«Water Stories»: la bataille pour «l’or bleu»

Par Alexander Abdelilah et Robert Schmidt (We Report)

Alors que les sécheresses s’intensifient d’année en année, les conflits entre agriculteurs, consommateurs d’eau potable et industriels virent au bras de fer. Dans ce contexte, les pratiques douteuses et méconnues des géants de l’eau en bouteille méritent des investigations d’ampleur.

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La bataille de l’eau a déjà commencé en France. Alors que la production d’énergie accapare environ les deux tiers des prélèvements d’eau en France, le tiers restant est âprement disputé et se partage entre l’agriculture, l’industrie (dont les géants de l’eau en bouteille) et les usagers.

Si la consommation du secteur énergétique et les pratiques des agriculteurs sont surveillées de près, celles des minéraliers commencent tout juste à être discutées. Comme le montre l’enquête que nous publions sur la pollution chronique du groupe Roxane en Normandie – fleuron français qui produit quelque 4 milliards de bouteilles par an, dont la plus vendue en France, Cristaline –, les pratiques troubles de l’industrie de l’eau en bouteille nuisent pourtant gravement à l’environnement.

Chaîne de production de bouteilles Evian, à Amphion-les-Bains, le 12 septembre 2017. © Jean-Pierre Clatot / AFP Chaîne de production de bouteilles Evian, à Amphion-les-Bains, le 12 septembre 2017. © Jean-Pierre Clatot / AFP

Mais ce n’est pas le seul problème que posent la gestion et la commercialisation de l’eau sur le continent. Assèchement des nappes phréatiques et des cours d’eau, manipulation de la science, lobbying, optimisation fiscale… Les sécheresses massives des trois dernières années ont rendu intolérables les dérives installées de longue date.

Tout au long de l’année 2021, la série d’enquêtes « Water Stories » du collectif We Report explorera les dessous du rapport de force de plus en plus dur entre simples usagers, industriels et agriculteurs pour le contrôle de la ressource en France et ailleurs en Europe.

L’idée de cette série est de donner toute sa place à cette problématique encore trop méconnue et d’amplifier le traitement déjà visible dans nos colonnes ces deux dernières années, à travers des personnages et des histoires emblématiques.

Prenez Édouard de Féligonde. Jouant au guide parmi les bassins asséchés de sa pisciculture vieille de plusieurs siècles, il semble bien las. Las de demander des comptes à Danone, qui embouteille sa très lucrative eau de Volvic – 500 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2018 –, à quelques kilomètres de là, affectant les sources et les cours d’eau alentour et, en bout de course, sa pisciculture.

Un peu triste, aussi, de devoir recourir à la mémoire de son smartphone pour montrer à quoi ressemblaient les lieux quand l’eau y coulait encore à flots et que les enfants du coin venaient y apprendre à pêcher. En cette fin d’été 2020, alors que le Puy-de-Dôme traverse sa troisième sécheresse consécutive, nulle trace de poissons sur son vaste terrain. Seulement quelques libellules et une épaisse pellicule verte recouvrant des flaques d’eau stagnante, ici et là.

Pendant ce temps, les forages de Danone continuent de tourner à plein régime, extrayant plus de 2,7 millions de mètres cubes d’eau par an. Soit dix fois plus que la consommation annuelle d’eau potable des habitants de Volvic. Bien loin du slogan « Puiser sans épuiser » de l’entreprise, ses machines pompent le plus pendant les mois les plus chauds de l’année, comme l’a reconnu la multinationale après nos révélations sur le sujet. Pour contrer cette image désastreuse, Danone intensifie sa communication et compte sur des alliés inattendus : les scientifiques.

Conférences, doctorats, entrisme dans les cercles scientifiques : à l’instar de la multinationale qui a fait fortune avec ses yoghourts « bons pour la santé », d’autres entreprises du secteur subventionnent les chercheurs dans une tentative inédite de privatisation et d’influence de la recherche. Grâce à ce travail de persuasion, les bouteilles d’eau peuvent brandir des études expliquant qu’elles traitent les problèmes de transit, préviennent les problèmes osseux, combattent la fatigue ou prennent soin des nourrissons.

Une infiltration qui pose des questions éthiques. Ainsi, ce n’est pas un hasard si la thèse, parue en 2012, qui confirme le lien entre les prélèvements de la firme à Volvic et la baisse des sources à proximité est tenue confidentielle jusqu’en 2022 : c’est, en effet, Danone lui-même qui l’a financée.

Dans les Vosges, c’est en réaction au comportement d’un autre géant du secteur de l’eau minérale qu’un collectif citoyen est né. Dans ce département de l’est de la France, le géant suisse Nestlé produit près de 1,5 milliard de bouteilles par an, étiquetées Vittel, Hépar et Contrex. Des bouteilles en plastique à l’origine de plus de 900 emplois sur le territoire et dont raffolent notamment les voisins allemands, où Vittel figure dans le top 3 des marques d’eau minérale les plus vendues.

La crainte des opposants locaux : que le déficit chronique de la nappe phréatique dans laquelle puise Nestlé ne mette en péril tout l’écosystème de la région. Car ici aussi la sécheresse a laissé des traces. Pendant plusieurs années, les communes voisines de Lignéville et Dombrot-le-Sec ont fait venir des camions-citernes pour s’approvisionner en eau, tandis que certains agriculteurs du secteur ont encaissé une chute de 30 à 50 % de leurs revenus annuels. Pour autant, l’industriel suisse est systématiquement épargné par les arrêtés sécheresse de la préfecture, suscitant l’incompréhension et la colère.

Ce traitement de faveur que semble recevoir le minéralier de la part des autorités publiques n’est pas dû au hasard. Grâce à un signalement de l’association anticorruption Anticor par le biais de son administrateur Marcel Claude, le voile a pu être levé sur le système d’influence politique mis en place par Nestlé dans la région.

En septembre 2021, une élue locale et une association comparaîtront devant le tribunal de Nancy pour prise illégale d’intérêts en faveur du minéralier. Il leur est reproché d’avoir soutenu un projet contesté de pipeline pour acheminer de l’eau potable d’autres communes vers Vittel, sans faire toute la transparence sur leurs liens avec l’entreprise. Le but de l’opération, enterrée depuis, était de soulager la nappe phréatique dans laquelle pompe notamment Nestlé.

Ces ennuis judiciaires n’empêchent pas les multinationales de l’eau de continuer à gagner du terrain, y compris au sens propre du terme. Se présentant comme les partenaires naturels des agriculteurs, Nestlé et Danone interfèrent parfois dans l’attribution du foncier agricole, enjeu central pour la survie d’exploitations sous pression économique. Non seulement pour élargir leur emprise au sol, mais aussi pour imposer leurs règles au monde rural, parfois draconiennes et peu rentables d’un point de vue agricole.

Ce type de collaboration entre des acteurs privés et l’organisme public qui gère l’aménagement foncier en France est devenu une arme de communication massive pour ces entreprises de l’eau qui aiment se montrer plus vertes, plus responsables, plus durables qu’elles ne le sont. En effet, derrière ces belles images d’entente entre industriels et agriculteurs se cache parfois une réalité beaucoup moins propre.

Au-delà des cas de Vittel et de Volvic, le maillage du territoire mis en place par ces sociétés privées rappelle en tous points les stratégies appliquées ailleurs en France et en Europe par l’industrie de l’eau en bouteille. Qu’il s’agisse de Coca-Cola en Italie et en Allemagne du Nord, ou du groupe Roxane en Normandie, les exemples ne manquent pas.

À chaque fois, le même dilemme se pose aux pouvoirs publics : préserver l’emploi brandi par les industriels dans des régions souvent pauvres ou protéger des ressources en eau rendues fragiles par le réchauffement et les appétits de l’industrie.

Les ténors de la bouteille en plastique ne sont pas les seuls à tenter d’infléchir les décisions politiques. Autres grands consommateurs d’eau, les agriculteurs font également pression sur les élus locaux et nationaux pour pallier les sécheresses chroniques. S’ils acceptent parfois des alliances avec les embouteilleurs, c’est bien souvent un rapport de force qui s’instaure sur les territoires entre ces deux acteurs aux intérêts opposés.

Interconnexions d’eau coûteuses entre les communes, bassins de rétention dangereux pour l’environnement : les solutions court-termistes se multiplient à travers le pays, à la faveur du lobbying des syndicats et des grands groupes agricoles. Autant de mesures superficielles critiquées en coulisses et qui permettent de ne pas remettre en cause un modèle productiviste et avide en eau peu adapté à la nouvelle donne climatique.

Au niveau national, le Parlement s’est saisi du sujet. En janvier, c’est le groupe parlementaire de La France Insoumise qui a proposé la création d’une commission d’enquête « relative à la mainmise sur la ressource en eau par les intérêts privés et ses conséquences ». En juin 2020 déjà, une mission d’information relative à la gestion des conflits d’usage en situation de pénurie d’eau avait été conduite à l’Assemblée nationale.

Ce sujet brûlant préoccupe également le gouvernement. Entre novembre 2018 et juin 2019, il a organisé les Assises de l’eau. Cette « concertation large et inédite avec l’ensemble des acteurs de l’eau », souhaitée par Emmanuel Macron, a défini trois grandes pistes qui doivent guider l’action du gouvernement dans le domaine : la protection des captages d’eau potable, les économies d’eau et la préservation des rivières et des zones humides.

Des mesures consensuelles qui n’abordent pas de front les questions qui fâchent. Il faut se pencher sur le compte rendu du gouvernement de l’un des nombreux débats pour lire une phrase potentiellement explosive pour toute une industrie : « Le rétablissement de la confiance des Français pour favoriser la consommation d’eau du robinet et limiter l’achat de bouteilles d’eau en plastique est primordial. »

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Dans la série « Water Stories », le collectif de journalistes indépendants We Report explore les dessous des batailles pour l’eau en France et en Europe. La série d’enquêtes, publiée par plusieurs médias européens, est soutenue par Journalismfund.eu, Netzwerk Recherche et Olin gGmbH.