Courbit, Secret story, Big business & belle piscine

Par
Comment fait-on fortune sous Nicolas Sarkozy? Mediapart publie une enquête en quatre volets sur Stéphane Courbit, figure montante du capitalisme du Fouquet's. Notre deuxième volet est consacré à l'ascension de celui qui fut le producteur de Loft Story et de la Star Ac' et au magot de 240 millions d'euros sur lequel il a mis la main en 2007, en revendant ses parts dans Endemol France. Où il est question d'une piscine à Neuilly, d'un sac Hermès pour une certaine Cécilia et de coffres-forts envolés...
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Il suffit de se replonger dans La Comédie humaine pour s'en souvenir. Au-delà du talent des hommes, réel ou supposé, au-delà des hasards dont ils profitent, il est des parcours qui en disent long sur une époque : sur les immenses fortunes qu'elle permet d'amasser ; sur les passerelles qu'elle autorise entre affaires privées et intérêts publics ; sur l'éthique de la vie des affaires ou sur les accommodements qu'elle tolère. Et ce qui est vrai sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, l'est tout autant sous la France de Nicolas Sarkozy. Il n'y a plus de Balzac pour en tenir la chronique, mais la comédie se poursuit, avec d'autres héros, grandioses ou dérisoires ; d'autres ambitions, nobles ou mesquines ; d'autres petites ou grandes manœuvres.

Stéphane Courbit Stéphane Courbit
Ce constat, c'est à l'évidence celui qui transparaît du parcours de Stéphane Courbit. Car, dans la vie des affaires parisienne, et surtout dans la galaxie du sarkozysme, s'il y a bien un jeune homme pressé, qui fait figure d'étoile montante – une sorte de Rastignac contemporain –, c'est lui. Du magot qu'il a amassé, presque par hasard, grâce à la télé-réalité, jusqu'à l'empire industriel et financier qu'il essaie actuellement de constituer, avec l'aide de son conseiller Alain Minc, dans une boulimie d'acquisitions allant de l'Internet jusqu'aux jeux en ligne, en passant par la pornographie, l'énergie, l'hôtellerie de luxe ou encore la production audiovisuelle, il y a quelque chose de fascinant dans le personnage.

Non pour ce qu'il est lui-même. Taiseux, très secret, il n'aime guère qu'on s'intéresse à ses affaires et, pour ce qui nous concerne, nous ne sommes parvenus à obtenir de lui que quelques réponses par mail, que l'on trouvera dans leur intrégralité dans la "boîte noire" sous cet article. Mais pour le symbole qu'il constitue.

Car dans sa spectaculaire ascension, il y a une face cachée, moins lisse que ne le suggèrent les « success stories » dont raffole la presse économique – et il y a aussi de nombreux secrets. Et puis, notre homme a aussi de très influents parrains, d'Alain Minc, effectivement, l'entremetteur du capitalisme parisien, jusqu'au chef de l'Etat lui-même, Nicolas Sarkozy, qui l'entoure de ses bonnes grâces, comme on l'a vu dans le premier épisode de notre feuilleton, consacré à la privatisation de la régie publicitaire de France Télévisions. Stéphane Courbit constitue ainsi un formidable révélateur de ce qu'est la vie parisienne des affaires sous Nicolas Sarkozy.

Car, Stéphane Courbit a pris une place importante dans le “business” parisien – beaucoup plus importante qu'on ne le sait. Il fait donc partie des proches de Nicolas Sarkozy –il l'était initialement de sa deuxième épouse, Cécilia dont il a longtemps cultivé la relation –. Il l'a connu en effectuant des démarches à la mairie de Neuilly-sur-Seine, pour des aménagements de sa piscine personnelle, dans les sous-sols de sa grandiose résidence. Ce qu'il conteste, assurant à Mediapart que « la demande de permis de construire de la piscine (...) a été déposée à la mairie de Neuilly en conformité avec le PLU et aucune intervention de quiconque n'a eu lieu pour son obtention ».

Présent au dernier grand meeting du champion de l'UMP, le 29 avril 2007, à Bercy, il est aussi l'un des convives de la célèbre réception du Fouquet's. Et pendant longtemps – au moins pendant tout le début du quinquennat – il s'est rarement passé une semaine sans qu'il rencontre – le plus souvent le week-end – soit le chef de l'Etat, soit le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant. Selon de très bonnes sources, les membres du gouvernement ont aussi vite compris que le jeune homme était un proche du Palais : la ministre des finances, Christine Lagarde, ou celui du budget, Eric Woerth, sont donc venus à sa table. De même que Jean-Pierre Jouyet, du temps où il était secrétaire d'Etat aux affaires européennes.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale
Pour conduire cette enquête, et ses quatre épisodes, j'ai voulu interroger tous les acteurs de cette histoire. Et au premier chef Stéphane Courbit lui-même. Le 17 janvier, je lui ai donc adressé ce mail :

« Suite à mon SMS, je vous confirme que je suis en passe d'achever une très longue enquête sur votre parcours, que Mediapart mettra en ligne dans les prochains jours, en plusieurs épisodes. J'aimerais donc beaucoup pouvoir vous rencontrer pour vérifier auprès de vous de très nombreux points de mon récit. Si vous l'acceptez, notre entretien se déroulera évidemment selon les règles que vous choisirez : entretien vidéo, sonore ou écrit - ce qui aurait ma préférence; ou entretien off si cette seule solution vous agrée. Je me permets d'attirer votre attention sur le fait que j'ai déjà recueilli de très nombreux témoignages, et que certains d'entre eux appellent à coup sûr commentaires ou éclairages de votre part. Des circonstances, parfois tourmentées, de votre départ d'Endemol jusqu'à vos relations financières avec Alain Minc ou votre proximité avec Nicolas Sarkozy, il y a de nombreux points sur lesquels il me semble très important que je recueille votre version des faits. Si vous ne souhaitez pas me rencontrer, ce que je regretterais, je me permettrai de vous adresser par mail les questions très précises que certains points, particulièrement sensibles, de mon récit appellent. »

 

Le lendemain 18 janvier, je lui ai adressé ce second mail :

« Vous m'avez fait dire par l'une de vos collaboratrices que vous ne souhaitiez pas me rencontrer et que je devais vous transmettre par écrit les questions que je voulais vous poser. Je regrette évidemment de ne pas avoir un échange libre avec vous, même off, car cela m'aurait permis sûrement d'établir un récit mieux charpenté, avec sur chaque point, votre version des choses. Mais, puisque ce n'est pas possible, voici donc ci-dessous quelques questions très précises. Je publierai évidemment dans leur intégralité les réponses que vous aurez l'amabilité de me transmettre, dans le cadre de l'enquête dont Mediapart commencera la mise en ligne à partir de mercredi 20 février.

  1. Un journaliste de l'hebdomadaire Le Point a, dans un passé récent, relaté des incidents qui ont émaillé votre départ d'Endemol : enlèvement par deux de vos salariés de deux coffres-forts installés dans les sous-sols de votre ex-société ; la rétrocession à Endemol pour un euro symbolique de la société 2M pour éviter une plainte au pénal pou détournement d'actifs... Pouvez-vous me donner votre version des faits -dont j'ai obtenu la confirmation- et votre rôle dans ces deux histoires.
  2. Le même journaliste a écrit - ce dont j'ai aussi obtenu la confirmation- que la société Endemol, à l'époque où vous en étiez le président, avait honoré une facture pour l'acquisition de deux sacs Hermes en 2005, dont l'un en faveur de Cécila Sarkozy, à l'époque épouse du ministre de l'intérieur. Pourquoi est-ce la société qui a assumé ces frais ?
  3. Alors que Nicolas Sarkozy était maire de Neuilly, lui avez-vous demandé d'intervenir pour la construction de votre piscine à Neuilly ? Depuis 2007, quel a été l'objet de vos très nombreuses rencontres avec Nicolas Sarkozy mais aussi Claude Guéant ? Avez-vous souvent parlé avec eux de vos affaires ? De la privatisation de France Télévisions Publicité? Pendant la campagne présidentielle, avez-vous soutenu financièrement Nicolas Sarkozy ?
  4. Pourquoi la Financière Lov a-t-elle décidée en octobre 2007 d'octroyer à partir de 2008 un plan de stock-options au profit d'Alain Minc ? Pouvez-vous m'en confirmer les modalités ? Ce plan de stock-option arrive en rémunération de quelles prestations fournies par Alain Minc ? En complément, la Financière Lov a-t-elle versé depuis 2001 des honoraires à AM Conseil ? Quels sont les mandats d'administrateurs confiés à Alain Minc pour le compte de la Financière Lov, et dans quelles sociétés ?
  5. Pourquoi les sociétés dans lesquelles vous avez investi accueillent-elles dès à présent les paris de joueurs français alors que c'est pour l'instant toujours illégal en France? Comment expliquez-vous l'indulgence de Bercy ?

En vous redisant que Mediapart sera heureux de vous accueillir à tout moment, pour un entretien en bonne et due forme, si vous changez d'avis, je vous prie de croire... »

En réponse à ce courrier, j'ai reçu le 19 janvier les réponses suivantes de Stéphane Courbit :

« 1- En aucun cas, on ne peut laisser dire que le départ de Stéphane Courbit d'Endemol France ait été émaillé d'incidents. C'est Stéphane Courbit lui-même qui, ayant souhaité quitter la Direction d'Endemol France pour se consacrer à d'autres projets, en parfaite harmonie avec l'ancien et le nouvel actionnaire d'Endemol Monde, a décidé 4 mois à l'avance du principe et de la date de son départ. Il est d'ailleurs resté dans les locaux d'Endemol pendant quelque temps en accord avec Endemol Monde ce qui aurait été peu compatible avec une situation conflictuelle. Les armoires dont vous parlez faisaient partie des éléments de mobilier que Stéphane Courbit avait rachetés en toute transparence à Endemol France afin de faciliter sa propre installation dans ses nouveaux locaux. S'il avait voulu prendre des documents, il pouvait le faire à sa guise avant.

Au sujet de l'acquisition par Endemol France de la société 2M, détenue par des amis de Stéphane Courbit qui l'ont rejoint depuis chez Banijay, celle-ci a été effectuée après le départ de Stéphane Courbit par la nouvelle direction d'Endemol France. Stéphane Courbit n'a jamais été ni actionnaire ni administrateur de la société 2M et n'a jamais pris part aux discussions.

2- En aucun cas, Stéphane Courbit n'a fait offrir un sac Hermès à Mme Sarkozy en le faisant supporter par Endemol France.

3- La demande de permis de construire de la piscine de Stéphane Courbit a été déposée à la mairie de Neuilly en conformité avec le PLU et aucune intervention de quiconque n'a eu lieu pour son obtention. Stéphane Courbit n'a jamais soutenu financièrement Nicolas Sarkozy ni aucun parti politique. Si Stéphane Courbit a rencontré à titre privé Nicolas Sarkozy, cela ne regarde que lui.

4- Alain Minc est administrateur de Direct Energie. Il ne dispose d'aucune Stock option Financière Lov et n'a jamais touché d'honoraires. Toutefois, Stéphane Courbit n'a jamais nié qu'Alain Minc est un ami, qu'Alain Minc le conseille et qu'ils ont à ce titre un accord qui leur est propre.

5- Les filiales du groupe Mangas, qui détiennent toutes des licences dans un ou plusieurs Etats de l'Union Européenne, exercent légalement leur activité de jeu en ligne. Le projet de loi de régulation et d'ouverture à la concurrence des jeux en ligne en cours de discussion au Parlement répond à la nécessité de mettre en conformité le droit français au droit européen. »

On retrouvera des extraits de ces réponses au fil de mon récit dans les quatre épisodes.

Avant la mise en ligne de mon enquête, le 19 janvier, j'ai par ailleurs adressé à Alain Minc le mail suivant :

« Je suis en train d'achever une longue enquête sur Stéphane Courbit, qui sera bientôt mise en ligne sur Mediapart. Comme vous apparaissez à plusieurs reprises dans mon récit, et que j'ai pu consulter de nombreux documents, il me semble utile que l'on puisse se parler, selon nos usages désormais bien établis. Pourrions-nous avoir un échange au téléphone, enregistré par mes soins, et je publierais sa retranscription après vous en avoir adressé au préalable une retranscription ?

Deux points tout particulièrement retiennent mon attention :

  1. Vos mandats au sein des conseils des sociétés au sein desquelles Stéphane Courbit a investi : j'aimerais vérifier avec vous les sociétés où vous siégez pour le compte de Financière Lov.
  2. Lors de mon précédent article consacré à la privatisation de France Télévision Publicité (FTP), vous m'aviez dit avec insistance que vous n'étiez pas en conflit d'intérêt car AM Conseils ne percevait pas d'honoraires de conseils de Stéphane Courbit. Ce dont je me suis fait à l'époque l'écho. Mais, après vérification, je découvre que ce que vous m'avez dit est exact mais incomplet. Au terme d'une décision pris en octobre 2007, la société Financière Lov, holding personnelle de Stéphane Courbit, vous a octroyé en 2008 un plan d'options. J'aimerais donc avoir un échange avec vous sur les modalités de ce plan qui vous intéresse à la fortune de votre client. Comme vous m'aviez dit lors de notre échange précédent que nous ne vous placeriez jamais dans une situation de conflit d'intérêt en recevant une rémunération de Stéphane Courbit, alors que vous avez pesez sur la réflexion du chef de l'Etat dans le dossier de France Télévisions, j'aimerais comprendre, en quoi, selon vous, ce plan d'options ne vous place pas dans la même situation : si Stéphane Courbit obtient, en association avec Publicis, le contrôle de FTP, n'en tirerez-vous pas à terme un avantage financier ? »

Peu après, j'ai reçu par mail cette réponse :

« J'accuse réception de votre mail. La réponse qui vous sera transmise aujourd'hui comportera entre autres les éléments relatifs aux questions que vous m'avez adressées. Alain Minc » Mais, ensuite, la réponse annoncée ne m'a pas été adressée.

Par ailleurs, j'ai cherché à interroger de très nombreuses personnalités qui ont travaillé dans le passé avec Stéphane Courbit. Plusieurs d'entre elles ont accepté de nous parler mais sous le sceau d'une totale confidentialité. D'autres anciens collaborateurs ou proches de Stéphane Courbit n'ont pas souhaité répondre à nos questions. C'est le cas en particulier de Thierry Lajoie ou de Anne-Catherine Pélissier. Plusieurs associés en affaires de Stéphane Courbit ou des personnalités qui sont en concurrence avec lui ont aussi bien voulu nous apporter leur témoignage, mais à la condition qu'ils ne soient pas cités.