Derrière la candidature de Marine Le Pen, un parti au bord de la faillite

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Marine Le Pen vient d’annoncer sa candidature à la présidentielle alors que son parti est au bord du dépôt de bilan. Jean-Marie Le Pen pourrait récupérer en février ses 4,2 millions d’euros prêtés en 2017, ponctionnés sur la subvention publique annuelle du RN.

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Et s’il y avait une autre explication à la candidature anticipée de Marine Le Pen à l’élection présidentielle ? La présidente du RN a profité de ses vœux à la presse, le 16 janvier, pour annoncer, deux ans et demi avant l’échéance, qu’elle se portait candidate pour 2022. Officiellement, il s’agit de pouvoir « se préparer » à « un projet d’unité nationale » et « de grande alternance pour remettre le pays sur pied ».

Mais derrière les nombreuses analyses politiques avancées, l’explication financière n’est pas à négliger. Et ils sont quelques-uns, à l’extrême droite, à formuler l’hypothèse, sous le couvert de l’anonymat : face à la menace de faillite de son parti, la présidente du RN aurait annoncé sa candidature pour 2022 pour mieux se victimiser. 

« C’est une fuite en avant pour masquer autre chose, sur le thème “je suis candidate, donc on me persécute”, assure à Mediapart un frontiste. Évidemment que c’est l’explication ! Avant un dépôt de bilan, il vaut mieux dire ça… » « Son plan de sauvetage, c’est de faire jouer son siège éjectable. Elle dira ensuite qu’on a coulé le parti parce qu’elle était candidate », nous confie aussi un élu RN. Un ancien cadre du RN abonde : « La connaissant, elle se dit que si le risque [financier] se réalise, elle jouera la victime, la martyre, “ils me harcèlent judiciairement”. »

De fait, les comptes du Rassemblement national, déjà dans le rouge, sont menacés par plusieurs mauvaises nouvelles.

D’abord le remboursement des 4,2 millions d’euros prêtés par Cotelec, le microparti de Jean-Marie Le Pen, pendant la campagne présidentielle de 2017. Jean-Marie Le Pen, qui n’avait pas voulu réclamer la somme avant les élections européennes de mai, a fait jouer devant le ministère de l'intérieur la cession de créance signée par sa fille.

En 2017, il avait en effet prêté, via Cotelec, 6 millions d'euros pour la campagne présidentielle de Marine Le Pen. Une partie de cette somme avait été remboursée, mais 4,5 millions d'euros manquaient encore, dont 4,2 millions dus par le RN. En février 2019, en amont des élections européennes, l'ancien président d'honneur du parti avait fait savoir que Cotelec ne prêterait pas d’argent au RN qui, « pour l’instant, n’est pas en mesure de nous payer ». Il avait alors accordé au mouvement un délai d’un mois pour honorer ses dettes, en vain. En juin 2019, il avait déposé une cession de créance auprès du ministère de l'intérieur, comme l'avait rapporté Le JDD.

Selon nos informations, cette demande a été validée par le ministère de l'intérieur, et le RN en a été avisé par Cotelec. « Il n’y a pas eu de discussions, Cotelec a pris sa sûreté. C’est un acte que le créancier délivre devant le ministère de l’intérieur, puis il en avise le débiteur. Ce n’est pas encore effectif, mais c’est décidé », confirme à Mediapart Wallerand de Saint-Just, le trésorier du RN. 

Les 4,2 millions d'euros dus seront ponctionnés sur la subvention publique de 5,1 millions d'euros octroyée chaque année au RN, au titre du financement public. D'après l'entourage de Jean-Marie Le Pen, ce versement de l'État à Cotelec devrait « normalement » intervenir « fin février, début mars », lors du versement annuel de la dotation publique. Sollicité, le ministère de l'intérieur n'a pas répondu. Dans l'entourage du fondateur du FN, certains redoutent que Marine Le Pen ne fasse cependant « jouer le dépôt de bilan avant le remboursement de cette créance ».

Jean-Marie Le Pen à la tribune de sa fille Marine Le Pen, le 1er Mai 2015. © Reuters Jean-Marie Le Pen à la tribune de sa fille Marine Le Pen, le 1er Mai 2015. © Reuters

« Jean-Marie Le Pen est responsable vis-à-vis de ses prêteurs, Marine Le Pen vis-à-vis de ses responsabilités », souligne-t-on au cabinet de Jean-Marie Le Pen, assurant que lorsque celui-ci avait confié les clés du parti à sa fille en 2011, « les comptes du Front national étaient excédentaires d’un million d’euros ». 

Le cabinet du fondateur du FN fait savoir à Mediapart que le patriarche a prévu, une fois cette opération réalisée, et ses prêteurs remboursés, de « dissoudre Cotelec », pour respecter un décret d'application de 2017 qui fixe le plafond et les conditions d'encadrement des prêts consentis, pour garantir qu'ils ne constituent pas des dons déguisés. Créée en 1988, l'association de financement Cotelec – acronyme de « cotisation électorale » – se donnait pour mission de « promouvoir l’image et l’action de Jean-Marie Le Pen ». Elle a surtout permis de renflouer à plusieurs reprises le parti, et a alimenté ses campagnes, jusqu’à se rendre indispensable. « Sans Cotelec, Marine Le Pen ne fait pas de campagne présidentielle », pronostique aujourd'hui un frontiste.

Autre épée de Damoclès pour le Rassemblement national : le remboursement du prêt russe. Le parti, qui avait jusque septembre 2019 pour rembourser les 9,4 millions d'euros empruntés cinq ans plus tôt en Russie, ne s'est pas encore acquitté de sa dette. D'après plusieurs frontistes, le créancier russe réclamerait désormais la moitié du remboursement. « On n’a pas de problème. Je ne vous dirai pas plus que cette phrase », botte en touche Wallerand de Saint-Just lorsqu'on l'interroge. Selon nos informations, le parti cherche à se refinancer en trouvant d'autres prêts, pour épurer ses dettes et ré-échelonner ses remboursements.

Enfin, plusieurs affaires judiciaires menacent aussi financièrement le parti. En novembre, lors du procès des financements de campagnes 2012 à 2015 de l’ex-Front national, l’avocat de l'État – seule partie civile – avait réclamé au mouvement et aux prévenus 11,6 millions d’euros de dommages et intérêts (lire notre article). Que décideront les juges ? Leur décision sera connue le 24 avril.

Autre affaire à risque pour le RN : celle des soupçons d'emplois fictifs d'assistants parlementaires européens, qui vaut notamment à Marine Le Pen une mise en examen pour « détournements de fonds publics ». Le parlement européen estime son préjudice à 6,8 millions d'euros entre 2009 et 2017. En juin 2018, les juges avaient décidé de saisir 2 millions d’euros d’aide publique dus au RN, redoutant que le parti, fortement endetté, ne soit pas en mesure de payer d’éventuels dommages et intérêts en cas de condamnation dans cette affaire.

Marine Le Pen avait crié au scandale et accusé les juges de vouloir « tuer le premier parti d’opposition ». Affirmant être « à deux doigts du dépôt de bilan », le RN avait lancé un appel aux dons auprès de ses sympathisants et obtenu 700 000 euros, ce qui avait quasiment compensé la retenue de la subvention publique, finalement réduite à un million d’euros par la justice. 

Le 12 janvier 2020, lors du lancement de la campagne municipale du RN. © Lionel BONAVENTURE / AFP Le 12 janvier 2020, lors du lancement de la campagne municipale du RN. © Lionel BONAVENTURE / AFP
Le Rassemblement national fait face à un endettement record, comme Mediapart l’avait relaté (ici et ). Les derniers comptes accessibles du RN – ceux de 2017, consultés par Mediapart –, affichent des dettes à hauteur de 30,5 millions d’euros, avant cependant que le parti ne touche le remboursement des frais de la campagne présidentielle (10,691 millions d’euros). Les comptes font également apparaître une fuite des adhérents et élus pendant la campagne, puisque entre 2016 et 2017, le parti a perdu près de 550 000 euros de cotisations d'adhérents et 180 000 euros de cotisations d'élus.

La masse salariale du parti pèse lourd (3,2 millions d’euros en 2017 pour 50 salariés équivalents temps plein), ce qui s’explique notamment par les fortes rémunérations de certains cadres permanents du RN (des salaires avoisinant 9 000 euros par mois). La cellule d'investigation de Radio France avait pointé du doigt un élément étonnant : le RN verse à sa présidente, malgré les indemnités d’élue qu'elle perçoit déjà, une somme de 60 000 euros par an. Une « allocation forfaitaire » pour compenser des « frais importants dans son métier », avait justifié le trésorier du RN.

Wallerand de Saint-Just conteste le niveau d'endettement qui circule actuellement dans la presse (25 millions d'euros selon L’Opinion, 30 millions selon Le Figaro), et avance à Mediapart un chiffre « de l’ordre de 16 ou 18 millions d’euros ». Un autre dirigeant du RN questionné par Mediapart évoque, lui, la somme de « 20 millions d’euros de dettes, tout compris » – dont le prêt Cotelec (4,2 millions), le prêt russe (9,4 millions), et 2,3 millions d'euros dus à son prestataire communication, Riwal.

« Même si les Russes ne demandent pas le remboursement, on est morts », estime de son côté un frontiste, qui affirme que le parti cumulerait surtout des « dettes extra-financières », notamment des « retards de paiement de cotisations sociales à l’Urssaf ».

Jean-Marie Le Pen suit en tout cas de très près la situation, dans une optique qui n'est pas désintéressée. En novembre dernier, il a demandé à son entourage une note sur la situation financière du Rassemblement national. Ce document confidentiel de six pages, daté du 25 novembre 2019, et que Mediapart s'est procuré, décrit une « situation financière » du RN « structurellement très dégradée ». Il dit s'appuyer sur les « bilans comptables » du parti et « comptes de résultats publiés sur le site de la CNCCFP [la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques – ndlr] », mais il cite aussi « une source interne »

Cette note pointe du doigt « l’explosion des charges » d'un côté (« dépenses élevées et charges de personnel énormes »), celle des emprunts de l'autre, « passés de 2,7 millions euros en 2011 à 24,2 millions euros en 2017 », et met en cause la gestion du parti depuis 2011 : « Les principes prudentiels élémentaires de saine gestion par un simple contrôle interne des dépenses, par la maîtrise des coûts, par des provisions régulières pour amortissements d’emprunts et risques prévisibles, n’ont pas été respectés par le trésorier, Wallerand de Saint-Just », estime le document, qui détaille des alertes ignorées et « trois tentatives connues de projet de redressement financier sérieux » balayées.

La note souligne aussi le « risque juridique élevé » des « différentes procédures judiciaires en cours » visant le Rassemblement national, qui pourraient engendrer de nouvelles saisies conservatoires de justice, et empêcheraient toute garantie pour décrocher « un emprunt lors de négociations avec d’éventuels créanciers ».

Sauf « refinancement externe exceptionnel d’un tiers de confiance », « nous estimons que le premier semestre 2020 au plus tard sera critique pour la trésorerie du parti », peut-on lire. « En toute logique, l’issue fatale est une cessation de paiement courant 2020 avec un dépôt de bilan du RN inéluctable, sauf abandon de créances et/ou renflouement externe in extremis », conclut la note, évoquant « un parti “zombie”, en dépit de ses succès politiques et électoraux ».

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Cet article a été mis à jour avec la mention du décret d'application de 2017.
Sauf mention contraire, les personnes citées dans l’article – au sein du RN et de sa direction, dans l’entourage de Jean-Marie Le Pen – ont été interviewées lundi et mardi. Mediapart a consulté les comptes 2017 du Rassemblement national, puisque les tout derniers comptes, ceux de 2018, ne seront rendus publics par la CNCCFP (la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques) qu’en février.