Notre dossier: gilets jaunes, Six mois de révolte des oubliés

Gilets jaunes: Castaner maintient la pression policière

Le ministre de l’intérieur a choisi d’équiper les policiers de « caméras-piétons » afin de poursuivre l’utilisation des lanceurs de balles de défense. À l’exception des hôpitaux de Paris, l’opacité reste de mise sur le nombre réel de blessés accueillis par les services de santé.

Karl Laske

25 janvier 2019 à 18h36

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C’est évidemment un aveu, mais aussi un joker. En décidant d’équiper d’une « caméra-piéton » les policiers porteurs d’un lanceur de balles de défense (LBD) à compter de samedi, le ministre de l’intérieur Christophe Castaner a fini par admettre, implicitement, la dangerosité de cette arme, employée depuis deux mois face aux manifestants gilets jaunes.

Mais le déploiement de la caméra lui permet aussi de justifier la poursuite des tirs de balles en caoutchouc par LBD, quand de nombreuses voix se sont élevées en faveur de son interdiction – demandée cette semaine par la Ligue des droits de l’homme et la CGT – ou de la « suspension » de son usage – une position soutenue par le Défenseur des droits.

Si l’opinion est désormais informée des dégâts humains provoqués par les armes dites « intermédiaires » de la police – LBD et grenades –, la stratégie du ministre reste inchangée. La caméra n’est qu’une « prévenance supplémentaire » (sic) des forces de l’ordre vis-à-vis des manifestants, a-t-il ainsi soutenu mardi. Christophe Castaner continue de nier l’importance et le nombre des blessures infligées, en couvrant d’un voile opaque les bilans chiffrés remontés par l’administration.

Emmanuel Macron et Christophe Castaner à l’Arc de triomphe, le 2 décembre 2018. © Thibault Camus/REUTERS

Mardi, le ministre a prétendu que les LBD avaient été employés dans le cadre d’actions « de défense », et non pas « pour gérer » les manifestations. Dans la pratique, la mobilisation, dès le 8 décembre, d’unités mobiles d’intervention, composées de policiers en civil – y compris des brigades de recherche et d'intervention (BRI), l’ex-antigang – suréquipés en LBD, à Paris et en province, avait pour objectif de disperser les rassemblements, et les tirs ont effectivement touché des personnes qui n’étaient pas impliquées dans des affrontements avec la police.

Aussi la mise en place de la caméra par le ministère de l’intérieur et son utilisation seront-elles scrutées de près, samedi, lors des rassemblements des gilets jaunes pour l’acte XI de leur mobilisation. « C’est d’abord une annonce politique, parce que cette caméra n’est pas forcement le matériel adéquat, a commenté Philippe Capon, secrétaire général de l’Unsa Police, questionné par Mediapart. C’est une caméra qui se porte sur le torse, avec un harnais. Et il est donc prévu d’équiper non pas le porteur du LBD, mais un binôme, avec la caméra. Il faudra aussi que ce collègue puisse avoir le même angle de vue que le tireur. »

« Cette annonce n’a pas été préparée techniquement », tranche le syndicaliste. Attribué en mai 2018 à une PME du Maine-et-Loire, le marché de 10 400 caméras-piétons vise à équiper, d’ici à 2019, les forces de police et de gendarmerie. Et les CRS qui n’en disposent pas a priori devaient en recevoir 300 cette semaine.

« La caméra-piéton a été conçue pour les contrôles d’identité, qui s’effectuent à un, deux ou trois mètres, explique de son côté Frédéric Lagache, secrétaire général adjoint du syndicat Alliance Police à Mediapart. J’attends de voir la visibilité de cette caméra à dix mètres ou plus. Je ne crois pas que ces images pourront être exploitables au plan judiciaire. » Pour le syndicaliste d’Alliance, la caméra est « une suspicion jetée sur les collègues » : « On est transparents, c’est absurde, mais on va l’accepter. » « Le matériel sera défectueux, et l’on est dans l’incapacité de tirer et de filmer en même temps », critique-t-il.

La « caméra-piéton » qui devrait équiper les unités de police, samedi. © DR

Pour rassurer ses troupes, le ministre a précisé que la caméra serait enclenchée « en conditions normales », mais qu’il accepterait les dérogations si des policiers en situation difficile devaient « garantir leur propre défense ». Dans un télégramme aux forces de l’ordre, le directeur général de la police nationale a annoncé de son côté qu’une « étude » technique allait être lancée « sur la faisabilité de l’installation d’une caméra sur le LBD », ou sur les casques.

Dans un communiqué, le syndicat Vigi a de son côté pointé du doigt les règles d’habilitation au LBD et « le scandale de la formation » à son maniement. « Deux balles doivent être tirées pour se familiariser avec l'arme, et trois balles tirées respectivement à 15, 20 et 25 mètres, a résumé le syndicat. Si on a deux impacts dans la cible sur les trois tirs, le fonctionnaire est habilité pour trois ans. » « Cinq balles tirées tous les trois ans suffisent pour devenir un pro du LBD, selon des bureaucrates du ministère de l'Intérieur », a ironisé Vigi, qui souligne que l’arme est si peu précise que « même des tireurs chevronnés en visant le ventre, touchent la cible à la tête à l'entraînement ».

« L’idée est de montrer au monde entier ce que ce gouvernement a fait à son peuple »

L’opacité et le déni dominent pour ce qui est du bilan humain des affrontements, et des tirs policiers. Ainsi, questionné mardi devant la commission des lois de l’Assemblée nationale sur la violence de la riposte policière, Christophe Castaner a affirmé que « quatre personnes [avaient] eu des atteintes graves à la vision ». Un euphémisme, s’agissant des blessés éborgnés. « Sur […] 81 enquêtes judiciaires au titre des projectiles tirés par LBD, il y a quatre pertes de vision, a-t-il précisé. Certains pouvant effectivement perdre un œil. »

Selon les décomptes indépendants, ce ne sont pas quatre, mais dix-sept personnes qui ont été éborgnées par des tirs de balles en caoutchouc, dans les manifestations de ces deux derniers mois. D'après la synthèse réalisée par le documentariste David Dufresne, 149 personnes ont été blessées à la tête.

Un policier braquant son flashball, samedi 8 décembre. © Karl Laske

Devant les députés, le ministre de l’intérieur a indiqué que selon le bilan établi par ses services, dix personnes avaient trouvé la mort – il s’agit des décès survenus dans les ronds-points et de celui de la personne âgée décédée des suites d’un tir de grenade lacrymogène –, 1 800 manifestants avaient été blessés, ainsi que 1 000 policiers et gendarmes. Le cabinet du ministre a indiqué à Mediapart qu’il s’agissait des données globales « remontées des services de secours », impossibles à préciser. « Il est impossible de donner un chiffre fiable sur les blessés graves », a indiqué le cabinet.

Pourtant, ainsi que Mediapart l’a déjà révélé, le ministère de la santé a activé la plateforme d’identification des victimes SI-VIC lors des manifestations des gilets jaunes du 1er décembre. Dédiées aux événements générant de nombreux blessés, et en premier lieu les attentats, SI-VIC enregistre différentes données personnelles – prise en charge hospitalière, contacts des victimes et des proches – à destination des autorités sanitaires. 

Dans une réponse à Mediapart, le 10 janvier, la Direction générale de la santé avait confirmé avoir activé SI-VIC afin d’assurer « l’identification et le suivi des manifestants blessés ».

« Les bilans quantitatifs issus de SI-VIC ont été communiqués au ministère de l’intérieur, indiquait la DGS. Ces informations ont également permis de répondre aux questions des journalistes concernant le nombre de blessés. Ce dénombrement concernait l’ensemble des personnes blessées dans le cadre du mouvement gilets jaunes (forces de l’ordre, pompiers, manifestants ou simples passants). »

Le ministère de l’intérieur dispose donc d’informations « consolidées », qu’il ne souhaite pas rendre publiques. Réinterrogée par Mediapart le 25 janvier, la DGS a indiqué qu’elle « ne dispos[ait] pas du bilan global du nombre de blessés pris en charge par les établissements de santé lors de l’ensemble des manifestations des gilets jaunes ». « En effet, le dispositif SI-VIC n’a été activé par le ministère de la santé que lors des manifestations des 8 et 15 décembre », a-t-elle précisé.

Contredisant la DGS, la direction de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) nous a indiqué avoir renseigné le dispositif SI-VIC à compter du 1er décembre et jusqu’au 19 janvier, à l’occasion de la prise en charge de blessés par les hôpitaux de Paris. Selon les indications communiquées à Mediapart, 167 patients étaient pris en charge lors de la manifestation du 1er décembre, 187 patients le 8 décembre, 13 patients le 15 décembre, 13 patients le 12 janvier, et 3 patients le 19 janvier. Le dispositif de comptage national SI-VIC pourrait donc délivrer un bilan quantitatif fiable, à partir du 1er décembre.

« On a eu un nombre important de blessés au niveau de la tête, souligne Christophe Prudhomme, porte-parole de l'Association des médecins urgentistes de France (Amuf). La répétition de ce type de blessures et leur nombre sont alarmants. La plupart sont des salariés lambda, souvent jeunes, qui se retrouvent avec des lésions très graves. C’est un usage disproportionné de la force. On génère, on fabrique des handicapés, des gueules cassées, c’est catastrophique. Quand on voit ce type de blessures, on a la rage : aucun argument n’est valide pour défigurer les gens. On est là pour réparer des gens, mais quand on sait que l’on pourrait éviter ce type de blessures, ça nous touche. »

De leur côté, des gilets jaunes blessés réunis dans un collectif informel préparent une marche blanche à Paris, samedi 2 février. « J’ai déclaré un parcours de Daumesnil à République, explique Antonio Ulrich, grièvement blessé au pied par une grenade à Paris. Nous voulons qu’un maximum de blessés soient présents en tête de cortège. L’idée est de demander l’interdiction des grenades et des armes de type Flashball, et de montrer au monde entier ce que ce gouvernement a fait à son peuple. »

Karl Laske


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