Numérique

Les startupeurs de la haine

Tout en menant une bataille culturelle visant à banaliser leurs idées et ridiculiser celles de la gauche, les influenceurs de la fachosphère ont mis en place un écosystème numérique très rentable.

Jérôme Hourdeaux

25 novembre 2021 à 17h04

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Le business de la fachosphère prospère sur Internet : des vidéos sur YouTube qui dépassent des centaines de milliers de vues, des livres, et bientôt une revue papier, La Furia, réalisée par quelques-unes des figures de cette nouvelle extrême droite.

« Il y en a une quinzaine dont les vidéos atteignent les centaines de milliers de vues, détaille Romain Fargier, doctorant au Centre d’études politiques et sociales (Cepel) de l’université de Montpellier, qui prépare actuellement une thèse sur les youtubeurs d’extrême droite. Ils se connaissent tous. Et les trois quarts en vivent, avec des salaires allant du Smic à plusieurs milliers d’euros. »

Beaucoup ont également « plusieurs cordes à leur arc », poursuit le chercheur. « Certains organisent des stages, des séminaires. Ils ont tout un catalogue de produits qui permet à certains de vivre très bien. Kroc blanc, par exemple, dit gagner entre 3 000 et 4 000 euros par mois. » Papacito, lui, a annoncé le lancement en kiosque, au mois de janvier prochain, de La Furia, en collaboration avec l’écrivain Laurent Obertone, le dessinateur Marsault et l’éditrice Laura Magné. « Et il y a une nouvelle génération qui arrive sur TikTok », avertit Romain Fargier.

Cette nouvelle génération de youtubeurs et d’investisseurs d’extrême droite a en tout cas réussi, en une dizaine d’années, son pari d’envahir l’espace médiatique et de se constituer une audience parfois considérable, et très rentable. Leurs méthodes de communication sont souvent décrites comme une importation de celles utilisées par l’alt-right américaine qui a porté Donald Trump au pouvoir. « Ils disent eux-mêmes s’inspirer en effet de personnalités telles que Ben Shapiro [cofondateur du site d’extrême droite Daily Wire et ancien éditeur de Breitbart – ndlr] ou Richard Spencer [figure de l’extrême droite connue pour avoir inventé le terme alt-right – ndlr] », confirme Romain Fargier.

Mais, poursuit le chercheur, leur généalogie est plus complexe. En effet, l’alt-right est elle-même descendante directe de la Nouvelle Droite française, un mouvement réactionnaire né après Mai-68. Au sein du Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne (Grece), un « groupuscule d’intellectuels de la droite radicale », la Nouvelle Droite a théorisé de nouvelles stratégies de militantisme, poursuit Romain Fargier.

Celles-ci reposent sur une récupération des idées du penseur marxiste italien Antonio Gramsci et de sa notion d’« hégémonie culturelle ». Selon lui, la bataille politique doit passer par une bataille culturelle visant à remettre en cause la domination de la classe dirigeante et à gagner l’opinion publique. « Pour la Nouvelle Droite, il fallait mener une bataille culturelle, comme avait pu le faire la gauche dans les années 1960-1970. Et cela passe par la production de livres, revues, musiques, films… », explique encore Romain Fargier.

Manifestation de Génération identitaire sur les quais, à Paris, en l’honneur de sainte Geneviève, le 14 janvier 2017. © Photo Yann Castanier / Hans Lucas

L’un des premiers champs de bataille de cette « guerre culturelle » de l’alt-right convertie à un « gramscisme de droite » a été le célèbre site 4Chan. Créé en 2003, il est à l’origine un forum totalement anonyme et sans modération. Au fil des années, il est devenu le centre névralgique de toute une partie de la culture web, un lieu à l’humour sans filtre d’où partaient les principaux « mèmes ». Il a également été le lieu d’organisation de certains mouvements citoyens. C’est par exemple là qu’est né le mouvement Anonymous, dont le nom vient du pseudo attribué sur 4Chan aux participants anonymes.

En France, un site a joué une place comparable dans les réimportations des idées de la Nouvelle Droite : jeuxvideo.com. Véritable institution, ce site propose de nombreuses rubriques sur l’information vidéoludique, ainsi que de nombreux forums qui, pour la plupart, ne posent aucun problème. Mais certains d’entre eux, notamment les forums « Blabla 15-18 » et « Blabla 18-25 » ont été investis par des militants d’extrême droite qui ont copié les stratégies de l’alt-right de 4Chan reposant sur un « humour » décalé, l’ironie, le sarcasme, l’utilisation de détournements et de mèmes.

Depuis le début des années 2010, les forums de jeuxvideo.com ont de nombreuses fois été épinglés par la presse en raison de la propagation sur leurs pages de contenus racistes ou sexistes. Ils ont également été le lieu d’organisation de plusieurs campagnes de harcèlement, dont celui de la journaliste Nadia Daam en novembre 2017.

« Pas mal des membres de jeuxvideo.com étaient aussi sur 4Chan, explique Romain Fargier. Ils ont baigné dans cette ambiance. Ça a donné cette génération avec une culture du mème très forte. Ils partagent également une culture avec le reste de leur génération : les mangas, les jeux vidéo… »

Les nouvelles stratégies de la droite radicale se déclinent à la même période sur le terrain, au travers de plusieurs opérations ayant marqué un tournant. Au mois de mars 2010, un groupe d’identitaires, dont Damien Rieu, avait par exemple envahi un restaurant Quick de Villeurbanne, les visages dissimulés par un masque de cochon pour protester contre la décision de l’enseigne de proposer de la nourriture halal. « Il y avait eu plusieurs articles dans la presse », raconte le sociologue Samuel Bouron, maître de conférences à l’université Paris-Dauphine, qui avait publié en 2014 une enquête sur le mouvement identitaire qu’il avait réussi à infiltrer durant une année. « C’est le moment où ils comprennent le capital médiatique que représentent les réseaux sociaux et que cela peut leur apporter de nouveaux militants. Pour eux, c’est une nouvelle voie qui s’ouvre », poursuit le sociologue.

Au mois de juin de la même année, le Bloc identitaire annonce sur les réseaux sociaux l’organisation d’un « apéro saucisson pinard » en plein cœur du quartier de la Goutte-d’Or à Paris, habité par une importante population musulmane. L’opération est finalement interdite par la préfecture, mais après avoir suscité une vague de réactions et d’articles. « Ils savaient très bien que ça allait être interdit, reprend Samuel Bouron. Mais l’enjeu n’était pas que cet apéro ait lieu. Ils s’en moquent. L’enjeu, c’est de faire réagir la presse, d’occuper l’espace médiatique et de faire réagir “l’ennemi”. Dans le cas de la Goutte-d’Or, l’opération a mis la population musulmane sur la défensive. Il leur arrive même de créer de faux comptes Facebook “antifa” pour dénoncer leurs propres actions. »

Au mois de mars 2010, un groupe d’identitaires envahit un restaurant Quick de Villeurbanne, le visage dissimulé par un masque de cochon pour protester contre la décision de l’enseigne de proposer de la nourriture halal. © Photomontage de captures d’écran YouTube

Désormais, lors des camps identitaires, les militants « ont des formations pour créer des blogs, des bannières, des pochoirs. Il y a toute une réflexion sur la façon dont on produit des buzz ».

Cette nouvelle stratégie médiatique a eu des conséquences directes sur l’organisation et la composition des groupes identitaires. « Jusque-là, ils étaient encore dans la période post-skinhead des ratonnades, des attaques contre les “gauchistes”, explique Samuel Bouron. Cela allait avec un look, notamment le crâne rasé. Mais ainsi, ils subissaient un stigmate lié à leur corps. On pouvait reconnaître leurs idées par leur apparence. »

« Avec l’arrivée des réseaux sociaux, reprend le sociologue, il va y avoir une injonction très forte en interne à adopter le look “casual”, à éviter d’avoir les cheveux trop courts, à ne pas porter de vêtements trop “crades”. Ils font tout pour bien présenter. Ils vont faire monter sur le devant de la scène des militants “virils”, qui savent se battre, mais propres sur eux. Ils considèrent qu’ils n’ont rien à faire avec ceux que certains appellent les “gogols 88” [une référence à la 8e lettre de l’alphabet, formant ainsi le signe HH, pour « Heil Hitler » – ndlr], [celui] qui vient de son patelin, qui fait des fautes de français, qui ne sait pas se tenir… On a commencé également à voir arriver de nouveaux profils de militants, diplômés de l’enseignement supérieur et issus de bonnes familles. C’est typiquement le profil de Thaïs d’Escufon. »

On retrouve ce changement d’image dans les productions des principaux youtubeurs. « Ils diffusent une vision du monde aristocratique, pointe Samuel Bouron. On est entre Blancs avec un côté dandy, aristo. On a des goûts raffinés. On fume le cigare, un truc de patron, et on boit du whisky ou du bourbon. Sur leurs réseaux, il y a une idéalisation des corps légitimes. Il existe même des films pornos qui mettent en avant les peaux les plus blanches possible. C’est une forme de distinction sociale. Les racisés, c’est vulgaire. »

« La virilité reste une idée très forte chez eux, poursuit le sociologue. À la fin d’un camp par exemple, on organise un vrai combat de boxe. Il faut montrer “qu’on en a”. Mais c’est une virilité des classes dominantes. On sait se battre, mais on sait se maîtriser. Ils rejettent, d’un côté, les “pédés”, les journalistes qu’ils voient comme efféminés, et, de l’autre, les musulmans qui incarneraient une virilité mal contrôlée. »

« C’est tout un “lifestyle de droite” à des années-lumière du skinhead », acquiesce Romain Fargier. « Ils rejettent une gauche devenue trop sociétale et pas assez sociale », reprend le chercheur, qui souligne que plusieurs youtubeurs pourtant « viennent de cette gauche qu’ils qualifient de “fête de l’Huma-merguez” ».

« Papacito a été au PCF, souligne Romain Fargier. Ses parents étaient des militants d’extrême gauche espagnols. Il raconte avoir assisté à des réunions de militants du PCF et leur reproche de ne pas avoir lutté pour les petits ouvriers comme lui qui a été déménageur, videur. Il y a chez lui un fort ressentiment. Il raconte par exemple qu’un jour, il avait déménagé un bourgeois de gauche qui avait refusé qu’il utilise ses toilettes. »

Flyers de Génération identitaire au sein de La Citadelle, à Lille, en 2016. © Photo Yann Castanier / Hans Lucas

Comment expliquer ce succès de la droite réactionnaire sur un réseau longtemps réputé progressiste et libertaire ? « Les grands réseaux sociaux ne sont pas un terrain neutre, analyse Arthur Messaud, membre de l’association de défense des libertés numériques La Quadrature du Net. Ce ne sont pas des outils qui favorisent un discours de gauche. Ils favorisent les interactions courtes et très individualisées. »

« La gauche, pour se déployer, a besoin d’une certaine liberté, d’un espace qui ne correspond pas aux grands réseaux sociaux, poursuit-il. Traditionnellement, elle déploie ses propres moyens de communication : des revues, des conférences, des manifestations… À l’inverse, l’extrême droite arrive très bien à faire passer ses idées primaires sur les grands réseaux sociaux. Twitter était la plateforme idéale pour Trump. À La Quadrature, nous avons désormais un usage assez limité de Twitter car nous savons que nous n’y sommes pas très bons. »

Les youtubeurs et influenceurs d’extrême droite ont en effet particulièrement bien intégré les codes de la culture numérique hérités de 4Chan. Ils réussissent particulièrement bien à dissimuler leur discours de haine, leurs attaques et menaces derrière un paravent d’« humour » supposé transgressif, d’ironie et de sarcasmes. « Ils ont un sens de la formule, résume Romain Fargier. Ils ont réussi à installer l’idée que la gauche sur Internet est devenue chiante, très vulgarisatrice, académique, portée sur les sciences sociales. »

« Il y a un rapport à l’impertinence sur Internet qui a beaucoup changé, complète Arthur Messaud. C’était à l’origine quelque chose d’émancipateur. Les trolls étaient beaucoup moins politisés. C’étaient des poils à gratter. Mais à partir du moment où l’impertinence devient mainstream, qu’elle est maniée par des responsables politiques, elle se transforme en harcèlement. À La Quadrature, notre communication a changé. On est plus sobres. On s’est un peu retirés du “clash-game”. » 

Jérôme Hourdeaux


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