Au Sénat, l'argent du groupe UMP échappait aussi à tout contrôle

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Deux juges se penchent sur les dépenses du groupe UMP, où plusieurs élus sont soupçonnés de « détournements de fonds publics ». Cette autre “affaire UMP” braque les projecteurs sur l'opacité des cagnottes de groupes parlementaires.

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L’UMP paraît cernée. Alors que les policiers anti-corruption de Nanterre s’apprêtent à disséquer les comptes du parti et ses factures frelatées (voir notre article), deux juges d’instruction parisiens ont mis discrètement leur nez, depuis novembre dernier, dans les affaires du « groupe UMP » du Sénat (comme l’a révélé mardi Le Parisien). Ce faisant, la justice ouvre une véritable boîte de Pandore.

Car les « groupes » parlementaires, structures au statut juridiquement flou, touchent des millions d’euros par an de l’Assemblée ou du Sénat pour organiser le travail collectif entre élus d’une même couleur politique (recrutement de collaborateurs en commun, conventions, etc.). Or ils gèrent leurs fonds dans la plus grande opacité, sans la moindre obligation de publier des comptes (au contraire des partis), ni même de les faire certifier, favorisant les pires soupçons (emplois fictifs, contributions occultes à des campagnes électorales, etc.). Seule une poignée de parlementaires a accès aux chiffres et au coffre. Dans le système de contrôle des financements politiques, c’est un pur angle mort (déjà dénoncé par Mediapart).

En l’occurrence, les juges René Cros et Emmanuelle Legrand sont saisis depuis novembre d’une information judiciaire ouverte sur des soupçons d’« abus de confiance » et de « blanchiment », élargie en avril à de présumés « détournements de fonds publics » au profit de sénateurs. Parmi les plus menacés, sont cités le trésorier du groupe UMP, le « copéiste » Jean-Claude Carle (entendu par les policiers de la Brigade de répression de la délinquance astucieuse dès septembre), ainsi que le « filloniste » Henri de Raincourt, ministre du gouvernement Fillon de 2009 à 2012 et vice-président du parti.

Mais au-delà de la guerre Copé-Fillon, l'éclatement de cette affaire vient troubler un autre duel : celui de Jean-Pierre Raffarin et Gérard Larcher, lancés dans une bataille interne au groupe UMP pour la présidence du Sénat (qui devrait retomber dans l'escarcelle de la droite en septembre, à l'issue des sénatoriales). Jean-Claude Carle est en effet l'artilleur en chef de Jean-Pierre Raffarin, tandis que Henri de Raincourt s'active en faveur de Gérard Larcher. La grenade judiciaire est dégoupillée, mais dans quel camp va-t-elle retomber ?

D’après les premières investigations qui portent sur les années 2009 à 2012, déclenchées après un signalement de Tracfin (le service anti-blanchiment du ministère des finances), le groupe UMP aurait reversé une partie de ses deniers à deux obscures associations: l’Union républicaine du Sénat (URS) d’une part, et le Cercle de réflexion et d’études sur les problèmes internationaux (Crespi) d’autre part. Au moins 400 000 euros auraient ainsi été siphonnés, à en croire Le Parisien.

Dans un communiqué, le groupe UMP a démenti cette semaine « tout détournement de fonds publics », s’estimant « libre » de subventionner les associations politiques de son choix. Mais l'URS et le Crespi auraient redistribué une partie de l'argent à une trentaine de sénateurs sous forme de chèques ou d’espèces, notamment au bénéfice de Jean-Claude Carle – celui-là même qui détient, en tant que trésorier du groupe UMP, les clefs du coffre !

Le sénateur UMP Jean-Claude Carle (Haute-Savoie) © DR Le sénateur UMP Jean-Claude Carle (Haute-Savoie) © DR

Sollicité par Mediapart, Jean-Claude Carle n’a pas retourné nos appels (« Je n'ai pas reçu d'argent », a-t-il juré au Parisien). Quant au parquet de Paris, il se contente pour l’instant de confirmer les transferts du groupe UMP vers les associations, sans s’exprimer sur les ultimes bénéficiaires.

« On tombe des lustres ! » confie un sénateur UMP, qui jure n’avoir jamais entendu parler de ces « deux machins ». « Au sein du groupe, il y a une espèce de non-dit sur la trésorerie, admet-il au passage. Je n’ai jamais vu un compte-rendu financier, ni donné un quitus. Je ne sais même pas si le groupe est riche ou endetté. » Pour mettre ce "naïf" sur la piste, il faut sans doute donner quelques chiffres : le Sénat a versé 7,4 millions d’euros d’argent public au groupe UMP sur les deux dernières années (7,6 millions pour le PS).

Chiffres communiqués à Mediapart par la questure du Sénat © DR Chiffres communiqués à Mediapart par la questure du Sénat © DR

Et les recettes ne s’arrêtent pas là. Quand les sénateurs n’épuisent pas leur enveloppe « collaborateurs » (90 000 euros annuels pour salarier des assistants), ils ont le droit d’offrir le « reliquat » à leur groupe politique (jusqu’à 30 000 euros). Sans compter les cotisations versées à titre individuel. En clair, le groupe UMP (comme celui du PS) brasse des sommes énormes, sans que l’institution contrôle la moindre dépense. Combien d’argent dort aujourd'hui dans les caisses ? Mystère. Mais à l’idée que des juges s’en mêlent, toutes les écuries de l'UMP s’affolent.

 

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