Ex-LREM: «Les députés qui tiraient la sonnette d’alarme n’étaient pas entendus»

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Cinq élus, qui ont quitté le groupe La République en marche à l'Assemblée, confient les désillusions, apparues très tôt, qui les ont conduits à reprendre leur liberté politique. Verticalité, autoritarisme et déni d'une parole différente sont les principaux motifs de ces ruptures.

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C’est le divorce le plus médiatique. Le 6 février, le député de La République en marche (LREM) Matthieu Orphelin, proche de l’ex-ministre de la transition écologique Nicolas Hulot, annonce qu'il quitte son groupe parlementaire. Il est le septième depuis le début de la législature, peu de temps après le départ de son collègue Joachim Son-Forget qui avait provoqué une polémique avec des tweets au moment de Noël.

Dans un message à l’ensemble de ses collègues, dévoilé ce jour-là par Le Figaro, le député du Maine-et-Loire explique : « Je ne mésestime aucune des avancées obtenues depuis 20 mois, elles sont notre bilan commun. Je sais l’énergie qu’il nous a fallu déployer pour les obtenir, puis essayer que chacune se concrétise, face aux conservatismes et au lobby de l’immobilisme. Mais il est impossible pour moi ne pas mesurer l’écart qu’il nous reste à combler pour être à la hauteur des enjeux climatiques, écologiques et sociaux. » Il évoque « un échec collectif ». Et ajoute : « Plus grave, nous ne nous donnons plus les moyens d’y être, ni de tenir nos engagements, prisonniers de logiques budgétaires et d’arbitrages politiques de court terme. »

Mediapart a décidé d’aller interroger cinq anciens membres du groupe LREM à l’Assemblée afin de comprendre ce qui a conduit à cette scission. Comprendre les failles d’organisation, les déceptions politiques, les promesses non tenues. Comprendre de l’intérieur comment un mouvement politique inexistant un an auparavant et soumis à un pouvoir arrivé sur les ruines des partis traditionnels a fonctionné, ou plutôt dysfonctionné aux yeux de certains élus.

Entre avril et décembre 2018, ils ont été exclus ou sont partis d’eux-mêmes : Jean-Michel Clément (démission après avoir voté contre la loi asile et immigration en première lecture), Frédérique Dumas (démission en écrivant une tribune acide sur son expérience), François-Michel Lambert et Paul Molac (démissions après le départ de Nicolas Hulot) ainsi que Sébastien Nadot (exclu après avoir voté contre le budget) racontent les raisons profondes de leur divorce avec LREM.

  • Les premiers désaccords

Jean-Michel Clément. © DR Jean-Michel Clément. © DR
Jean-Michel Clément : « J’ai très vite mesuré la distance entre ce que je pensais être la manière de construire ce projet politique et la réalité qui se dérobait sous nos yeux. La première alerte est venue de la loi sur la sécurité intérieure et pour la lutte contre le terrorisme (SILT). On vote l’intégration de l’état d’urgence dans le droit commun, alors qu’en 2016 tout le monde était d’accord pour ne pas le faire. Je dis rapidement que je veux m’abstenir. On m’invite alors à ne pas exprimer mon désaccord et tout simplement à ne pas voter. »

Frédérique Dumas : « Pour moi, c’est assez rapide, dès juillet 2017, alors que sont votés les improbables statuts d’En Marche!. À l’époque, on devait faire de la politique autrement. Dans un parti, normalement, il y a des gens nommés, d’autres sont élus. Là, personne n’est élu car il ne faut rien entre le haut et les marcheurs. On retrouve aujourd’hui ce phénomène entre le président de la République et les Français. Parallèlement, à l’Assemblée lors de la discussion de la loi confiance, je trouvais pertinent un amendement du groupe UDI sur le verrou de Bercy : on nous a mis une énorme pression pour ne pas le voter. Pourtant je me disais que ça allait dans le bon sens. Ça a été tout de même été ma première abstention. C’est un premier accroc, pour moi, ce refus de tendre la main à des partenaires potentiels. »

Paul Molac : « Dès juillet 2017, j’ai dit au premier ministre : vous voulez augmenter la CSG en une fois et baisser la taxe d’habitation en trois fois. Ce sera le premier acte de désamour avec les Français, comme pour Hollande avec les heures supplémentaires. Mais, très vite, dès que je m’exprimais, personne n’écoutait. Il fallait que cela corresponde au projet présidentiel ou à l'idée que certains s'en faisaient. Les députés qui tiraient la sonnette d’alarme n’étaient pas entendus. »

François-Michel Lambert : « Dès l’élection en juin 2017, on voit apparaitre une forme de caporalisation, je vois bien que ça n’irai pas, on nous explique ce qu’on doit voter. »

Sébastien Nadot : « La logique que je vois apparaître rapidement, ce sont les ambitions personnelles. Dès après l’été, je suis étonné de voir certaines et certains LREM être déjà dans une stratégie pour être réélu. J’observe des changements dans les commissions, par exemple, pour dégager du temps pour être sur le terrain et visible. »

  • La vie au sein du groupe LREM

Jean-Michel Clément : « La majorité de mes collègues ont une relation à Emmanuel Macron comme à un gourou. Ils sont maraboutés et perdent toute mesure et esprit critique sur ce que dit et fait le président. Au sein du groupe, la différence n’a jamais été acceptée sous le prétexte de ne pas vouloir de frondeur ou même de courant. On venait tous d’horizons différents mais on ne pouvait pas exprimer une voix différente. La seule qui compte est celle du pouvoir exécutif. Aux premières velléités, on confie à qui une mission, qui un groupe de travail. Chacun a son sucre. Ce sont des méthodes du très vieux monde. »

Frédérique Dumas : « Beaucoup de mes collègues étaient intéressants. Il y a des gens très bien. Mais ils ne représentent pas la majorité au sein du groupe. Ils sont nombreux à ne pas avoir de sens politique et être prêts à avaler beaucoup au nom du nouveau monde. Il existe un rejet de ceux qui ont une expérience. On ne pouvait rien faire. Il y avait toujours quelqu’un sans aucune compétence pour vous expliquer que ce que vous pensez venait de l’ancien monde. Sur le dossier de l’audiovisuel que je suivais, toutes les décisions étaient prises par Alexis Kohler et [Benoît] Ribadeau-Dumas [respectivement secrétaire général de l’Élysée et directeur de cabinet du premier ministre – ndlr] et on m’a vite accolé un duo composé d’Aurore Bergé et de Gabriel Attal, puis on a essayé de me “dévitaliser". J’avais critiqué la bascule vers le tout numérique de France 4. Dès ce moment-là, je suis bloquée pour effectuer une mission qui me tenait à cœur. On m’a expliqué qu’une frondeuse ne pouvait pas être récompensée. »

François-Michel Lambert : « C’est la question même de ce qu’est la politique au XXIe siècle qui posait question au sein de cette majorité. La conception était simple : le doigt sur la couture. Il y avait un rejet absolu de tout représentant des quarante dernières années, de ce qui avait déjà été accompli. Il y avait un effacement du savoir des uns et des autres. Sur l’économie circulaire, sujet sur lequel j’ai beaucoup travaillé, on m’a vite expliqué que ce n’était pas à moi de m’en occuper. En fait, je n’ai été mobilisé sur rien, je n’ai été consulté sur rien. »

Paul Molac © DR Paul Molac © DR
Paul Molac : « Le boulot de député, c’est discuter et voter la loi, et rencontrer les gens. Dans le groupe, certains voulaient donner le ton et conseillaient de mettre nos  “égos” en sourdine et de ne pas déposer d’amendement. Je n’ai pas cédé. Au sein de LREM, c’était difficile de décrypter et critiquer une loi, elle était forcément bonne puisqu’elle venait du gouvernement. En outre, les anciens élus étaient un peu discrédités à leurs yeux, puisque toutes les politiques antérieures avaient échoué, selon eux. L’expérience était un inconvénient puisqu’ils étaient en train de créer un nouveau monde.  »

Sébastien Nadot : « Ma principale surprise, c’est qu’on n’a jamais voté en interne une seule orientation commune sur un texte politique. C’étaient toujours les têtes du groupe qui nous disaient quoi voter. Quand il y avait de la tension, on invitait un ministre qui disait le vrai et ensuite on n’en parlait plus. En janvier 2018, je commence à m’intéresser à la guerre au Yémen, qui se déroule à huis clos. Je dépose une résolution pour mettre sur pied une commission d’enquête. On me fait savoir que ça ne se fait pas et que je ne peux pas ouvrir une telle commission sur une lubie. Un jour, je demande d’aborder le sujet en commission des affaires étrangères. La whip, Laëtitia Saint-Paul, me répond que le groupe n’en veut pas. Mais qui est le groupe ? »

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