Dans le Finistère, la fronde qui menace la FNSEA

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Des éleveurs finistériens multiplient les actions, en marge des organisations syndicales. Ils ont visé la chambre d’agriculture de Quimper et une coopérative. Les premiers frappés par la crise, les jeunes sont les plus actifs dans ce mouvement. « Plus personne ne dirige personne », commente un syndicaliste.

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Finistère, de notre envoyé spécial. - Et soudain, les éleveurs des environs de Quimper ont changé de cible. Dans la nuit du 11 février, ils ont fait converger leurs tracteurs et leurs remorques chargées de fumier vers la chambre d’agriculture. Le bâtiment de l’institution tenue par la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA) a été attaqué à coups de pelleteuse. Le hall d’entrée a été défoncé, les rambardes d’accès arrachées, et le tout a été recouvert de fumier. « Plus personne ne dirige personne, commente un syndicaliste. Il y a des mouvements spontanés partout. Les gens se sentent trahis par leurs propres responsables. » Certains ont déchiré et brûlé leur carte du syndicat.

Dans le Finistère, le 12 février, on recensait, outre l’attaque de la chambre, une action au domicile du député PS Richard Ferrand, non loin de Carhaix, une autre devant le domaine de Michel-Édouard Leclerc, près de Concarneau, et une troisième, au siège d’une filiale de la coopérative Even, à Ploudaniel. Cette dernière attaque, au cours de laquelle des produits laitiers importés ont été découverts, fait sauter un autre tabou : les coopératives, alliées objectives et soutiens de la FNSEA, ne sont plus à l’abri non plus.

La chambre d'agriculture du Finistère, à gauche, l'un des tags : « C'était bien les vacances ? » © DR La chambre d'agriculture du Finistère, à gauche, l'un des tags : « C'était bien les vacances ? » © DR

Cinq jours après les incidents, le bâtiment de la chambre d’agriculture de Quimper est encore barbouillé de fumier. Un seau et une petite pelle à la main, une jeune employée, de bonne humeur, fait le tour des rigoles bouchées par les excréments. « La porte est tordue, là, fait-elle remarquer à une responsable, à côté du carreau cassé. » À l’extérieur, les mots d’ordre des mutins n’ont pas encore été effacés : « Voleur », « Vendu », mais aussi : « Crise » et « Afrique du Sud », et aussi, plus étrange : « C’était bien les vacances ? » Les élus FNSEA, membres du bureau de la chambre d’agriculture, sont en effet partis en novembre dernier en voyage « d’études » en Afrique du Sud. Les syndicats minoritaires l’ont appris grâce aux graffitis. « Nos élus n’ont été ni invités, ni informés », commente Jean-Michel Favennec, de la Coordination rurale (CR).

« Toutes les structures font des voyages d’études, justifie Thierry Merret, président de la FDSEA finistérienne. L’Afrique du Sud est un grand producteur agricole, de fruits et légumes et de lait aussi : on est dans les marchés mondiaux et il faut aller voir là-bas. » La « période » n’était peut-être pas la meilleure, concède-t-il. Depuis un an, les marchés mondiaux en question ont en effet fait plonger le prix du lait – une baisse de 50 à 60 euros la tonne. La gagne promise par les libéraux moyennant la fin des quotas laitiers – en avril dernier – laisse un goût amer aux éleveurs. Leur revenu est en chute libre – inférieur à 10 000 euros annuels pour un quart d’entre eux en 2015. Les trésoreries sont à sec.

Incidents à Tinténiac, en Ille-et-Vilaine, fin janvier. © Reuters Incidents à Tinténiac, en Ille-et-Vilaine, fin janvier. © Reuters

« La détresse est telle que les gens ne savent plus à quel saint se vouer, poursuit Thierry Merret. Ils mettent tous les responsables, syndicaux, coopératifs, dans le même sac. Il y en a beaucoup qui ne sont syndiqués nulle part, qui ne se réclament de rien. » Cinq agriculteurs ont été interpellés et placés en garde à vue vendredi. L’un d’entre eux est mis en cause pour avoir failli écraser un gendarme, ce qu’il conteste. « J'ai reçu deux casseurs lundi, et je leur ai dit que je ne déposerai pas plainte contre eux parce que ce sont des agriculteurs, comme moi, explique André Sergent, le président de la chambre. Mais le préfet porte plainte et le gendarme aussi. La majorité était plutôt FDSEA, et aujourd'hui, ils ne se retrouvent plus dans les syndicats officiels. Je leur ai dit qu'ils ne se rendaient pas compte qu'en plus des portes, il y a eu des vitres de pétées, et derrière, il y a des gens qui travaillent. Les salariés m'ont interpellé, ils m'ont dit : “Ils sont partis fous ou quoi ?” »

Ancien animateur du mouvement des Bonnets rouges contre l’Écotaxe, le patron de la FDSEA assure qu’il continue pour l’essentiel « d’encadrer » ses troupes. « Chez Michel-Édouard Leclerc, ça a été très encadré et ils n’ont rien bloqué. L’opération au domicile du député, par contre, je ne cautionne pas. » L’élu socialiste, qualifié de « vendu » lui aussi, a d’ailleurs déposé plainte. La méthode « d’encadrement » par Merret s’est éventée. « C’était en quatre fois, raconte un syndicaliste. La première action était tranquille, la deuxième, plus forte, et la troisième encore plus forte, où ça cassait dur, et la quatrième, on revenait à une opération tranquille, pour discuter. Au moins, il contrôlait ses adhérents. » Ce n’est vraiment plus le cas. Il a dû quitter certains rassemblements sous les sifflets, et il aurait par ailleurs reçu des menaces sur son exploitation. L’an dernier, Merret a aussi vu la moitié des administrateurs de la fédération départementale lui tourner le dos et démissionner, sans pour autant rejoindre d’autres organisations.

L’odeur de fumier qui flotte encore dans la chambre d’agriculture n’épargne pas les bureaux de la Confédération paysanne, situés à l’arrière du bâtiment. « Pour moi, les manifestants ne se sont pas trompés de cible, tranche Vincent Pennober, responsable de la Conf’ finistérienne. Parce que ce sont ces responsables régionaux et nationaux qui nous ont amenés dans cette impasse : sur les marchés mondiaux. Ils font partie des fossoyeurs de l’agriculture, ces gens-là. On n’aurait pas fait comme ça – on peut bloquer les routes sans mettre de la merde sur les routes – mais la cible, elle est bonne ! » La Conf’ et la CR s’apprêtent à demander les comptes du voyage en Afrique du Sud. Mais le président de la chambre assume ces frais et annonce même qu'il est « sollicité pour partir en Chine ». « Il y a un programme qui est sur des rails », prévient-il.

Sur une carte du Finistère, Vincent Pennober montre les villages entrés dans la fronde au nord de Quimper. « On a fait croire aux jeunes qu’il fallait investir, poursuit Pennober. Les coop’ leur ont donné du lait [attribué du lait à produire  ndlr] sans regarder. Il y a des jeunes qui ont doublé leur production. Sodiaal [numéro un coopératif français – ndlr] l’a fait à tort et à travers. » Sodiaal, grand collecteur de lait dans la région, est montré du doigt pour son association avec le groupe chinois Synutra dans son projet de construction d’une tour de séchage de lait d’une capacité de 120 000 tonnes, à Carhaix – avec l’appui du maire de la ville et ancien Bonnet rouge lui aussi, Christian Troadec. Un investissement de 160 millions d’euros, qui a conduit la coopérative à proposer des « volumes supplémentaires » à tous ses coopérateurs de la zone, dont un certain nombre se sont endettés pour produire plus. « Les prix étaient peut-être corrects quand ils ont investi, mais plus maintenant, commente un conseiller agricole. Aujourd’hui, il est possible qu’il y ait des gens qui continuent à en vivre, mais ils sont très rares. Très peu sont ceux qui gagnent de l’argent. »

La tour de séchage de lait, dont les travaux doivent s'achever ces prochains mois. © DR La tour de séchage de lait, dont les travaux doivent s'achever ces prochains mois. © DR

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