Européennes: le pari solitaire d’EELV

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Poursuivant son chemin en solitaire, le parti Europe Écologie-Les Verts, moribond il y a quelques mois, pense pouvoir créer la surprise aux élections de 2019. Une stratégie qui paraît gagnante… pour le moment.

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Grande-Synthe (Hauts-de-France), envoyée spéciale. - Il fait un froid de canard et la neige glaciale a trempé ses mocassins. Mais aujourd’hui, rien ne pourrait altérer le moral de Yannick Jadot. Entouré d’une poignée de journalistes et d’une petite délégation d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), l’eurodéputé parcourt d’un regard inspiré le champ recouvert d’une épaisse poudreuse. Bientôt, ce qui ressemble aujourd’hui à un terrain vague verra pousser légumes et fruits destinés à être vendus aux habitants en circuit court.

Les vœux d'EELV dans la salle municipale Abbé-Pierre, à Grande-Synthe, le 23 janvier. © PG Les vœux d'EELV dans la salle municipale Abbé-Pierre, à Grande-Synthe, le 23 janvier. © PG

C’est ici, à Grande-Synthe (Hauts-de-France), qu’EELV a choisi de présenter ses vœux, ce mercredi 23 janvier. Le parti écolo veut faire de la ville, dirigée depuis dix-huit ans par Damien Carême, en troisième position sur sa liste pour les prochaines élections européennes, une vitrine exemplaire de l’alliance entre l’écologie et le social. Non seulement les migrants y sont accueillis dignement et les HLM bâties pour minimiser la consommation énergétique. Mais la commune est sur le point d’accéder à l’autonomie alimentaire sur les légumineux, et propose du 100 % bio dans les cantines scolaires. « Tout ça prouve que quand on veut, on peut », commente Alexis Braud, conseiller de Yannick Jadot, avant de se lancer dans un plaidoyer pour les topinambours – et les légumes de saison en général.

Quand il y a une volonté, il y a un chemin. Telle pourrait être la devise d’EELV en cette rentrée. Les écolos en sont persuadés : 2019 sera une grande année pour le parti. Après moult hésitations, et alors que tout le monde s'attendait à voir les écolos faire alliance avec Génération·s, EELV a décidé, en juin dernier, de faire cavalier seul aux élections européennes de mai prochain. Pas une nouveauté en soi : les écolos réalisent traditionnellement de bons scores lors de ce scrutin à la proportionnelle. Reste que cette fois, l’entreprise relève plus que jamais de la gageure pour cette formation devenue groupusculaire : ruinée, désertée par tous ses cadres médiatiques, en proie à une hémorragie militante sans précédent, sans groupe parlementaire… Difficile d'imaginer EELV peser dans le paysage politique.

De l’histoire ancienne selon Yannick Jadot, qui conduira la liste aux européennes. L’eurodéputé sortant répète à qui veut l’entendre « qu’à la fin, vous verrez, on va faire un carton ». Et croit à une réédition de l’exploit de 2009, lorsque les Verts étaient arrivés à plus de 16 %, au coude à coude avec le PS : « Il y a dix ans, c’était pareil : on partait de loin, mais les électeurs se sont mobilisés trois semaines avant le vote », clame-t-il. À la sortie du train Grande-Synthe-Paris, David Cormand, le secrétaire général du parti, pourtant adepte de la critique des entreprises de sondages, frime devant la presse avec un résultat qui lui est plutôt favorable. « Mélenchon n’est pas en forme, ça s’est vu lors de son passage au JT de France 2 où il s’est laissé embarqué par la journaliste pendant quatre minutes sur sa liste aux européennes alors qu’il aurait dû parler du fond », observe Yannick Jadot, tel un sportif jaugeant son challenger.

Comme il paraît loin le temps où les écolos se rangeaient derrière le candidat socialiste pour la présidentielle ratée de 2017 ! À leur tour, désormais, de prendre la lumière. Convaincu que l’union ne fait plus la force, Yannick Jadot s’est payé le luxe d’éconduire à la fois Benoît Hamon et Ségolène Royal qui, chacun leur tour, lui ont proposé de faire liste commune avec leurs organisations respectives. EELV au centre du jeu : qui l’eût cru ? « On se remet à faire envie : c’est mieux que faire pitié ! » sourit David Cormand, qui juge que « le monde d’avant est mort : il faut produire une nouvelle offre, claire, solide, cohérente. Bien sûr que nos alliances restent à gauche, mais la recomposition politique française, ce n’est pas notre sujet ».

La stratégie est simple : tracer son sillon sans attendre les autres. Se positionner au-dessus du clivage gauche-droite permet à la fois de montrer que « l’écologie chapeaute tout », avance l’eurodéputée Michèle Rivasi. Mais aussi d’aller chercher les déçus de Mélenchon comme les déçus de Macron. Autre avantage : s’extraire de la mêlée mortifère d’une gauche atomisée, laquelle semble condamnée à rejouer ad nauseam l’échec du rassemblement. « Nous avons rencontré Place publique [le mouvement lancé par Raphäel Glucksmann, Claire Nouvian et Thomas Porcher – ndlr], mais ils ne nous ont parlé que d’accords d’appareils. C’est dommage, on aurait pu inventer quelque chose de neuf ensemble », ajoute Michèle Rivasi.

Fini, donc, les « tambouilles » entre partis et la « confusion » politique. « Il y a un truc simple à faire, c’est prendre un bulletin vert et le mettre dans l’urne : au moins, les électeurs sauront pour quoi ils ont voté », dit Yannick Jadot. Révolue, aussi, l’époque où les écolos souffraient du complexe du « petit » : « Notre objectif, nous stabiliser et nous structurer en force politique capable de prendre le pouvoir », explique David Cormand.

Depuis son élection à la tête d’EELV, en 2016, il s’est attaché à clarifier la ligne en interne et à unir tout ce petit monde plus habitué à se tirer dans les pattes qu’à avancer main dans la main. Bilan plutôt positif : l’hémorragie militante a été stoppée – le parti annonce 4 900 militants à jour de cotisation – et la vente du siège du parti a permis de renflouer les caisses et d’espérer obtenir un prêt conséquent pour la campagne à venir. « Les européennes sont un palier à franchir, poursuit le secrétaire national. En 2009, notre succès avait beaucoup reposé sur le casting [le trio José Bové, Éva Joly, Daniel Cohn-Bendit, NDLR], mais ce n'était pas durable. Cette fois-ci, les candidats de notre liste incarnent une nouvelle génération de militants qui veulent faire un travail de fond et s'engager sur le long terme. »

La “dream team” de 2009 (Eva Joly, Daniel Cohn-Bendit et José Bové), Yannick Jadot et Cécile Duflot, en 2010. © Reuters La “dream team” de 2009 (Eva Joly, Daniel Cohn-Bendit et José Bové), Yannick Jadot et Cécile Duflot, en 2010. © Reuters

A priori, les vents sont favorables à cette stratégie de l’autonomie politique de l’écologie. « Le compromis social-démocrate a besoin de la croissance pour redistribuer les richesses, or la crise climatique acte la fin de ce modèle, analyse une tête pensante du parti. Par ailleurs, les départs du gouvernement de Duflot et Canfin sous Hollande, puis celui de Hulot sous Macron, ont démontré l’impossibilité pour les écolos d’être les supplétifs d’autres forces politiques. Il faut qu’on incarne un nouveau paradigme de lutte contre le néolibéralisme. » Signe encourageant que partir en solo peut s’avérer payant : depuis un an, en Europe du Nord (en Allemagne, en Belgique, au Luxembourg ou aux Pays-Bas), les Verts arrivent désormais entre numéro 1 et numéro 3 à chaque élection.

Il faut dire que le contexte sociétal n’a jamais été si porteur. La sensibilisation des ONG a porté ses fruits. Partout dans le monde, la prise de conscience a fait des pas de géant. Les lanceurs d’alerte, comme la jeune Suédoise Greta Thunberg, diffusent à grande échelle leurs messages sur les réseaux sociaux. Les marches pour le climat se multiplient. Nicolas Hulot et Pascal Canfin ont eu beau appeler à ne pas participer à celle organisée le 8 décembre, dans toute la France, les citoyens ont quand même décidé, par milliers, de battre le pavé.

« Les partis traditionnels sont débordés : désormais, les gens sont prêts à accepter une offre écolo radicale mais non violente, car ils ont compris que la sauvegarde de la planète est un préalable à toutes les questions sociales », dit une militante écolo issue du monde associatif. Il y a quelques semaines, en plein mouvement des « gilets jaunes », la pétition lancée par « L’Affaire du siècle » visant à porter plainte contre l’État français « pour qu’il respecte ses engagements climatiques et protège nos vies, nos territoires et nos droits » a rassemblé plus de deux millions de signatures. Du jamais-vu.

Reste à transformer l’essai. « L’espace, on l’a, il nous reste à l’occuper », souligne David Cormand. Ce n’est pas gagné. D’abord, parce que la concurrence est rude. Avec d’un côté, l’écosocialisme de La France insoumise (porté notamment par l’eurodéputé Younous Omarjee, qui a mené la bataille contre la pêche électrique aux côtés des écologistes au Parlement européen) et la proposition social-démocrate-verte de Génération·s. Et de l’autre, Macron qui pourrait désigner un écolo « non EELV » – les noms de Pascal Durand ou de Daniel Cohn-Bendit tournent en boucle – comme tête de liste LREM aux européennes.

Alors, il faut cultiver sa différence. Comme si l’ancienneté était forcément gage d’authenticité, Yannick Jadot ne cesse de souligner l’antériorité de l’engagement d’EELV sur les pesticides, le nucléaire, ou le combat contre les lobbys par contraste avec l'engagement, plus récent, des nouveaux convertis à l’écologie. « Nous sommes les seuls à avoir tenu bon sur la fiscalité écologique du diesel pendant le mouvement des gilets jaunes, ajoute le conseiller de l’ombre cité plus haut. Et d’ailleurs, ils portent, dans le fond, le même discours que nous : sur la démocratie représentative, l’aménagement du territoire, la sortie d’une consommation sans queue ni tête. Pour convaincre les classes populaires, on doit apparaître comme l’écologie de la reconquête du pouvoir de vivre. »

Du côté de chez Benoît Hamon, qui se retrouve bien seul, les dents grincent, et de plus en plus fort. « Il n’y a pas de raison de donner la primauté à la question écologique sur la question sociale, tout est lié. Dès lors, c’est ce qu’on affirme à Génération·s, il n’y a pas d’autre écologie qu’une écologie de gauche. Il faut le dire comme tel ! » s’agace l’eurodéputé Guillaume Balas, qui reproche à EELV de vouloir rejoindre le groupe écolo au parlement européen. Un groupe où certains ne rechignent pas à s’allier à des forces libérales… « En refusant l’union avec nous, EELV a fait le choix du sectarisme. Pour sauver quelques députés européens, ils risquent l’isolement, alors que l’enjeu était de faire une large force de rassemblement pour créer une dynamique. Ils porteront le poids de la division », avertit-il.

Réponse cinglante d’une candidate sur la liste EELV : « Pour l’instant, on peut apparaître comme les diviseurs, mais à la fin, quand on s’apercevra que le PCF, Génération·s et le PS partent séparés, tout le monde comprendra que le problème, ce n’était peut-être pas nous. »

 

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Contrairement à ce qu'il était écrit, EELV a réalisé un score légèrement supérieur à 16 % en 2009, tutoyant celui du PS - et non le devançant.