Dans les quartiers nord de Marseille, des électeurs désabusés

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C'est dans les quartiers nord que le Front national a fait ses plus gros scores à Marseille le 23 mars au premier tour des municipales. Et l’abstention y a dépassé les 50 %. Une abstention particulièrement visible dans les grands ensembles, traditionnellement acquis à la gauche, où les habitants se sont peu mobilisés.

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 Marseille, de notre envoyée spéciale

À 11 heures au bureau de vote de Campagne-Levêque (15e arrondissement de Marseille), une immense barre où a grandi l’élue PS Samia Ghali, c’est le calme plat : 11 % de participation. « C’est le désert, est-ce qu’ils boudent ? », se demande un assesseur. « Il y avait trop de listes (neuf sur ce secteur, ndlr), le gens sont perdus », estime la présidente du bureau de vote. Alissia, une militante PS de 18 ans, passe quelques coups de fil pour inciter des familles à venir voter Samia Ghali, la sénatrice PS et maire de secteur sortante. « On espère qu’elle sera élue dès le premier tour, parce qu’elle est proche de nous. »

Dans les 15e et 16e, Samia Ghali a fait une campagne en solo, sans reprendre sur ses affiches le logo et les slogans de Patrick Mennucci, son rival à la primaire. Elle n’a pas fait de meeting, préférant démarcher les habitants lors de visites sur le terrain.

La cité de Campagne-Levêque © LF La cité de Campagne-Levêque © LF
Sans forcément convaincre. « Les gens en ont marre de la politique ici, nous, si nous sommes élus, nous reverserons l’intégralité de notre salaire », dit Ali, un chauffeur de taxi de 43 ans, candidat sur une liste « citoyenne » montée par le boxeur Cyril Abidi. « C’est bidon ce que tu fais », lui lance un militant PS. « Mais arrête, on est potes, c’était pendant la campagne qu’il fallait discuter, là c’est fini », lui répond Ali. Les deux hommes partent à l’extérieur s’expliquer.

À la cité Consolat dans le 15e arrondissement, la participation est tout aussi faible à la mi-journée. On croise plusieurs employés municipaux qui habitent le quartier et ont tout naturellement voté Gaudin (Arlette Fructus est la tête de liste de la liste UMP-UDI dans ce secteur). « La ville s’est beaucoup embellie, même s’il y a plus de délinquance ici que dans les quartiers sud, explique un couple de 37 ans et 32 ans, tous deux employés à la mairie. Et c’est une personne charismatique qui aime vraiment sa ville. »

Corinne, 52 ans, employée municipale, a elle aussi voté pour son patron bien qu’elle eût préféré un candidat « plus jeune ». Elle estime qu’avec « Marseille Provence 2013, la ville a changé de visage », mais qu’on ne peut pas en demander trop à la municipalité Gaudin car la ville est très endettée. « Il faudrait que les entreprises et le travail reviennent dans nos quartiers, se lamente-t-elle. Car on est obligés de payer toujours plus en taxe d’habitation. Moi je passe mon temps à payer. »

Magali*, 31 ans et employée à la ville comme vacataire, a quant à elle voté pour la première fois. Pour le Front de gauche. « La politique, je pensais que ce n’était pas important », explique-t-elle. C’est un boulot dans un centre social des quartiers nord qui lui a « ouvert les yeux sur le fait qu’on a notre mot à dire ». Rachid, 45 ans, n’a, lui, qu’une préoccupation, le bidonville de Ruisseau Mirabeau où vivent une vingtaine de familles roms, juste en face de sa cité SNCF. « Ils ont enlevé les tuyaux de gaz de l’immeuble, ils chient partout, écoutent la radio jusqu’à 3 heures du matin et on ne peut plus dormir », raconte cet employé d’une société de sécurité. Il a voté Samia Ghali, car elle « est du quartier et comprend bien les gens ». Une troupe de jeunes filles ressort en riant. « Moi, je n’y comprends rien à la politique, c’est ma mère (qui tient le bureau de vote, ndlr) qui m’a dit : "Il faut voter pour untel" », lance une jeune fille de 22 ans.

Une retraitée de 68 ans ne veut pas dire pour qui elle a voté. Mais elle ne cache pas sa colère envers les élus, à qui elle n’a pas ouvert sa porte durant de la campagne. « Ce n’est pas huit jours avant les votes qu’on vient s’inquiéter de ce qui se passe chez les gens », balaie-t-elle. Son mari, 74 ans, un ex-routier issu d’une famille d’immigrés italiens, dit ne plus reconnaître son quartier. « Nos filles sont parties car elles ne s’y sentent pas bien. » « Ici, on n’a que du cosmétique, ils font un petit stade de foot en synthétique avant les élections, dit une jeune mère de famille. Mais pour les crèches, l’emploi des jeunes, le quotidien, les transports, on a l’impression qu’ils laissent dépérir et s’autogérer le quartier. » Technico-commercial dans l’industrie pharmaceutique, elle n’habite plus Consolat, mais revient y voter « pour revoir les copines ».

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