Le maire de Toulouse décerne ses bons et mauvais points de laïcité

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« Les atteintes à la laïcité ne concernent plus la religion catholique. » Les propos du maire de Toulouse Jean-Luc Moudenc vendredi sur Twitter, en soutien à deux élus ayant assisté à une messe ceints de leur écharpe tricolore, ont ouvert une polémique dans une ville où les relations intercommunautaires faisaient jusqu'ici l'objet d'attentions particulières.

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La laïcité à géométrie variable fait son grand retour. Mercredi 15 août, deux élus de la majorité municipale (LR) toulousaine, Jean-Michel Lattes et Jean-Baptiste de Scorraille, ont assisté à Lourdes aux cérémonies catholiques célébrant l'assomption de Marie. Une traditionnelle « prière pour la France » à laquelle se trouvent de nombreux élus, venus de tous les coins du pays. Certains parmi eux portent leur écharpe tricolore (comme le note La Croix, dans ce récit des cérémonies), dont ces deux élus toulousains importants (l'un est premier adjoint, délégué à la culture et à la langue occitane, l'autre chargé de la démocratie locale et de la citoyenneté).

Repérant, sur les réseaux sociaux, leur présence aux cérémonies lourdaises, Régis Godec, élu EELV de l'opposition, dénonce aussitôt le fait que ses deux collègues « participent à un office religieux avec leur écharpe tricolore ».

 

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Admettant qu'ils assistaient à ces célébrations à titre privé, sans mandat de représentation, et qu'ils sont donc en défaut vis-à-vis du décret du 23 décembre 2000 qui rappelle les conditions du port de l'écharpe pour les adjoints et les conseillers municipaux, Jean-Michel Lattes et Jean-Baptiste de Scorraille assument sans ciller. Notamment ce dernier, par ailleurs responsable régional de Sens commun, l'association issue de la Manif pour tous. C'est lui-même qui, le 15 août, a posté sur Facebook la photo où il figure fièrement aux côtés du premier adjoint toulousain et d'un élu du VIIe arrondissement de Paris, tous trois arborant leur écharpe.

Dans les jours suivants, il exhumera « en réponse à la redicule (sic) polémique sur [son] écharpe à Lourdes » une citation du colonel Leclerc, fleurant bon le sabre et le goupillon : « Nous ne nous arrêterons que lorsque le drapeau français flottera sur la cathédrale de Strasbourg », photo à l'appui.

L'histoire agite gentiment les réseaux sociaux jusqu'à ce que vendredi 17, le maire Jean-Luc Moudenc dégaine à son tour pour soutenir ses élus. Après s'en être pris au « fond de sectarisme anti-catholique » et aux « carences en culture religieuse et historique » de l'opposition municipale, le maire va plus loin : « Dans le monde et la France de 2018, les inquiétantes atteintes à la laïcité ne concernent plus la religion catholique. Chacun sait que ces problèmes sont ailleurs ! Certains refusent de le reconnaître et restent sur une vision de la fin du 19eme siècle... »

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Ailleurs ? Suivez son regard… « Dire que les catholiques sont les bons élèves, cela signifie qu'il y a de mauvais élèves et on voit bien de qui il s'agit. C'est un discours essentialisant : c'est le concept de musulman qui serait affecté d'une forme d'infirmité par rapport à la laïcité. C'est insupportable ! », dénonce Jean-Michel Ducomte, professeur à l'IEP de Toulouse, membre de l'instance Toulouse Fraternité-Conseil de la laïcité et président honoraire de la Ligue de l'enseignement.

« On se moque de savoir si des cultes particuliers ont un problème ou non avec la laïcité, c'est à la République de se positionner, rappelle-t-il. Et il est extrêmement dangereux pour un élu de dresser des certificats de bons ou mauvais élèves de la laïcité . D'autant que je ne suis pas sûr que l'islam soit plus mauvais élève que les catholiques… »

Sollicité par Mediapart, le cabinet du maire nous a retourné mardi après-midi une réponse laconique par le biais du service de presse : « Le maire de Toulouse ne fera pas de nouvelle déclaration médiatique sur ce sujet. Il ne cautionne pas les interprétations et déformations grossières qui ont pu être faites de son expression par diverses personnes car elles sont étrangères à sa pensée et à ses actes. Depuis toujours, il a, dans l'accomplissement de ses mandats, scrupuleusement respecté le principe républicain de la laïcité, auquel il est très attaché. »

Du député LREM Mickaël Nogal au responsable de la FI Manuel Bompard, en passant même par la polémiste Fatiha Boudjahlat pourtant connue pour ses prises de position très critiques et controversées sur l'islam, de nombreuses voix s'élèvent à Toulouse pour dénoncer la « drôle de conception de la laïcité du maire LR de Toulouse ».

Dans une lettre ouverte publiée lundi sur son blog, l'élu d'opposition PS Joël Carreiras souligne que « à trop instiller l'idée d'un dépassement de la question pour une confession plutôt que d'autres, et tout cela pour justifier simplement une présence sur un lieu de pèlerinage, vous disqualifiez de fait une neutralité nécessaire ».

La surprise est d'autant plus grande que la Ville se veut plutôt bonne élève en matière de « vivre ensemble ». Le 23 juin dernier, après avoir participé à l'inauguration de la mosquée du quartier d'Empalot, Jean-Luc Moudenc célébrait devant la mairie du Capitole les noces, au VIIIe siècle, de Lampégie, princesse d'Aquitaine, et de Munuza, gouverneur berbère de Narbonne. Le maire avait alors fait les louanges d'une Occitanie ouverte…

« Depuis vendredi, je suis un peu abasourdi, confie Régis Godec, premier à avoir pointé l'escapade lourdaise des élus à l'origine de la polémique. Le premier tweet du maire est méprisant et insultant. Le second me laisse pantois : comment le maire de la quatrième ville de France peut-il penser pouvoir établir une hiérarchie entre les religions... »

Vendredi 17, l'élu vert a saisi Toulouse Fraternité-Conseil de la laïcité, instance réunissant des membres de la majorité et de l'opposition, des universitaires et des représentants des cultes. Mis en place en 2013 sous le mandat de Pierre Cohen et pérennisé par l'équipe de Jean-Luc Moudenc en 2014, cet espace répond pour partie au trauma consécutif aux assassinats commis par Mohammed Merah en 2012 (lire ici notre article). Lieu d'échange sur les questions de laïcité et de coexistence, il veut incarner l'attention particulière portée aux relations intercommunautaires dans la ville.

Ces relations ont connu ces derniers mois quelques accrocs : fin avril, l'élu de la majorité Aviv Zonabend estimait dans une interview donnée à un journal israélien qu'il y avait « trop d’Arabes à Toulouse ». Début juillet, c'est l'imam de la mosquée d'Empalot, Mohamed Tataï, qui voyait resurgir sur le Net un prêche prononcé il y a six mois dans lequel il citait un hadith appelant à tuer les Juifs.

Les deux ont tenté de s'expliquer de façon plus ou moins convaincante. Mais dans les deux cas, la mairie a réagi sans tarder, dépossédant l'élu de ses délégations et signalant le prêche au parquet.

Alors pourquoi ces tweets si clivants et stigmatisants ? Le silence persistant de Jean-Luc Moudenc laisse libre cours à toutes les spéculations. Communication mal maîtrisée ? Virage à droite du côté des « racines chrétiennes » de la France célébrées par le maire voisin de Lavaur, Bernard Carayon ? Ou ce mutisme témoigne-t-il simplement du rapport de force qui se joue en interne à la municipalité ? 

« Un éclaircissement l'obligerait à désavouer ses deux élus, c'est peut-être cela qui est en train de se négocier », croit savoir un observateur bien informé. Dans tous les cas, estime l'universitaire Jean-Michel Ducomte, le maire ferait bien de « proposer rapidement une grille de lecture permettant d'apporter un démenti clair à ce qui a été perçu comme une défiance vis-à-vis des musulmans ».

Ces derniers, pour l'instant, se sont peu fait entendre. Mardi, jour de l'Aïd el-Kebir, le président du Conseil régional du culte musulman ne répondait pas et les imams des mosquées d'Empalot et du Mirail, en vacances à l'étranger, étaient injoignables.

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