Le gouvernement enterre, pour le moment, la Montagne d’or en Guyane

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Lors du premier Conseil de défense écologique qui s’est tenu jeudi, le premier ministre puis le ministre de l’écologie ont estimé que le projet de mine d’or géante n’était pas « compatible » avec les « exigences environnementales actuelles ». Puis François de Rugy a déclaré à des journalistes : « Le projet ne se fera pas. » Mais parle-t-il du projet dans son entier ou du projet actuel ?

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Un enterrement de troisième classe. Il a fallu une déclaration officielle, un « off » ministériel transformé en « in » puis une confirmation pour comprendre l’avenir de la Montagne d’or. Ce projet de mine d’or géante en Guyane n’est plus d’actualité. 

Il y a bien sûr l’évidente manœuvre politique, à trois jours du scrutin des européennes et alors que Pascal Canfin, ancien du WWF, une ONG qui milite de longue date contre la Montagne d’or, se retrouve numéro deux sur la liste LREM soutenue par Emmanuel Macron. Il n’empêche, à l’issue, jeudi, du premier Conseil de défense écologique, inventé par le chef de l’État en réponse aux « gilets jaunes », le projet semble bel et bien enterré. 

C’est du moins ce qu’on peut dire, 24 heures plus tard, sans préjuger de la suite. Car le gouvernement n’a pas brillé par sa clarté aujourd’hui. À l’issue du Conseil de défense écologique, le premier ministre Édouard Philippe et le ministre de la transition écologique, François de Rugy ont tenu une conférence de presse commune. Lors de celle-ci, François de Rugy a déclaré que le projet Montagne d’or est « incompatible » avec les exigences environnementales. 

© enmarchefr

Mais à ce moment-là, François de Rugy parle du « projet actuel ». L’épithète n’est pas anodine. Car, pour l’heure, le projet en lui-même n’existe pas. Une première version, qui a donné lieu à débat public au printemps dernier, a été très critiquée. Les promoteurs ont annoncé, à l’automne, une série de modifications. Mais depuis, rien n’a été déposé officiellement. 

« L’instruction d’un dossier se fait par la DEAL (Direction de l’environnement et de l’aménagement du littoral), or ce service de l’État n’a encore rien reçu, explique à Mediapart Christophe Yanuwana Pierre, des Jeunesses autochtones de Guyane. Donc le refus très fragile du gouvernement d’aujourd’hui est plutôt sur l’intention d’un projet. »

Le collectif qui milite contre la mine d’or, Or de question, ne s’y est pas trompé. Dans un communiqué publié sur son blog de Mediapart, le collectif « craint que ces déclarations ne laissent la possibilité à la compagnie minière, voyant la porte fermée, de rentrer par la fenêtre en modifiant son projet »

Rassemblement contre la Montagne d'or place des Palmistes, à Cayenne, le 16 juin 2018. © CG Rassemblement contre la Montagne d'or place des Palmistes, à Cayenne, le 16 juin 2018. © CG

La compagnie Montagne d’Or elle-même semble y croire. Dans un communiqué, elle « réaffirme sa volonté de mener un dialogue ouvert et constructif avec l’ensemble des parties prenantes à ce dossier en vue de rendre ce projet en Guyane compatible avec les exigences de protection environnementale »

Mais voilà, la dépêche AFP qui rend compte du Conseil de défense ajoute une phrase dans la bouche du ministre de la transition : « Le projet ne se fera pas. » Cette phrase n’a pas été prononcée lors de la conférence de presse mais après, dans un commentaire en « off », selon le cabinet du ministère. 

Ce dernier affirme même dans un premier temps que la phrase n’était pas exactement celle-ci. Interrogé par Mediapart, il renvoie à la déclaration « officielle » sur l’incompatibilité du projet. Et à la volonté du gouvernement de refonder le code minier, un serpent de mer vieux de dix ans.

Le ministère parle-t-il du projet dans l’absolu ou du projet « actuel » ? Le projet « en l’état », répond-il, avant de préciser dans un nouvel échange que « le projet est incompatible et il ne se fera pas ». Réinterrogé pour savoir s’il s’agit du projet « actuel » ou de tout projet quel qu’il soit, le ministère n’a plus donné suite.

Il faut dire que ce projet est activement soutenu par les élites économiques et politiques locales, comme nous le racontions en juin dernier. Dans ce territoire français qui constitue la principale réserve de biodiversité du pays mais qui cumule de lourds problèmes de développement et un chômage très élevé, la perspective économique de la Montagne d’or fait rêver.

L'entrée de la route menant au futur site de la Montagne d'or, à une dizaine de kilomètres de Saint-Laurent-du-Maroni. © CG L'entrée de la route menant au futur site de la Montagne d'or, à une dizaine de kilomètres de Saint-Laurent-du-Maroni. © CG

Dans la version première du projet, la CMO, détenue à 55 % par le russe Nordgold et à 45 % par le canadien Columbus Gold, voulait extraire 85 tonnes d’or au cœur de la forêt amazonienne. Pour ce faire, la société envisageait de pulvériser des millions de tonnes de roches, creusant une fosse de 2,5 kilomètres de long pour environ 400 mètres de large, et qui aurait eu 250 mètres de profondeur. 

De multiples risques environnementaux ont été soulignés par les contempteurs de la mine : la déforestation nécessaire aux installations, l’utilisation du cyanure, le risque de remontée de métaux lourds présents naturellement dans le sol, la gestion des déchets miniers et celle de l’après-mine. 

Le site couvrirait 800 hectares. Si une partie est déjà défrichée, 374 hectares de forêt primaire doivent encore passer à la tronçonneuse, auxquels il faut ajouter 200 hectares pour l’amélioration de la route et le passage d’une ligne électrique haute tension.

En novembre dernier, la compagnie annonçait « des modifications d’ampleur et des améliorations significatives pour réduire au maximum les impacts sur l’environnement et maximiser les retombées économiques et sociales pour le territoire ». Elle annonçait ainsi la signature du Code international de gestion du cyanure et déclarait renoncer à la construction de la ligne haute tension, au profit d’une production d’électricité sur place.

Les associations avaient été moyennement, voire pas du tout convaincues. La CMO avait donc décidé de reprendre encore son projet avant de le déposer, sans doute fin 2019, sinon début 2020. À cette heure, on ne sait toujours pas si c’est bien ce futur projet qui a été annulé par le gouvernement. Ce qui est certain, c’est que la visite sur place, courant juin, du ministre de la transition écologique risque d’être assez tendue. Tant du côté des élus, favorables au projet, que des défenseurs de l'environnement, qui dénoncent la signature par le gouvernement d'autres autorisations d'exploitation minière. 

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