Les sondeurs n'ont cessé de buter sur des obstacles inédits

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Régulièrement mis en cause, les sondages ont connu des fiascos répétés, notamment lors du vote sur le Brexit et de l'élection de Donald Trump. Pourtant, ils sont, comme la démocratie selon Churchill, « le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres ».

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Les sondages auront-ils tout faux une fois de plus ? Après le Brexit et la victoire de Donald Trump, vont-ils échouer pitoyablement à saisir l’issue de la présidentielle française ? Alors qu’une finale Macron-Le Pen est annoncée depuis des semaines, verra-t-on sortir des urnes, comme d’un chapeau, un improbable duel Fillon-Mélenchon ?

 © Reuters © Reuters

En théorie, c’est possible. Si l’on en croit les spécialistes des enquêtes d’opinion, toutes les conditions d’un nouveau fiasco sondagier sont aujourd’hui réunies : « On est dans une situation inédite, totalement instable, avec quatre candidats représentant des blocs sensiblement équivalents autour de 20 %, dit Jean-François Laslier, directeur de recherche au CNRS, spécialiste des systèmes électoraux. Chacune des six finales théoriques est possible. Et le niveau des indécis est très élevé. À quelques jours du premier tour, plus d'un quart des électeurs n'ont pas encore fait leur choix. C’est du jamais vu. Il y a toutes les raisons de penser que cette fois-ci les sondages ne seront pas capables de prédire qui sera au deuxième tour. »

Nicolas Sauger, professeur associé à Sciences-Po, est plus nuancé : « Un duel final entre Le Pen et Macron reste de loin le scénario le plus probable, dit-il. Même si Fillon et Mélenchon se sont rapprochés, il reste une différence suffisante pour que les deux candidats de tête conservent leur avantage. Mais je ne miserais pas ma fortune là-dessus ! La situation peut changer très vite, de sorte que l’on pourrait avoir n’importe quelle finale entre les quatre candidats qui dominent les sondages. »

Bref, c’est la bouteille à l’encre. Et les détracteurs des sondages s’en donnent à cœur joie. Mais paradoxalement, l’incertitude présente ne signifie pas nécessairement que les instituts d'étude de l'opinion travaillent mal. Cette campagne est en effet si chaotique que l’on se trouve à la limite des possibilités techniques des sondages.

Leur capacité à anticiper est soumise à d’importantes limitations. La première est la difficulté à apprécier les phénomènes nouveaux : « Le cas de Donald Trump illustre bien cette difficulté, observe Jean-François Laslier. C’est une espèce d’ovni politique, surgi de nulle part, conflictuel au sein de son propre parti. Les sondeurs ont eu des problèmes pour estimer le vote Trump parce que c’était un phénomène nouveau, pour lequel on n’avait pas de repère. »

Pour Laslier, la surprise Trump peut être rapprochée de l’élimination de Lionel Jospin le 21 avril 2002. Là aussi, les sondeurs ont eu du mal à évaluer la nouveauté que représentait le niveau élevé du vote Front national. Ce vote ayant mauvaise réputation, les électeurs de Le Pen avaient tendance à avancer masqués. D’où la nécessité, pour les sondeurs, de « redresser » le niveau des intentions de vote d’extrême droite, autrement dit de surévaluer les scores du FN par rapport au résultat brut des sondages.

Mais comment estimer précisément le degré de redressement nécessaire ? Les sondeurs y parviennent avec l’expérience, en s’appuyant sur les résultats des élections antérieures. En 2002, il n’y avait pas de véritable précédent, de sorte qu’aucun sondage n’a vu la percée de Le Pen (les tout derniers sondages donnaient Jospin éliminé au premier tour, mais leurs résultats sont restés confidentiels : ils ne pouvaient plus être rendus publics après le vendredi 19 avril à minuit). Cela étant, un article paru dans Le Monde, le 19 avril, a alerté sur le risque d’échec de Lionel Jospin. Cet avertissement, trop tardif, n’a pas eu un impact suffisant sur l’opinion pour empêcher le coup de tonnerre du 21 avril.

Aujourd’hui, on peut s’appuyer sur les résultats des régionales de 2015 pour redresser les résultats de Marine Le Pen. « Ce n’est pas parfait, mais cela donne une information, dit Nicolas Sauger. Par contre, pour Macron, on part de zéro. On n’a aucun repère pour juger si les sondages surestiment ou sous-estiment les votes en sa faveur. Les sondeurs raisonnent par analogie, en supposant que Macron est proche de Bayrou. On va donc redresser les résultats de Macron en les rapportant à ceux obtenus par Bayrou en 2007.  Mais personne ne peut garantir que cette approche soit valable. L’outil n’est pas encore calibré. Il reste donc une incertitude sur le vote Macron. Il n’y a pas de doute qu’il fera un bon score, mais on ne sait pas s’il arrivera effectivement en tête. »

La difficulté à mesurer un phénomène nouveau n’est pas la seule limitation des sondages. Un autre problème vient de la marge d’erreur inhérente à la méthode du sondage, qui consiste à projeter sur l’ensemble de l’électorat un résultat observé sur un échantillon réduit, supposé reproduire la structure de la population, et constitué le plus souvent d’environ 1 000 personnes. Toutes choses égales par ailleurs, plus la taille de l’échantillon est réduite, plus la marge d’erreur est importante. Il faut ajouter que les marges d’erreur annoncées par les sondeurs ne correspondent en général pas à la réalité, car elles sont calculées comme si l’on utilisait un échantillon aléatoire parfait, ce qui n’est pas le cas.

Quoi qu’il en soit, pour la plupart des sondages grand public, les résultats annoncés impliquent une marge de 2 à 3 %. Lorsque les écarts sont importants, cela n’empêche pas d’établir un classement entre les candidats. Mais dans la situation présente, les quatre candidats se tiennent dans un mouchoir de poche. Les sondages donnent un écart de 4 à 5 points entre les quatre premiers. Du fait de la marge d’erreur, il est impossible d'établir l’ordre d’arrivée.

Ainsi, le sondage Elabe pour BFMTV et L’Express paru le vendredi 21 avril donne Macron à 24 %, devant Le Pen (21,5 %), Fillon (20 %) et Mélenchon (19,5 %). En tenant compte de la marge d’erreur, cela implique que Macron pourrait être opposé à n’importe lequel de ses trois suivants. Selon le dernier sondage PrésiTrack Opinionway-Orpi pour Radio Classique et Les Échos, Macron, Le Pen et Fillon ne seraient séparés que de 2 %, c’est-à-dire que n’importe lequel des trois pourrait se retrouver au deuxième tour. Mélenchon serait légèrement distancé et probablement éliminé au premier tour. Mais en tenant compte de la marge d'erreur, il pourrait théoriquement passer devant Marine Le Pen. Pour le sondage Ifop-Fiducial réalisé pour Paris Match et Sud Radio publié le mardi 18, Emmanuel Macron (23 %) serait en tête devant Marine Le Pen (22 %), Jean-Luc Mélenchon suivant avec 19,5 % devant François Fillon (19 %). Avec une marge d’erreur de 2,5 % environ, ce sondage laisse possible n'importe quel duo au deuxième tour. 

Le site TvenFrance, pour sa part, a établi des moyennes quotidiennes de tous les sondages publiés. Pour le 20 avril, Emmanuel Macron est en tête, mais l’écart entre le premier et le quatrième reste d’environ cinq points, ce qui veut dire encore une fois qu’on ne peut pas donner les deux finalistes. Le compilateur de sondages du Huffington Post donne un résultat encore plus resserré, avec moins de quatre points d’écart entre Macron et Mélenchon.

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