Après Charlie, le risque d’un maccarthysme démocratique

Par Régis Debray

« Que retenir de cette commotion nationale ? », demande Régis Debray, en introduction du dossier que consacre sa revue Médium aux attentats de janvier. Réponse du philosophe : « Que dans un monde où tout se sait, se voit et s’interprète de travers, la condition de survie d’une laïcité d’intelligence s’appelle civilité. » Nous remercions Médium d’autoriser Mediapart à reprendre cette réflexion stimulante.

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Cet article de Régis Debray introduit la dernière livraison de la revue Médium qu’il a fondée et qu’il dirige. Son n° 43 (avril-juin 2015) est consacré à l’événement « Charlie ».

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Notre dernière Fête de la Fédération a réveillé un certain sacré républicain. C’est heureux. Il se trouve que ce sacré, pour beaucoup de gens de par le monde, est sacrilège. C’est malheureux.

Commençons par notre bonheur – celui d’une communion laïque. Ce sacré retrouvé n’a pas été avoué, mais vécu dans l’émotion fusionnelle qui est son signe distinctif. Le mot aurait sans doute fait hurler les joyeux drilles de Charlie Hebdo. Il fait peur à une classe dirigeante aux vues courtes qui s’interdit de le prononcer parce qu’elle assimile, avec un esprit faussement positif (quand l’illustre inconnu appelé Auguste Comte a tout dit sur cette affaire), sacralité à bondieuserie, autorité à oppression et transcendant à surnaturel. Aussi arrive-t-il aux incroyants de faire du sacré comme Monsieur Jourdain de la prose et c’est tant mieux. Il est à son meilleur à l’état sauvage, sans prendre la pose, sans uniforme, barrette ou col dur.

Agglutinant, transcendant, hors-marché, indérogeable et insécable : pas un seul de ses paramètres qui n’ait éclaté à l’œil nu dans cette semaine, non de juillet 1790, mais de janvier 2015, nous rappelant à quel point son émergence, séculière épiphanie, constitue un invariant de l’histoire des collectifs. Le sacré n’est pas une substance transcendante qui nous tombe du ciel. C’est nous, au ras des pâquerettes, qui l’inventons et le réinventons en tant que de besoin quand les coutures craquent et qu’il y a panique à bord. C’est le réflexe vital d’une âme collective en manque d’esprit de corps.

Ainsi, dans le vide symbolique creusé par le culte du chiffre, l’assassinat sur son lieu de réunion d’une rédaction symbolisant plus que d’autres le génie national (ou l’une de ses plus notoires composantes) a déclenché le salubre ressourcement. Un dedans agressé du dehors se tourne instinctivement vers son au-dessus ou son en deçà. Ces réveils en sursaut gonflent de joie les autochtones – « le sacré, ça créé », comme dit Robert Damien, lacanien méconnu – et d’inquiétude les allogènes derrière la porte. Non sans motif. Une refondation du nous a par nature un caractère belliqueux : le eux d’en face n’aura qu’à bien se tenir. Le choc mobilisateur suscite une envie de guerre, à la fois pour exorciser la peur et remembrer ce qui menaçait de partir en morceaux.

Guerre à Saddam Hussein, guerre au Calife. Au terrorisme, aux barbares, à la cinquième colonne. Tous sur le pont. Ainsi, à une même commande intime, chaque société apporte une réponse conforme au gène fondateur qu’elle tient de son histoire. Après le 11 septembre, les démocrates nord-américains resserrent la toile en remplissant les temples et les églises ou par des prières collectives dans la rue : retour aux sources théologiques d’un peuple élu par sa manifest Destiny. Après le 7 janvier, les républicains français ressortent Voltaire, la gaudriole et la Bastille, se requinquent aux pieds de la statue de la République, Liberté, Égalité, Fraternité : retour aux sources idéologiques d’un peuple qui s’est coupé de Dieu en coupant la tête au Roi. De chacun selon ses capacités, à chacun selon son point d’accroche.

D’où vient le problème ? D’un grand fédérateur qui est aussi un grand diviseur. Il nous faut partager un dedans qui nous coupe largement du dehors. Cinq millions d’enthousiastes contre un milliard de réfractaires.

Côté mise en scène, des paradoxes ostensibles. Inutile d’y revenir. L’ami Bernard Maris, qui ne supportait plus l’européisme et souhaitait que la France sorte de l’euro, n’a sans doute pas pu garder son sérieux, là-haut, en voyant M. Junker et les têtes molles de l’establishment bruxellois défiler derrière son nom. Des criminels de guerre venant à Paris condamner un acte de guerre (ils font mille fois mieux à leurs frontières) ; des pétromonarques infligeant mille coups de fouet à un blasphémateur et venant prôner la tolérance ; des CRS ex-SS acclamés par les petits-enfants de Mai 68 ; des mal-pensants se jetant dans les bras des bien-pensants ; des autorités religieuses portant le deuil des bouffeurs de curés, d’imams et de rabbins ; des déboulonnés à genoux devant leurs déboulonneurs et l’hebdo libertaire promu journal officiel. Ces facéties une fois rappelées, allons au vif du sujet.

Qu’est-ce qu’une chose sacrée ? Une chose dont on ne peut pas rire. Qu’avons-nous sacralisé, confusément, à l’emporte-pièce ? L’idée qu’on peut rire de toute chose. Sauf des rieurs, bien entendu, surtout quand la mort les a plus qu’héroïsés : sacralisés. Aussi avons-nous dû, passée l’émotion où le « Je suis Charlie » jaillissait spontanément, histoire de soigner notre maladie identitaire, psalmodier le mantra de ralliement face à des journalistes à qui les on ne la fait pas pour les assurer qu’on était vraiment du bon côté, liberté ou religion, répétez s’il vous plaît – [Il y a deux espèces de journalistes : les gentils, qui vous tendent une perche pour que vous ne ratiez pas le train de l'histoire, et les méchants qui vous incitent au pire pour vous faire tomber du train.]

Presse, radios, télés ont fait flotter un moment dans le pays, relayés par le gouvernement qui les relayait (la boucle classique), une suspicion généralisée, certains lançant une chasse aux traîtres équivoques ou déclarés. Apparition d’un maccarthysme démocratique. L’intolérant prêchant la tolérance, c’est comme le pas de liberté pour les ennemis de la liberté : un grand classique. On est blasé. Plus embêtant semble la bonne conscience conférée par l’inconscience.

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Cet article de Régis Debray introduit la dernière livraison de la revue Médium qu’il a fondée et qu’il dirige. Son n° 43 (avril-juin 2015) est consacré à l’événement « Charlie » dans la polysémie d’une analyse médiologique. Son sommaire est consultable ici. Voici les précisions pour s’abonner à la revue : Revue Médium, 10, rue de l’Odéon, 75006 Paris. Abonnement un an (4 numéros) : France : 58 € ; Europe : 60 € ; Autres pays : 62 €. Frais de port inclus.

Régis Debray avait participé à notre Live du 22 janvier, deux semaines après les attentats, en compagnie de Jocelyne Dakhlia, Edgar Morin et Benjamin Stora, sur le thème : La République, l’islam et la la laïcité. C’est à revoir ici.