JO 2024: la candidature de Paris minée par les conflits d'intérêts

Par

L’agence d’événementiel Keneo a déjà reçu plus de 2 millions d’euros de contrats de la candidature française aux Jeux olympiques, expertisée par le CIO durant cinq jours, du 13 au 17 mai. Cette agence a été fondée par l’actuel directeur général de Paris 2024. Et dispose d'une autre recrue de choix pour faire fructifier ses affaires: l’ancien responsable aux grands événements sportifs à Matignon, sous Valls et Cazeneuve.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Le timing est idéal. En pleine passation de pouvoir entre François Hollande et Emmanuel Macron, la commission d’évaluation du Comité international olympique (CIO) arrive à Paris ce week-end pour une visite décisive en vue de l’attribution des JO 2024. L’accession au pouvoir d’« un leader jeune, qui va au-delà des clivages politiques, qui a un discours ouvert et est en phase avec les valeurs que l’on veut porter », ainsi que s’en est félicité mercredi auprès de l’AFP Tony Estanguet, coprésident de la candidature, représente selon Paris 2024 un avantage certain. D’autant que le nouveau président de la République souhaite clairement s’impliquer dans un projet qu'il juge « primordial ». Emmanuel Macron a d'ores et déjà fait part de son souhait de rencontrer les membres du CIO au cours de leur visite et envisagerait, selon son entourage, de nommer un référent spécial, auprès du premier ministre ou du président de la République. Mais, au-delà de ces positions de principe, le nouveau locataire de l'Élysée aura-t-il la volonté de bousculer une candidature qui fonctionne en vase clos ?

Un épisode illustre à lui seul l’endogamie problématique entourant le dossier de Paris. Au sortir d’une réunion, l’automne dernier, Édouard Donnelly, le patron de la société d’événementiel Keneo, principal prestataire de Paris 2024, s’entretient avec Loïc Duroselle, conseiller de Manuel Valls chargé de la politique de l’État sur l’accueil des grands événements sportifs. « Bon, après, tu fais quoi ? » demande le PDG à cet interlocuteur institutionnel incontournable. La fin du quinquennat approche et les chances socialistes à la présidentielle sont déjà quasi nulles. Les conseillers ministériels cherchent tous à se recaser. Pour Duroselle, le marché est vite conclu : cinq mois plus tard, le voilà bombardé directeur général adjoint (DGA) de Keneo.

La commission de déontologie – passage obligé pour tout agent public qui bascule dans le privé – n’a rien trouvé à redire à cette mutation expresse. En octobre, elle avait déjà laissé filer sans sourciller à l'UEFA l'ancienne conseillère sport de l’Élysée, Nathalie Iannetta. Cette institution siégeant à Genève avait pourtant reçu de la part de l'État, quelques mois plus tôt, un impressionnant cadeau fiscal dans le cadre de l’Euro 2016 de football. Cette fois, la commission a tout de même émis quelques réserves : Loïc Duroselle, qui a été au cœur de la politique sportive du quinquennat et a notamment participé au processus de décision de l'aide de l’État aux JO en cas de désignation de Paris (environ un milliard d’euros), n’a en théorie pas le droit chez Keneo pendant les trois prochaines années, d’avoir de relation professionnelle avec les anciens membres de son cabinet. Il lui est également interdit de plancher sur des dossiers dont il a eu connaissance dans le cadre de ses fonctions ministérielles.

Ces précautions n’ont pas freiné l’enthousiasme de Thierry Jadot, le PDG de Dentsu Aegis Network France (actionnaire de Keneo depuis septembre dernier), lequel a loué l’entregent de son nouveau DGA dès l’annonce de son recrutement : « Très heureux de l’arrivée de Loïc Duroselle afin de renforcer notre expertise sur le marketing sportif à visée institutionnelle et publique », a-t-il claironné sur les réseaux sociaux. À Mediapart, Édouard Donnelly tient à rassurer sur le fait que son nouvel employé « n’intervient pas sur Paris 2024 », dossier pour lequel « il y a déjà une équipe en place » au sein de Keneo. L’ancien conseiller de Valérie Fourneyron au ministère des sports, puis de Manuel Valls et Bernard Cazeneuve à Matignon, dirige dans l’entreprise « toute la partie conseil auprès des différents acteurs du sport et des collectivités que nous accompagnons sur ces différentes questions d’organisation d’événements, de candidature et plus largement, de politiques sportives », ajoute son patron. 

Loïc Duroselle confirme : « Je suis en charge de piloter les activités de conseil pour les institutions sportives, les collectivités territoriales et les entreprises qui souhaitent investir dans le sport. Au-delà de l’univers du sport, j'apporte à l’ensemble des équipes de la société mon expertise et ma connaissance du fonctionnement des institutions publiques. » Un exemple de ses missions actuelles ? « Il réfléchit à une stratégie de communication à l’égard des pouvoirs publics », expose Édouard Donnelly. Mais encore ? « On travaille toujours dans le handball, donc il a repris un certain nombre de missions dans le cadre de l’organisation des événements futurs. » Étonnant : la commission de déontologie a justement proscrit « toute intervention » de l'ancien conseiller dans les dossiers en lien avec les derniers championnats du monde de handball, organisés par Keneo en janvier dernier, quand Loïc Duroselle était encore au cabinet du premier ministre.

Au cœur de la politique sportive du quinquennat, le conseiller ministériel Loïc Duroselle vient de rejoindre l’agence Keneo. © @dentsuaegisFR Au cœur de la politique sportive du quinquennat, le conseiller ministériel Loïc Duroselle vient de rejoindre l’agence Keneo. © @dentsuaegisFR
Il en faut pourtant plus pour troubler le petit monde de l’olympisme, où le mélange des gens et des genres semble être une marque de fabrique. Étienne Thobois en sait quelque chose. Le cofondateur de Keneo a été propulsé à la tête du groupement d’intérêt public (GIP) Paris 2024 le 16 juillet 2015, soit trente jours exactement après avoir revendu ses 105 000 euros d’actions dans la société.

En avril 2015, Thobois, alors chez Keneo, était désigné comme prestataire de l’association Ambition olympique, le prédécesseur du groupement d’intérêt public, afin de « consolider les bases techniques de l’organisation ». Depuis qu’il est passé de l’autre côté, le GIP Paris 2024, qu’il dirige (et qui est doté de 30 millions d’euros d’argent public de l’État, de la région Île-de-France et de la mairie de Paris), a déjà accordé deux autres contrats à son ancienne société. L’un pour l'élaboration du premier dossier de candidature, remis au Comité international olympique en février 2016. L’autre dans le cadre d’un appel d’offres ayant vu Keneo remporter 5 lots sur 10 pour la « coordination générale » et l’« édition » d’un nouveau dossier de candidature, ainsi que pour mener la réflexion sur l’organisation des transports et du village olympique pendant la compétition.

En tout, selon les informations de Mediapart, ces missions représentent plus de 2 millions d’euros de contrats.

Le marché du « Club France » annulé pour irrégularité

Au sein de la « ruche » où germe le projet de candidature – un vaste open space dans lequel trône un écran qui comptabilise les jours restant avant le vote du CIO en septembre –, la position centrale de Keneo dans le dossier parisien est clairement assumée. Le directeur financier du GIP, Guillaume Cussac, un ancien banquier d’affaires, insiste sur la rigueur des procédures d’appels d’offres : « Chaque personne qui rentre dans le comité de candidature doit déclarer toute situation pouvant être assimilée à une situation de conflit d’intérêts, la commission d’appel d’offres délibère sur la participation effective des personnes et nous avons un contrôle de l’État, et c’est normal, qui cherche à s’assurer de la bonne gestion de l’argent public. »

« C’est un point sur lequel nous avons fait très attention, sans pourtant se priver de travailler avec les meilleurs », complète Étienne Thobois, en assurant s’être « systématiquement » retiré des commissions d’appel d’offres dès lors que Keneo était concerné. « Nous sommes en France dans une situation dans laquelle nous n’avons pas fait les Jeux depuis 100 ans, donc trouver des gens qui maîtrisent et qui connaissent l’organisation de grands événements, c’est une chose, des Jeux olympiques, c’est autre chose », ajoute-t-il. « On est dans un petit milieu, avec peu d’experts. Keneo est la seule entreprise française à travailler spécifiquement sur ce sujet, abonde, quelques jours plus tard, son ancien associé, Édouard Donnelly, à la table d’un café parisien. Le passage du prestataire vers le client est finalement quelque chose qu’on retrouve tout le temps. Si, dans ce petit milieu, on ne pouvait pas travailler pour les gens avec qui se trouvent d’anciens collaborateurs, ou avec qui on a déjà travaillé avant, on ne pourrait plus travailler avec personne. »

Cofondateur de Keneo, Étienne Thobois est aujourd'hui directeur général de la candidature Paris 2024. © Capture d'écran Cofondateur de Keneo, Étienne Thobois est aujourd'hui directeur général de la candidature Paris 2024. © Capture d'écran
Pour percer rapidement dans ce petit monde, Keneo a pu compter sur un mentor de poids : Bernard Lapasset, ancien président des fédérations française puis internationale de rugby, devenu la tête pensante de Paris 2024 dont il est l’un des coprésidents. C'est lui qui a couvé Thobois et Donnelly lors de l’organisation réussie de la première coupe du monde de rugby en France en 2007. L’année suivante, les deux entrepreneurs fondaient leur propre agence, décrochant dans la foulée une pluie de contrats avec les instances olympiques.

Son savoir-faire lui a par exemple ouvert grand les portes du Comité national olympique du sport français (CNOSF), pour lequel Keneo conduit depuis une décennie des missions en tout genre (évaluation de dossiers, accompagnement de candidatures, rapports d’expertise). À l’étranger, la société a aussi accompagné les candidatures victorieuses des JO de Tokyo 2020 ainsi que des Jeux olympiques de la jeunesse de Lausanne la même année.

En 2012, Keneo aurait aussi dû gérer le « Club France » des Jeux de Londres, installé dans un somptueux immeuble victorien sur les rives de la Tamise. Mais, comme le prouve un courrier consulté par Mediapart, ce contrat a été subitement annulé face aux soupçons d’irrégularités dans la passation du marché. « Dans le contexte actuel où prévaut une certaine suspicion (sic) quant à l’usage des prérogatives dont bénéficient les organismes chargés d’une mission d’intérêt général, il est apparu que les modalités de mise en concurrence retenues par le CNOSF pourraient ne pas être suffisantes à l’aune des exigences légales », expose alors dans le document Denis Masseglia, le patron de l’olympisme français. « Après que la procédure d’appel d’offres a été lancée, nos conseils juridiques nous ont fait observer que nous ne respections pas rigoureusement les dispositions de l’ordonnance de 2005 », confirme aujourd'hui son service de communication. Finalement écarté, Keneo a tout de même été dédommagé. Pour quel montant ? « Clause de confidentialité », répond le CNOSF.

L’avis des pouvoirs publics fondé par un « rapport Keneo »

La constance de ses rapports avec les instances olympiques françaises a également parfois placé la société Kénéo dans des situations pour le moins insolites. Après avoir porté les dossiers de candidature de Paris 2012 et d’Annecy pour les JO d’hiver 2018, Thobois et Donnelly ont par exemple été sélectionnés en 2011 par le CNOSF, pour rédiger un rapport d’analyse des quatre dernières défaites des candidatures françaises aux jeux… incluant justement les échecs d’Annecy et Paris.

L’impact de ce document fut loin d’être anodin : c’est en effet à partir de ses conclusions que l'État a décidé de confier au CNOSF la responsabilité des relations internationales en matière de sport et, implicitement, celle d'une nouvelle candidature. Cette décision débouchera sur la création, en avril 2013, du Comité français du sport international (CFSI), présidé par Bernard Lapasset et soutenu par le ministère des sports, ainsi que sur le lancement d’une étude d’opportunité… confiée à Keneo.

Autrement dit : l’avis des décideurs publics en faveur d’une candidature aux JO a été fondé par l’un de ses premiers bénéficiaires.

Présenté en février 2015, ce rapport favorable à une nouvelle candidature, a rapidement emporté l’adhésion de la maire de Paris Anne Hidalgo, longtemps réticente par rapport à ce projet. À peine deux mois plus tard, le Conseil de Paris approuvera ainsi à une très grande majorité l'idée d'une candidature parisienne, suivi, trois semaines plus tard, par le conseil régional d’Île-de-France. Dans le même temps, le 16 avril, le site de la région annonce la nomination d’Étienne Thobois au poste de directeur général de la candidature, tandis qu’il est encore directeur et actionnaire de l’agence d’événementiel.

« Au fil des missions, Keneo [qui a également rédigé en 2011, pour le compte du ministère des sports, un premier dossier sur les infrastructures du Grand Paris évoquant une éventuelle candidature – ndlr] a su imposer sa propre vision du projet », note diplomatiquement un proche de Paris 2024, s’étonnant tout de même de la concentration de la réflexion autour d’un seul acteur, notamment en ce qui concerne les questions d’aménagement du territoire.

Que dire enfin des enjeux financiers ? Le sujet, pourtant loin d’être anecdotique après les fiascos des Jeux d’Athènes et de Rio, reste peu abordé en France. À l’inverse, sous la pression populaire, Budapest et Rome ont renoncé à leur candidature en 2024, laissant Los Angeles et Paris seuls sur la ligne de départ. Début 2017, une nouvelle étude aurait dû permettre d’évaluer les retombées économiques d’un grand événement sportif, à partir de l’exemple de l’Euro de football organisé à l’été 2016. Mais là encore, le ministère s’est appuyé sur une analyse de Keneo… tout en sachant que la société avait été l'un des prestataires de cette compétition. « La rigueur de notre étude n’a pas été altérée par cette position », insiste Édouard Donnelly. Malgré les contestations de certains économistes, ces travaux ont évalué à 1,22 milliard d’euros les revenus générés par l’Euro. Ce montant est depuis repris en boucle par les pouvoirs publics, qui y voient sans doute un bon motif pour pousser le dossier de Paris 2024. Ce n'est pas Keneo qui s'en plaindra.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Nous avons rencontré Étienne Thobois et Guillaume Cussac le 23 mars au siège de Paris 2024. L’entretien a été enregistré avec l’accord des intéressés.

L’entretien avec Édouard Donnelly s’est déroulé le 28 mars dans un café parisien. Il a également été enregistré avec son accord.

Comme convenu avec lui, nous avons adressé des questions complémentaires à Loïc Duroselle le 4 avril par mail. Il nous a répondu le jour même.