Lundi de Pentecôte: vers le retour de la corvée

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Attention, un lundi de Pentecôte peut en cacher un autre. En 2004, à la suite de la canicule de 2003, Jean-Pierre Raffarin avait rétabli le principe de la corvée : travailler sans être payé, comme sous l’Ancien Régime. En 2018, le très moderne Emmanuel Macron envisage de doubler la mise.

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Qu’est-ce que « la corvée » ? Selon le dictionnaire Larousse, c’est « un travail collectif gratuit qui était dû au seigneur ou au roi par le paysan ». Cet impôt non pécuniaire remonte à l’Ancien Régime. Il pouvait prendre les formes et les justifications les plus variées : récurer les fossés, entretenir les terres, construire les routes, et même, jusqu’en 1955 dans certaines régions françaises, assurer des travaux municipaux pour ne pas payer d’impôts locaux !

Le principe est constant : régler sa taxe non pas en argent mais en force de travail.

Quand le premier ministre de l’époque, Jean-Pierre Raffarin, a décidé en 2003 de ressusciter cette très ancienne fiscalité, la France venait de connaître un tragique épisode. Quinze mille personnes âgées, le plus souvent isolées, étaient mortes au cours de la canicule, et le gouvernement avait tardé à réagir, et à agir. Le très estimable ministre de la santé Jean-François Mattéi avait minimisé les chiffres, ne les reconnaissant qu’après coup, et s’était même payé le luxe de répondre à une interview télévisée habillé d’un gilet. Cette image désastreuse avait cruellement symbolisé la déconnexion du pouvoir, blotti dans son cocon climatisé, et du pays, qui suffoquait.

On découvrit en même temps, avec angoisse, l’urgence de financer une politique en direction des personnes âgées. L’émotion collective, et la nécessité de cette intervention de l’État, justifièrent la mise en place de cette journée non payée. Le lundi de Pentecôte fut d’abord imposé à tout le monde. Puis on laissa le libre choix de « la journée de solidarité » aux entreprises. On estime que cette journée a rapporté l’année passée 2,4 milliards d’euros.

Malgré les critiques, cette innovation aussi moderne que la collerette en lieu et place de la cravate a fini par être admise, comme une sorte de rendez-vous national. Il faut dire que sa justification était impérative, et qu’elle le reste. Comment refuser d’aider les personnes âgées, c’est-à-dire nos parents ou grands-parents, un jour par an ?

Moralement, cet effort est imparable, et sa nature généreuse n’aurait donc rien à voir avec « la corvée », dont le bénéfice allait dans la poche du seigneur, du roi, ou du grand propriétaire.

Cet impôt serait donc bel et bien moderne. À une nuance. Juste un détail. Les « journées de solidarité » étaient aussi une caractéristique de la fiscalité du Moyen Âge. Comme le résume Wikipedia, « la dîme, ou dime, ou décime (du latin decima, dixième), est une contribution (10 %), habituellement en soutien d’une œuvre chrétienne. Autrefois, elle était un impôt spirituel que les juifs devaient payer pour aider les démunis (orphelins, veuves, étrangers) et les serviteurs de Dieu ».

Voilà pour la modernité. « La journée de solidarité », que la « start-up nation » du XXIe siècle (et même du troisième millénaire) songe à démultiplier, ne s’inspire pas d’un impôt du XIIe siècle, mais de deux à la fois. « La corvée » dans la forme, et « la dîme » dans l’esprit.

« La semaine des deux lundis »

On rétorquera deux choses du côté du pouvoir. D’abord que cette chronique du lundi de Pentecôte est à côté de la plaque, car elle anticiperait une décision qui n’a pas été prise. Ensuite que le financement du quatrième âge, dans un pays qui vieillit, mérite la lucidité plutôt qu’une ironie facile, et qu’il faut bien trouver de l’argent.

Sur le premier point, la création d’un deuxième lundi n’est effectivement pas actée, mais ça n’en fait pas une fausse nouvelle destinée à semer le trouble. Les abonnés de Mediapart sont bien placés pour le savoir. Le 15 avril dernier, sur BFMTV et Mediapart, face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel, Emmanuel Macron avait confirmé cette hypothèse : « Nous avons 1,5 million de personnes qui ont plus de 85 ans, à horizon 2050, ce sera 5 millions. (…) Ce choc démographique arrive. (…) Il nous faudra construire soit des jours consacrés à ces risques – je trouve que ce n’est pas forcément une mauvaise idée, Jean-Pierre Raffarin et Jacques Chirac l’avaient proposé par le passé, ça peut être une option – soit des mécanismes de Sécurité sociale. »

 © Capture d'écran RFI © Capture d'écran RFI
« Construire des jours », ah la belle métaphore ! Ce soir-là, Emmanuel Macron confirmait en fait une déclaration de la ministre de la santé, Agnès Buzyn, interrogée trois jours plus tôt, le 12 avril sur RMC (voir ici). Se référant sans doute (en toute modernité) à une expression du XVIe siècle, « La semaine des trois jeudis », qui deviendrait au XIXe « la semaine des quatre jeudis et des trois dimanches », elle inventait le concept des « deux lundis », en ces termes : « On pourrait imaginer avoir deux lundis de Pentecôte travaillés. »

Une hypothèse dont l’existence est commentée et confirmée par le rapporteur de la commission des affaires sociales à l’Assemblée nationale, Olivier Véran, député La République en marche (et ex-PS) de l’Isère. Il évalue à deux milliards d’euros le bénéfice potentiel de cette innovation âgée d’un millénaire.

Le projet existe donc dans les têtes qui décident, et sera confirmé, amendé ou remplacé par un autre prélèvement d’ici à la fin de l’année. Car le besoin est là, criant, les rapports du sénateur Bernard Bonne ou des députées Monique Iborra et Caroline Fiat en attestent. Il va falloir trouver de l’argent. Cette nécessité incontournable sera retournée vers ceux qui s’opposeront au doublement de « la journée de solidarité » si cette option se confirmait.

Y renoncer contraindrait en effet les détracteurs à proposer une solution. Selon nos informations, des représentants de l’opposition de gauche imagineraient le retour d’un autre impôt. La France insoumise évoque l’impôt sur la fortune. L’ISF. Et Benoît Hamon, pour Génération·s, propose d’instaurer « une journée de solidarité des riches ».

Il est toutefois peu probable que ce type de fiscalité soit retenu. Trop ancien. Contre-productif. Ce serait la cordée pour se faire pendre. On sait qu’aux yeux d’Emmanuel Macron et de son équipe de « marcheurs », ces impôts font partie d’une panoplie du « vieux monde ». Il y a donc de bonnes chances qu’au nom du « monde nouveau » pétri de Silicon Valley, on modernise l’Ancien Régime en associant l’esprit de la dîme à l’efficience de la corvée.

Jeu de miroir

Plus sérieusement, ces ballons d’essai pour trouver des financements, sans avoir l’air de réclamer de l’argent, font partie d’une communication politique. Il s’agit de dénoncer l’impôt comme un mal absolu, à l’image de Laurent Wauquiez, tout en jurant de ne pas toucher à ce qu’on appelle « le modèle français », c’est-à-dire à la solidarité et la redistribution.

Comment trancher sans que ça saigne ? Comme se serrer fraternellement la main quand on s’est coupé le bras ? Telle est la quadrature du cercle des gouvernements plus ou moins libéraux qui se succèdent depuis vingt-cinq ans en France.

Jusqu’à présent deux solutions sont proposées. L’une est mythique, et l’autre est un tour de passe-passe. La première consiste à attendre que l’argent tombe en quelque sorte du ciel. La seconde à tailler dans le vif en s’arrangeant pour que ça ne se voit pas trop.

Le premier rêve s’appelle le ruissellement, qu’Emmanuel Macron dément dans les mots mais confirme dans toutes ses décisions : favoriser les mieux lotis pour qu’ils créent l’abondance générale. La seconde est à l’œuvre dans toute la gamme des réformes du quinquennat. Il s’agit de prélever des impôts qui ne se voient ni ne se sentent.

Ainsi la bonne vieille TVA qui frappe à chaque achat. Soyons justes, Macron ne l’a pas inventée. Notons seulement qu’elle est là et bien là… Ainsi la CSG créée à l’origine dans un but de solidarité, elle aussi, puis qui n’a cessé d’être réévaluée. Ainsi la dernière hausse de cette même CSG qui ne serait pas un prélèvement proprement dit, mais un rééquilibrage moderne du financement de la Sécurité sociale.

Ainsi la suppression affichée de la taxe d’habitation, qui donne lieu à un concours de lapins et de chapeaux pour inventer ce qui pourrait rapporter autant que l’impôt volatilisé, sans en créer un nouveau, tout en le créant sans le créer. Ainsi le nouveau code du travail qui permet, comme s’apprête à le faire Peugeot, de demander des heures supplémentaires en ne les payant plus. À Vesoul, le projet de cet « assouplissement » est d’obtenir 7,8 % de temps de travail en plus, en ne payant que 2,8 % de salaire de mieux. Ainsi le transfert de charges vers les collectivités locales, engagé depuis trente-cinq ans, puis la dénonciation de leurs dépenses excessives quand les élus locaux, confrontés aux demandes, et parfois aux appels au secours de leurs électeurs, sont accusés de « ne pas faire d’efforts ».

Ce qui se joue avec ce jeu de miroir sur la fiscalité, dont fait naturellement partie cette affaire de « deuxième lundi », c’est le maintien du « modèle social français » ou sa liquidation contre un modèle anglo-saxon, ou germanique. Dans le premier cas, une certaine idée de la solidarité, quitte à ce qu’elle coûte plus cher en argent. Dans le second, une certaine exigence comptable, quitte à ce qu’elle écrase les faibles.

En 2008, le « modèle social français », ce vieux machin tant décrié, a amorti chez nous les drames dans lesquels ont plongé les pauvres aux États-Unis, en Grande-Bretagne, et ne parlons pas de la Grèce, de l’Espagne, de l’Irlande… Aucun régime politique ne peut donc se permettre d’afficher en France la volonté d’en finir avec le modèle français, même si l’actuel y pense presque tout haut. D’où cette course éperdue dans deux directions contradictoires. Tailler dans les ressources tout en maintenant les dépenses.

On affiche le refus de recourir à l’impôt, afin de baisser les dépenses, mais on y recourt quand même parce que dans l’état actuel de la société on ne peut pas faire autrement. On ne peut pas renvoyer les personnes très âgées et leurs familles au huis clos de leur détresse. Donc on s’engage à trouver des financements, mais à une condition. Que l’inévitable impôt ne fasse pas le même bruit que la caisse enregistreuse de la chanson « Money », des Pink Floyd.

Dans ce souci d’éviter les nuisances sonores, la dîme et la corvée ont de bonnes chances de faire l’affaire…    

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