Karim Benzema ou le retour du football

Par

Le sélectionneur de l’équipe de France Didier Deschamps a choisi de convoquer Karim Benzema pour l’Euro. Un retour après cinq ans d’absence qui fait primer les critères sportifs sur les débats identitaires et politiques. À la bonne heure.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Un sous-entendu dans L’Équipe la veille au soir, un conditionnel dans Le Parisien le matin. La rumeur qui enfle au fil de la journée. Et puis, cinq syllabes prononcées par Didier Deschamps. Karim Benzema est bien de retour en équipe de France, après une absence longue de plus de cinq ans. Le Lyonnais de 33 ans participera au championnat d’Europe, du 11 juin au 11 juillet prochain.

Un « bombazo », écrit le journal madrilène As. Faute de terrasses (à un jour près !), c’est sur les réseaux sociaux que se lit l’allégresse collective. Serait-ce l’effet secondaire de la crise sanitaire, la surréaction à n’importe quelle bribe de bonne nouvelle ? Depuis le sacre mondial des mêmes Bleus en 2018, l’actualité s’est montrée relativement avare en moments de communion. « Ce soir, la France du football est heureuse », a résumé le journaliste Stéphane Guy sur BFM TV.

Didier Deschamps avec Karim Benzema (de dos), lors du Mondial 2014. © Franck Fife / AFP Didier Deschamps avec Karim Benzema (de dos), lors du Mondial 2014. © Franck Fife / AFP

Elle est heureuse parce qu’elle s’est soudainement rappelée qu’un championnat d’Europe avait lieu dans trois semaines. Qu’elle allait revoir « sa » bande de footballeurs, celle des champions du monde, celle des danses endiablées, celle qui s’appropriait l’Élysée avec ses codes et ses délires mi-juillet 2018. Qu’elle allait se souvenir du bon temps, de l’ère pré-Covid, des embrassades joyeuses et des moments de liesse.

Elle est heureuse parce qu’elle goûte à nouveau au bonheur le plus simple. Elle est redevenue, mardi soir, l’enfant qui s’amuse à griffonner des compositions d’équipes sur son cahier. Elle s’est mise à rêver de nouveau au football, à imaginer comment Karim Benzema allait pouvoir jouer avec Kylian Mbappé et Antoine Griezmann, à se demander quelle autre nation pourrait bien battre une telle armada ?

Elle est heureuse parce qu’elle n’y croyait plus. Parce qu’elle s’était lassée de voir l’évidence confisquée par des considérations politiques et des rancœurs personnelles. Elle avait jalousé l’Espagne qui ne parlait de Karim Benzema que pour ses buts, ses records, ses titres et son talent, elle qui n’entendait plus son nom qu’au milieu de débats nauséabonds.

Énumérons-les brièvement. L’affaire Zahia, du nom d’une prostituée mineure, au terme de laquelle la justice l’innocentera. L’affaire de la « sextape », dans laquelle il comparaîtra à l'automne devant le tribunal correctionnel pour « complicité de tentative de chantage ». Les propos sur l’Algérie, « le pays de ses parents, dans le cœur », tenus il y a quinze ans et régulièrement exhumés depuis. La Marseillaise, qu’il ne chante pas parce qu’elle « appelle à faire la guerre » et que ça ne lui « plaît pas » ; qu’il méprise en crachant quand elle retentit, un jour à Madrid. Sa sortie sur Didier Deschamps, qu’il accuse en 2016 d’avoir « cédé sous la pression d’une partie raciste de la France », après sa non-sélection pour le précédent Euro.

En même temps qu’il construisait en Espagne une carrière sportive hors normes, Karim Benzema devenait en France un sujet politique, un objet de polémique. Fin 2015, il recevait les honneurs d’une sortie du premier ministre. « S’il n’est pas exemplaire, il n’a pas sa place dans l’équipe de France », lançait Manuel Valls. Ce mardi encore, le sénateur du Rassemblement national (RN) Stéphane Ravier le qualifiait de « Français de papier », qui n’avait « qu’à jouer pour l’équipe algérienne ».

La une de L'Équipe, le 19 mai 2021. © L'Équipe La une de L'Équipe, le 19 mai 2021. © L'Équipe

C’est cette image de mauvais Français qui colle à la peau de Karim Benzema. Audacieux, venant d’une classe politique gangrénée par l’évasion fiscale et la corruption. Ironique, si l’on se souvient que Karim Benzema est le seul footballeur dont les Football Leaks ont dévoilé… le patriotisme fiscal. En 2016, Mediapart révélait ainsi que le joueur avait choisi de domicilier son entreprise en France et d’y payer ses impôts.

À l’époque, Karim Benzema avait refusé de justifier son choix dans nos colonnes, arguant que tout ce qu’il dirait « serait de toute façon mal interprété ». Depuis, il s’était largement appliqué cette règle et s’était montré particulièrement discret dans les médias. Une manière de se concentrer sur ce qu’il fait de mieux : jouer au football. Quatre fois champion d’Europe avec le Real Madrid, cinquième meilleur buteur de l’histoire de la Ligue des champions, deuxième meilleur buteur français de l’histoire… Le natif de Lyon enchaîne les titres et les records en légende du football.

La loi du plus fort

Alors que plus personne n’y croyait, que la France était championne du monde sans lui, que l’atmosphère très droitière du moment n’incitait pas à prendre le risque de faire rentrer le loup Benzema dans la bergerie bleue, Didier Deschamps l’a fait. Ni par mansuétude ni par obligation. Il l’a fait parce que Karim Benzema est le meilleur avant-centre français aujourd’hui à sa disposition.

Dix ans après l’affaire des quotas, révélée par Mediapart, il y a quelque chose de réjouissant à voir le football français s’extirper des débats identitaires (revoir notre Live à ce sujet en 2016) et des décisions aux arrières pensées politiques pour revenir à sa quintessence : le jeu.

Dans les prochains jours, certes, certains titres de presse et certains éditorialistes s’en prendront peut-être à Karim Benzema, archétype du « mauvais Français », ou à certains de ses coéquipiers : Presnel Kimpembé, qui a incité son équipe du Paris-Saint-Germain à quitter le terrain après des propos racistes en Ligue des champions, Paul Pogba, qui a brandi un drapeau de la Palestine après son match avec Manchester United mardi soir, ou encore Jules Koundé, l’autre surprise de la liste, engagé depuis son adolescence dans la lutte contre le racisme et les violences policières.

Au prisme de l’époque, il n’est même pas impossible qu’on voie dans ces Bleus des « islamo-gauchistes » en puissance, des « indigénistes » ou des « racialistes »… Comme, une décennie plus tôt, on pointait du doigt leur comportement de « caïds immatures » (dixit Roselyne Bachelot, ministre des sports en 2010) ou leur propension à imposer le « halal » à la cantine – une polémique indigeste resservie en 2018 par Éric Zemmour.

Heureusement, du temps est passé, les victoires ont mis sous cloche les bas instincts identitaires et, surtout, la loi du sport a repris le dessus. C’est peut-être là l’enseignement le plus savoureux de cette liste de 26 joueurs dévoilée par Didier Deschamps. Elle rend le football aux footballeurs.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous