JO 2024 : l’ancien «conseiller spécial» de Laura Flessel décroche un contrat avec le ministère

Par

Malgré les réserves du Conseil d’État, le gouvernement lance mercredi l’Agence nationale du sport, un groupement d’intérêt public qui doit veiller à la préparation des athlètes pour les JO de Paris 2024. Selon nos informations, Pierre Dantin, ancien « conseiller spécial » de la ministre des sports Laura Flessel ayant piloté la création de l’agence, a décroché un contrat pour sa mise en œuvre.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

S’il est une constante qui traverse le sport français, c’est qu’il fonctionne en circuit fermé. Une nouvelle désignation vient le rappeler, à la veille du lancement de l’Agence nationale du sport (ANS), structure censée incarner les ambitions de la France dans la perspective des JO 2024. Selon nos informations, l'universitaire et consultant Pierre Dantin, qui a posé les jalons de l'ANS quand il était au ministère, a ensuite décroché un contrat de « prestation de services » pour accompagner sa mise en œuvre.

Nommé « conseiller spécial » en charge des Jeux olympiques et du sport de haut de niveau en mai 2017, Pierre Dantin a pensé et piloté ce dispositif jusqu'à son départ du ministère en septembre 2018, au moment de la démission de la ministre Laura Flessel à cause de ses démêlés fiscaux. Pendant plus d'un an, il a activement participé à l'élaboration de la future agence. Le conseiller a également organisé le recrutement de l’ancien entraîneur de l’équipe de France de handball Claude Onesta pour planifier la préparation des athlètes dans le cadre du programme « Performance 2024 », un programme qui constitue l'une des priorités de l'ANS.

Après avoir quitté le ministère (il enseigne à l'université d'Aix-Marseille et effectue des prestations de conseil), Pierre Dantin a décroché un contrat de 20 000 euros pour accompagner, pendant les six prochains mois, Claude Onesta dans sa mission. La prestation lui a été attribuée en janvier au terme d'une procédure de mise en concurrence lancée en octobre 2018, soit un mois après son départ du cabinet ministériel.

La ministre Laura Flessel a quitté le gouvernement le mardi 4 septembre. © Benoit Tessier / Reuters La ministre Laura Flessel a quitté le gouvernement le mardi 4 septembre. © Benoit Tessier / Reuters

La procédure a été supervisée par la direction des Sports du ministère, l'Agence nationale du sport n'étant, à l'époque, pas encore créée. Mais personne au ministère ne s'est interrogé sur la compatibilité entre la mission de M. Dantin et ses récentes fonctions de conseiller. La commission de déontologie de la fonction publique, censée contrôler les missions privées des anciens membres de cabinet après leur départ, n'a pas été saisie. Pierre Dantin a déclaré à Mediapart qu'il « ignorait » qu'il aurait dû le faire en quittant le ministère.

« J'y ai participé, oui [au programme « Performance 2024 » alors qu'il était auprès de Laura Flessel – ndlr], mais je suis parti, je suis retourné à mes affaires, à mon unité de recherche, à mon métier de professeur des universités, à mes activités de conseil, et ensuite il y a eu un appel d'offres [une mise en concurrence en réalité – ndlr]. On m'a sollicité dans le cadre de cet appel d'offres, je n'étais pas le seul [à candidater – ndlr] », se justifie-t-il.

Pierre Dantin, qui a déjà travaillé pour les préparations olympiques d'Athènes (2004), Pékin (2008) ou de Londres (2012), rappelle aussi qu'il bénéficie d'une solide expertise dans ce domaine. Pour proposer ses services au ministère, il a « donné une multitude d'approches en matière de coaching et de relation d'aide en préparation mentale parce que nous sommes un pays lacunaire sur le sujet », précise-t-il. « On m'a choisi sur une mission courte de six mois pour impulser une dynamique au côté d'une équipe, dynamique que je n'ai pas encore pu impulser puisque l'agence n'était pas tout à fait créée. »

Claude Onesta appuie les compétences du consultant : « Comment fait-on, quand on fait partie des médaillables potentiels, pour concrétiser toutes les médailles ? L’expérience de Pierre Dantin auprès de tous les athlètes qui ont gagné des titres en quantité est pour nous indispensable. »

Du côté du ministère, on insiste sur le fait que « d'un point de vue réglementaire, la procédure s'est passée comme il le fallait » : « Nous avons respecté le cadre imposé. Deux autres devis ont été proposés, Claude Onesta a exprimé un besoin et a choisi ce prestataire. » Le service presse du ministère indique toutefois que le contrat passé avec Pierre Dantin fera l'objet d'un examen par le « comité de déontologie de l'Agence nationale du sport », après son lancement ce mercredi.

Ce n'est pas la première fois que Pierre Dantin et Claude Onesta travaillent ensemble sur les questions de performance des athlètes. Les deux hommes, qui sont amis, ont créé en 2014 « l’Académie des coachs », un groupe de recherche sur les « déterminants de la haute performance sportive et ses innovations sociales ». L'universitaire a aussi rédigé la postface du livre Le Règne des affranchis (Robert Laffont, 2014), dans lequel Claude Onesta revient sur son exceptionnel palmarès d'entraîneur. 

Une fois en poste au ministère, c'est aussi Pierre Dantin qui a sollicité l'ancien coach de l'équipe de France de handball pour lui proposer de rejoindre le projet d'accompagnement des athlètes. C'était en septembre 2017, juste après la désignation de Paris par le CIO et le souhait, formulé par la ministre Laura Flessel, de remporter 80 médailles en 2024, contre 42 lors des derniers Jeux de Rio.

« Assez rapidement, il m’a sollicité pour venir réfléchir et travailler sur ce dossier », confirme à Mediapart Claude Onesta. L'ancien entraîneur avait déjà raconté les conditions de son recrutement dans un entretien au journal L'Équipe : « On t'appelle, on te dit : il faut y aller. Oh p…, pour quoi faire (rires) ? D'abord, je ne sais pas si j'ai envie d'y aller. J'ai gagné une forme de liberté au fil du temps et des résultats peut-être aussi. »

En janvier 2018, Claude Onesta remet à Laura Flessel un rapport qui encourage, notamment, la création d'une organisation autonome pour accompagner les athlètes. Sur la base de cette préconisation, le ministère demande alors à Claude Onesta d'animer l'équipe « Performance 2024 » afin d'approfondir les « pistes de rénovation avancées ».

La ministre des sports Roxana Maracineanu a poursuivi les travaux de Laura Flessel. La ministre des sports Roxana Maracineanu a poursuivi les travaux de Laura Flessel.

Dans le même temps, le député Régis Juanico s'étonne à l'Assemblée nationale qu'un autre rapport — remis en octobre 2017 par deux inspecteurs généraux Jeunesse et Sports – sur la « réussite sportive et la performance aux Jeux olympiques et paralympiques de 2024 » soit, lui, passé sous silence. Ce rapport sera finalement publié sur le site du ministère, avec plusieurs mois de retard.

Le rapport Onesta, mais aussi le bras de fer engagé par le Comité national olympique et sportif français (CNOSF) avec les pouvoirs publics et les propositions gouvernementales du « Comité d'action publique 2022 » conduisent la ministre Laura Flessel à annoncer, en juillet 2018, la création d'une agence co-gérée par l’État, le mouvement sportif, les collectivités territoriales et les entreprises. Cette nouvelle structure paritaire, censée renforcer la « haute performance » mais aussi le « développement des pratiques sportives », est perçue comme un nouvel affaissement des prérogatives d'un ministère dont le pouvoir ne cesse de s'éroder au fil des ans.

Le projet d'agence, soutenu par l'Élysée et Matignon, résiste au changement brutal de ministre en septembre 2018. En novembre, la nouvelle ministre Roxana Maracineanu en annonce la création officielle au printemps 2019, avec pour priorité la mise en route du programme de « haute performance » de Claude Onesta pour Paris 2024.

Mais le 17 avril, le Conseil d’État émet de sérieuses réserves sur le statut de cette entité. Dans son avis consultatif, révélé par l'AFP, le Conseil d’État note que l’État serait, au moins au départ, le seul contributeur financier de l’agence (350 millions d’euros en 2019). Une absence de répartition contraire au statut d’un groupement d’intérêt public (GIP), censé être co-financé par tous les acteurs, mouvement sportif et partenaires privés compris. Malgré cette objection, le gouvernement, pressé par le temps, n'a pas revu sa copie : l'arrêté portant création du GIP a été publié dimanche 21 avril au Journal officiel, avant son lancement public ce mercredi 24 avril.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale