Docteur Mehdi et Mister Meklat

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Une coalition numérique allant de la fachosphère au Printemps républicain est à la manœuvre pour, en attaquant l’enfant prodige du Bondy Blog, détruire tout ce qu’il est censé incarner. Comment parer à une offensive déclenchée au moment précis où la campagne s’accélère et où les banlieues pourraient s’embraser, alors que les tweets de Mehdi Meklat sont indéfendables ?

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Depuis le passage de Mehdi et Badrou, les enfants prodiges du Bondy Blog devenus ensuite chroniqueurs sur France Inter ou Arte et romanciers au Seuil, à l’émission « La Grande Librairie » de vendredi dernier, des tweets de Mehdi Meklat sont ressortis et font le miel de ses adversaires politiques et l’embarras de ceux qui l’ont soutenu, admiré ou suivi.

Ces tweets allient misogynie, antisémitisme, homophobie et apologie du terrorisme. Mehdi Meklat, qui ne veut pas aujourd’hui répondre aux journalistes, s’est défendu sur le réseau social samedi dernier en ces termes : « Jusqu’en 2015, sous le pseudo “Marcelin Deschamps”, j’incarnais un personnage honteux, raciste, antisémite, misogyne, homophobe sur twitter. À travers Marcelin Deschamps, je questionnais la notion d’excès et de provocation. (…) Les propos de ce personnage fictif (Marcelin Deschamps) ne représentent évidemment pas ma pensée et en sont tout l’inverse. Je m’excuse si ces tweets ont pu choquer certains d’entre vous : ils sont obsolètes. »

 

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Même s’il a réitéré, ce lundi 20 février, des excuses sur Facebook (« Je souhaite présenter mes plus sincères excuses à la suite des tweets que j’ai pu poster sur Twitter sous le nom fictif de Marcelin Deschamps. Je sais que bon nombre d’entre vous ont été légitimement blessés, outrés par ces injures, ces insultes, ces éructations qui ont ressurgi des tréfonds d’Internet ce week-end »), la contrition paraît aujourd’hui bien faible au regard de la violence, difficile à imaginer pour celles et ceux qui ont écouté les chroniques ou lu la prose poétique de Mehdi Meklat, de certains de ses écrits en 140 signes.

Promettant, entre de très nombreux exemples, de « faire le coup de Mohammed Merah » à Marine Le Pen, « d’enfoncer un violon dans le cul de Madame Valls », regrettant « que Ben Laden soit mort. Il aurait pu tout faire péter », crachant « des glaires sur la sale gueule de Charb et de tous ceux de Charlie Hebdo » (trois ans avant l’attentat contre le journal satirique) ou demandant de faire « entrer Hitler pour tuer les juifs » à l’occasion de la cérémonie des Césars de 2012…

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Même si la journaliste Pascale Clark, qui l’avait embauché à France Inter, a jugé sur Twitter que « son personnage odieux, fictif, ne servait qu'à dénoncer » et que « les comiques font ça à longueur d’antenne et tout le monde applaudit », l’argument du personnage inventé, pour les besoins de l’expérience, ne tient pas la route.

Mehdi Meklat ne s’est en effet pas servi de ce personnage pour un travail d’humour, de littérature, de fiction ou de journalisme, à l’instar de ce que faisait l’acteur britannique Sacha Baron Cohen, en forgeant des personnages comiques et controversés allant d’Ali G, une parodie de rappeur gangsta, à Borat, un journaliste kazakh en passant par Brüno, un journaliste de mode homosexuel autrichien. En outre, « Marcelin Deschamps », même s’il se pose en lointain hommage au provocateur qu’était Marcel Duchamp, ne cible qu’une partie bien spécifique de la population (Juifs, femmes, gays…), bien trop habituée à être traitée en bouc émissaire et menacée à travers l’histoire. Enfin, l’argument de la pertinence politique et médiatique du « trolling » effectué par un avatar n’a guère de base pratique ou théorique.

Certes, il faut se replacer dans un contexte où, au début des années 2010, Twitter était un espace semi-désert au sein duquel le très jeune homme qu’était alors Mehdi Meklat n’a peut-être pas pris la mesure de ce qu’il percevait comme des provocations (« Twitter était alors un Far West numérique. Un nouvel objet, presque confidentiel, où aucune règle n’était édictée, aucune modération exercée », écrit-il sur Facebook).

Certes, ces provocations étaient sans doute en partie destinées à tester jusqu’où il était possible d’aller sur ce nouveau canal médiatique. Certes, il n’est pas le seul à n’avoir pas compris à quel point la diffusion numérique bouleverse le contexte dans lequel un message est émis et reçu, ni combien cette diffusion rend compliqué de suivre l’adage fondamental attribué à Pierre Desproges selon lequel « on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui ».

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Certes, il n’est sans doute pas le dernier à s’être cru plus malin que tout le monde et à n’avoir pas tenu compte des avertissements, pourtant nombreux, de ses amis. Dans un portrait élogieux de Mehdi et Badrou paru dans Le Monde Magazine du 30 septembre 2016, on pouvait ainsi lire ces propos qui résonnent différemment aujourd’hui. Ses parrains et marraines le sermonnent : « Arrête ces tweets ! Tu n’es pas dans une cour de récréation ! » Mouloud Achour le met en garde : « Les écrits restent, un jour on te les ressortira. » Medhi se défend, la main sur le cœur : « Ce n’est pas moi, c’est un personnage que j’ai inventé », ne pouvant s’empêcher d’ajouter, comme dans un lapsus : « Mes tweets sont des pulsions ! »

Mais, quelle que soit l’origine de ces « pulsions », la sincérité avec laquelle il se démarque aujourd’hui de ce qu'il désigne par son « double maléfique », ou ce qu’on peut accepter d’un jeune homme à qui le succès est monté à la tête, la faute est grave, peut tomber sous le coup de la loi, et il est peu probable que Mehdi Meklat arrive à convaincre ceux qui l’ont soutenu jusqu’ici, même en signant un texte sur Facebook dans lequel il s'abrite derrière une réelle schizophrénie : « On ne comprenait pas que je puisse être si “différent” de “mes” tweets. Mais je n'étais pas mes tweets. Dans la vie réelle, il n'existe que Mehdi, Marcelin lui ne prenait corps uniquement que sur les réseaux sociaux. Marcelin avait peu de followers. Il explorait les zones d’ombres les plus immenses. Il se demandait quand on l’arrêterait et si son compte serait bientôt effacé. Ce ne fut jamais le cas. Il aimait flirter avec l'excès. Alors il continuait, avec la violence la plus extrême, à tester ses limites. Il était con. Mais quand on a 20 ans, on aime les interdictions pour pouvoir les franchir. »

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