La stratégie climat du gouvernement renvoie l’action à plus tard

La Stratégie nationale bas carbone et la Programmation pluriannuelle de l’énergie ont été rendues publiques le 20 janvier. Le gouvernement garde son objectif de « neutralité carbone » pour 2050. Il revoit en revanche à la hausse sa possibilité d’émettre des gaz à effet de serre pour la période 2019-2023. Douchant les espoirs d’une action rapide en France.

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«Un véritable populisme vert est en train de se développer. Il est porté par des responsables politiques prêts à faire croire n’importe quoi en suggérant que tout est faisable en un claquement de doigts. […] Face à eux, tout discours rationnel sur l’écologie est interprété comme un renoncement. […] Or, faire passer le réalisme pour un manque d’ambition est extrêmement dangereux à moyen terme. » Ainsi parle Brune Poirson, secrétaire d’État à la transition écologique, dans Le Figaro en date du 20 janvier. 

Dans un entretien édifiant, celle-ci n’hésite pas à faire passer Yannick Jadot, eurodéputé EELV, pour un membre d’une extrême gauche qui utiliserait l’écologie pour « casser le système ». Pas moins. En face, donc, le « réalisme » du gouvernement. Un « réalisme » qu’on a cependant du mal à associer à l’état des connaissances scientifiques.

Alors que les récents rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) pointaient tous l’urgence à agir, deux documents rendus publics ces derniers jours par le gouvernement viennent doucher les espoirs d’une action rapide en France. La Stratégie nationale bas carbone (SNBC) et la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) sont en effet soumises à consultation publique depuis lundi 20 janvier et jusqu’au 19 février.

Ces deux documents indiquent ce que compte faire la France pour atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. Par neutralité carbone, il faut bien entendre qu’il ne s’agit pas de ne plus émettre de gaz à effet de serre (GES), mais uniquement d’en émettre beaucoup moins (ils seront divisés par un facteur 6), et de compter sur la compensation via des puits de carbone naturels (les forêts notamment) ou des procédés industriels (la capture ou le stockage du CO2). 

Voilà pour le long terme. C’est au niveau du court terme que le bât blesse. La France, qui n’a pas été capable de respecter sa précédente SNBC sur la période 2015-2018 – outre le fait que cette SNBC n’était déjà pas en phase avec les engagements pris lors de l’Accord de Paris – en tire en quelque sorte les leçons, en repoussant encore ses objectifs.

Pour la période 2019-2023, le budget carbone – ce que le pays prévoit d’émettre – est ainsi revu à la hausse. La France pourra émettre 422 millions de tonnes d’équivalent CO2 par an au lieu des 398 millions de tonnes prévues à l’origine.

Dans le détail, le gouvernement annonce la fin de la vente de véhicules légers thermiques en 2040. Beaucoup trop tard selon les ONG. Le gouvernement s’engage à favoriser le report de la voiture vers le train, les transports en commun ou le vélo, mais la dernière réforme de la SNCF nous oriente plutôt vers la fermeture de certaines petites lignes, et la Loi d’orientation des mobilités a été jugée décevante concernant la promotion du vélo. Or le transport représente 30 % des émissions de GES.

Dans le bâtiment, qui représente 19 % des émissions, une forte progression du rythme de rénovation des logements est, une fois de plus, annoncée. Le gouvernement est ici très, très en retard sur ses objectifs, les mêmes, pourtant, depuis plusieurs années. Le rythme de 500 000 logements rénovés par an reste un pieux engagement.

Pour l’agriculture, qui représente 19 % des émissions, le gouvernement s’engage à développer l’agroécologie et « l’agriculture de précision », terme qu’il explicite ainsi : « Optimisation de la gestion des surfaces en prairies, optimisation de la gestion de l’azote, innovation, renforcement de l’autonomie protéique en élevage, bouclage des cycles du carbone et des éléments minéraux, cultures de légumineuses… »

Concernant l’industrie, la stratégie « vise une réduction de 35 % des émissions du secteur en 2030 par rapport à 2015 et de 81 % à l’horizon 2050 ». « Les émissions résiduelles en 2050 devront être compensées par le puits de carbone du secteur des terres et/ou par des installations de capture et stockage du carbone », indique le document.

Le gouvernement a également rendu publique la Programmation pluriannuelle de l’énergie. Ce document rappelle que « la loi française fixe un objectif de 40 % d’énergies renouvelables dans la production d’électricité en 2030 ». Pour ce faire, le gouvernement entend « engager une évolution importante du système électrique avec une accélération de toutes les filières d’énergies renouvelables »

La PPE redit également que le gouvernement programme la fermeture de 12 réacteurs nucléaires entre 2020 et 2035 : ces réacteurs seront a priori localisés sur les sites du Blayais, de Bugey, Chinon, Cruas, Dampierre, Gravelines et du Tricastin. Il faudra cependant pour cela que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) donne l’autorisation à ces réacteurs d’opérer au moins dix ans supplémentaires.

La PPE revient aussi sur la fin des centrales fonctionnant au charbon, programmée pour 2022. Dans les faits, il reste quatre centrales à charbon en France. Mais toutes ne devraient finalement pas fermer complètement en 2022. Lors du vote de la loi énergie climat, le gouvernement avait mis en place un mécanisme compliqué, censé renchérir le coût de fonctionnement des centrales à charbon pour les rendre inutiles. Au lieu de marquer simplement dans la loi une fermeture en 2022. Résultat : la centrale de Cordemais (Loire-Atlantique) va bénéficier d’une prolongation, certes à bas régime, jusqu'en 2024, voire 2026. 

Les deux documents sont évidemment critiqués par les associations. Clément Sénéchal, chargé de campagne Climat à Greenpeace France, parle d’un « recul de plus face à l’urgence climatique, un nouveau coup porté à la crédibilité de ce gouvernement ». Pour Anne Bringault, responsable transition énergétique au Réseau Action Climat, « le gouvernement éloigne notre pays de l’Accord de Paris » et « pire, il ne prévoit pas les actions suffisantes pour atteindre cet objectif pourtant largement insuffisant ».

Cécile Marchand, des Amis de la Terre, souligne de son côté que cette feuille de route « met une partie du problème sous le tapis : les émissions importées » (les émissions générées dans d’autres pays par la fabrication de produits qui sont consommés en France). 

La plupart des ONG soulignent également que le gouvernement n’a même pas été en mesure de respecter les recommandations du Haut Conseil pour le climat (HCC), pourtant mis en place en grande pompe par Emmanuel Macron. Dans son rapport de juin 2019, le HCC demandait au gouvernement de maintenir l’objectif initial du budget carbone 2019-2023 « pour qu’il conserve son pouvoir incitatif et pour maîtriser les émissions cumulées de la France ». Il n’en est rien. 

Dans sa réponse au HCC le 10 janvier, le gouvernement avait pris les devants, estimant qu’en matière de budget carbone, les retards déjà pris (dépassement de 4 % sur 2015-2018) ne peuvent être « rattrapés » et doivent être révisés à la hausse par « souci de sincérité et de réalisme ». Le fameux réalisme vanté par Brune Poirson.

Christophe Gueugneau

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