogans au pochoir. © CG

Peu avant 9 heures, ces derniers avaient d’ailleurs fort à faire devant le siège d’EDF. Agacés, certains salariés se montraient véhéments face à des militants pacifiques. « Je comprends l’action et tout mais moi je voudrais aller travailler », lance l’un d’eux, quand un autre, visiblement plus énervé, les prend à partie : « Vous croyez que les décisions sont prises ici, vous croyez que l’État est ici, que le PDG est ici ? »

Des activistes répondent. Ils savent bien que les décisions ne sont pas toutes prises ici, mais leur action est symbolique. Une dame enchaîne : « Le président d’EDF, il est pas là. Allez le voir, lui. » Un membre d’ANV-COP21 répond : « On l’a déjà fait madame, on a déjà été avenue de Wagram. » La dame reprend : « Et ç’a changé quelque chose ? Rien, hein ? Eh bien ici, c’est pareil. »

Un activiste d'ANV dialogue avec un salarié d'EDF. © CG Un activiste d'ANV dialogue avec un salarié d'EDF. © CG

Un peu plus loin, un groupe de salariés discute. Un homme, la cinquantaine, lance à son voisin : « À Notre-Dame, ils étaient là en un quart d’heure, là, personne n’arrive… » À côté, une femme se rassure : « Bon, si y a pas de black blocs, ça devrait aller. »

D’autres essayent de les prendre à leur propre jeu, comme cette femme, la soixantaine, qui s’approche des colleurs d’affiche : « Et votre colle, elle est pas polluante peut-être ? » Les colleurs expliquent qu’ils l’ont fabriquée eux-mêmes, avec de l’eau et de la farine. La femme repart. Une autre, au téléphone : « On est embêtés par, je vais vous dire, par des gens qui sont des ultras. » Un homme arrive vers ses collègues : « Je viens de Total, ils bloquent aussi, et ils ont raison, ils sont bien plus pollueurs que nous. » Ses collègues se marrent.

Parfois, les discussions vont un peu plus loin. Comme cette salariée d’EDF qui affirme que les militants se trompent, que « notre électricité est décarbonnée à 98 %, bientôt 100 % ». Réponse du militant : « Il y a quand même le nucléaire, sa prépondérance retarde la mise en place des énergies renouvelables et ça produit des déchets. » « Mais le nucléaire, c’est décarbonné ! Le GIEC recommande le nucléaire, c’est sans CO! » répond la dame, pas convaincue.

Le chanteur HK a improvisé un concert au mégaphone devant le siège de Total. © CG Le chanteur HK a improvisé un concert au mégaphone devant le siège de Total. © CG

Devant le siège de Total, à une centaine de mètres, l’ambiance est sensiblement la même. Une dame véhémente s’en prend aux militants sur place. Elle a 65 ans, explique-t-elle, travaille en intérim et va voir son salaire amputé de plusieurs heures. « Votre action, elle est violente, assure-t-elle. Je ne donnerai plus à Greenpeace. Vous avez manifesté, la télé est venue, vous pouvez partir maintenant. »

Un des portraits officiels d’Emmanuel Macron décroché dans une mairie à l’occasion de l’opération « Sortons Macron », une action dont Mediapart a déjà parlé ici, fait son apparition, sous les applaudissements. 

On croise deux scientifiques mobilisés. Le premier est océanographe, signataire de la tribune « Labos 1.5 » dans Le Monde le mois dernier, dans laquelle des scientifiques invitent le monde académique à réfléchir à la construction d’une recherche qui réduirait son impact environnemental et ses émissions de carbone. Pour lui, « il est temps de s’engager? même si, étrangement, la communauté climat n’est pas forcément en pointe sur le sujet ». À ses côtés, une chercheuse en neurosciences, basée à Londres, estime elle aussi que les scientifiques doivent descendre dans l’arène : « C’est la connaissance scientifique qui fonde mon engagement. »

Peu avant midi, des policiers cagoulés et en tenue de maintien de l’ordre arrivent devant le siège du géant pétrolier. Ils établissent un cordon pour évacuer des employés de l’entreprise présents dans les murs. Immédiatement, une chaîne d’activistes se met en place autour d’eux. Ils chantent : « Police, doucement, on fait ça pour vos enfants. »

L'évacuation des militants qui occupaient l'intérieur du bâtiment d'EDF. © CG L'évacuation des militants qui occupaient l'intérieur du bâtiment d'EDF. © CG

Peu avant 14 heures, un message prévient : les policiers sont en train de déloger les bloqueurs d’EDF. Sur place, les militants se font traîner un à un à l’extérieur d’un périmètre policier. Avec plus ou moins de ménagement, mais sans arrestation sur le moment – au moins une arrestation a eu lieu plus tard. Les militants enfermés à l’intérieur sont également sortis un à un.

Jean-François Julliard, de Greenpeace, prend la parole : « Les quatre blocages sont toujours en cours. Il y a encore des gens partout. On n’a pas eu de réponse de la part des responsables. Nous avons rencontré Total mais ils nous ont dit qu’ils faisaient du mieux qu’ils pouvaient. La discussion n’a pas servi à grand-chose… »

Un peu plus tard, des militants signalaient que dans l’immeuble Total, le chauffage avait été poussé dans le hall et dans le sas d’entrée. Pas de quoi décourager des activistes, qui aiment à chanter : « On est plus chauds, plus chauds, plus chauds que le climat ! » Peu après 19 heures, des militants se sont dirigés en cortège vers celui l'antenne du ministère de la transition écologique, afin d'exiger « des actes ambitieux pour le climat ». Peu de chance qu'ils soient entendus.

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