Précarité étudiante: «Tout le monde n’a pas la force d’aller chercher des aides»

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Les étudiants subissent de plein fouet la pandémie de Covid-19 et l’ont fait savoir dans la rue, mardi 26 janvier. Petit boulot perdu ou impossible à trouver, recours à l’aide alimentaire, aide des proches… Quatre témoignent auprès de Mediapart.

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Ce sont les nouveaux visages dans les files des distributions alimentaires. Des étudiants cumulent les difficultés financières depuis le début de la pandémie, il y a presque un an. Mediapart en a interrogé quatre sur leurs conditions de vie et d’études, dont trois devaient manifester ce mardi à Paris et à Rennes.

Une intersyndicale composée notamment de la Fédération syndicale unitaire (FSU), de la Confédération générale du travail (CGT) et de Force ouvrière (FO) a appelé à manifester dans plusieurs villes de France, et les organisations étudiantes ont décidé de se greffer à la manifestation du monde éducatif, mardi 26 janvier, pour faire entendre leur voix, demander des mesures précises pour ces jeunes fragilisés et le retour dans les universités.

L’enseignement à distance, avec toutes ses affres, creuse l’isolement des étudiants. Par un effet domino, les conséquences de la pandémie sont diverses, notamment pour les étudiants étrangers qui ne peuvent prétendre aux bourses et qui ont des difficultés à trouver des petits boulots pour adoucir leur quotidien ou vivre tout simplement. Les chiffres précis de la précarité n’existent pas encore. Mais les associations témoignent toutes d’une hausse du nombre d’étudiants ayant recours à leur aide. Le problème, préexistant, s’est aggravé.

Pour essayer de répondre à cette urgence, Emmanuel Macron a annoncé le 21 janvier que l’ensemble des étudiants pourront avoir accès à deux repas à un euro par jour dans les restos U. Jusqu’ici, le repas à un euro n’était proposé qu’aux élèves boursiers, une fois par jour.

Rokneddine, étudiant en animation, vient faire ses courses a l'AGORAe, une épicerie sociale à destination des étudiants les plus précaires. © Philippe Labrosse / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP Rokneddine, étudiant en animation, vient faire ses courses a l'AGORAe, une épicerie sociale à destination des étudiants les plus précaires. © Philippe Labrosse / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

  • Kawter, 23 ans, étudiante aux Arts décoratifs, vit en Seine-Saint-Denis

La jeune femme a un parcours sinueux. Après son bac littéraire obtenu en 2017, elle opte d’abord pour du droit, puis une licence d’anglais LLCE. Elle passe une année en BTS métier de la mode, puis une année dans un autre cursus professionnalisant. Après ces péripéties, elle intègre finalement l’école de ses rêves, les « Arts déco ». « Sur le plan de l’enseignement, de l’environnement de l’ambiance, c’est un dix. J’aurais pu profiter d’une belle année mais en fait c’est une année de galère », résume l’étudiante.

À cause de ses bifurcations, Kawter a épuisé ses droits à la bourse car elle n’a pas validé ses premières années. Elle a toujours occupé des petits boulots, même durant les temps de latence. C’était le temps d’avant le Covid. Avant la rentrée de septembre, Kawter postule « à tout et n’importe quoi, supermarchés, serveuse, vente, téléconseiller, hôtesse d’accueil ». Mais elle ne reçoit aucune réponse positive.

Entre mars et juillet 2020, sa mère est restée coincée au Maroc, où elle était en vacances, de la fermeture à l’ouverture des frontières. Assistante maternelle avec un complément de RSA, elle a été licenciée, sans pouvoir contester à distance ni revenir en France.

Kawter l’assure, elle est « habituée à vivre avec peu ». Sa mère a élevé seule ses deux enfants dans le Loir-et-Cher. Elle habite en Seine-Saint-Denis une chambre dans une colocation de 70 m2, pour éviter une solitude pesante. Elle paye un loyer de 550 euros tout compris, auquel il faut retrancher 200 euros d’APL (aide personnalisée au logement) par personne. Ses colocataires l’aident parfois en partageant leur repas.

Kawter s’en remet à sa mère. Cette dernière a économisé toute sa vie, mis de côté tout ce qu’elle pouvait pour sa retraite. Sa fille le vit mal. « Je me sens coupable d’être ce fardeau financier. Elle me donne parfois 300 euros ou 500, selon les mois. Je paye le loyer et avec les 150 euros restants des APL, j’achète ma carte de transports au mois, à 18,80 euros et je fais les courses. J’ai la CMU pour tout ce qui est frais de santé, donc j’ai accès aux soins gratuits. Je m’achète juste mon tabac, pour éviter des crises de panique. Je me suis forcée à me limiter sur l’alimentation. Est-ce que j’ai besoin de manger autant, alors qu’on est sédentaires ? »

Kawter a décidé d’adapter son régime alimentaire au maximum. Elle détaille. « Je fais un jeûne intermittent à partir de 22 h 30. Le matin, je ne mange rien, je m’hydrate. Je déjeune aux alentours de 15 heures-16 heures, et le soir je prends une collation, ce qui me permet de tenir. Mon corps s’est habitué, je ne suis pas fatiguée. Peut-être que j’ai des carences, ma colocataire m’a laissé de la spiruline [une algue concentrée en nutriments – ndlr]. » Résultat : elle est obligée de reprendre ses pantalons, elle flotte dans ses vêtements. « J’espère réapprendre à manger normalement… », espère-t-elle.

La jeune femme raconte aussi qu’à chaque fois qu’elle s’autorise à acheter de la nourriture qu’elle aime, asiatique notamment, elle culpabilise. « Netflix, Amazon sont les seules fenêtres au monde qu’il nous reste. Pendant le premier confinement, les challenges TikTok nous ont bien amusés, mais là on est en mode survie, avec une charge mentale forte pour gérer cette précarité matérielle. »

Un garçon de son école lui a appris qu’ils dépendent du ministère de la culture et peuvent, à ce titre, bénéficier d’une bourse. Elle a déposé les documents nécessaires et attend. Kawter raconte aussi avoir pris attache avec les assistantes sociales du Crous. Elle devait avoir un entretien, prévu trois semaines en avance, début novembre. Elle n’a jamais eu d’appel, rapporte-t-elle.

En attendant, elle compte sur le soutien indéfectible de sa mère, habituée à dénicher tous les produits en promotion çà et là, qu’elle stocke ensuite dans son garage. Dans cette caverne d’Ali Baba, Kawter pioche parmi les dentifrices, gels douche, shampoings et autres. Elle a aussi coupé ses cheveux courts, leur entretien à base d’huiles et autres poudres pour les renforcer était trop onéreux.

Kawter aurait pu se tourner vers les associations caritatives pour l’aider. Une fois, elle est allée récupérer un panier via Linkee. Mais elle ne l’a plus fait. « Ma mère a toujours refusé cela, par fierté. Je me débrouille, je ne souhaite pas utiliser un service qui va profiter à d’autres. Pour moi, c’est normal, je fais attention à tout, je surveille notre consommation d’électricité et d’eau. Je n’allume pas le chauffage, je me couvre bien, ça suffit. Je me sens bien armée pour affronter ça, je n’ai pas besoin de ce type d’aide. »

L’étudiante en arts insiste, elle n’est pas la « plus à plaindre ». Elle va deux ou trois jours par semaine en cours, eu égard à la spécificité de son cursus. Mais la précarité pèse sur son moral. Les annonces d’Emmanuel Macron ne la convainquent pas. « Même moi qui suis nulle en maths je vois que ce n’est pas faisable ! »

Elle a perçu l’aide gouvernementale de 100 euros en juin et novembre pour les étudiants. « En Île-de-France, c’est équivalent à rien. Ça fait une semaine de courses, de l’aide pour payer son transport. Mais ça reste de l’argent de poche. Ce n’est pas digne de notre État, qui devient moins providence et plus policier. Je n’attends plus rien d’un gouvernement qui ne vit pas comme nous et regarde la populace qui galère. »

  • Samba*, 26 ans, étudiant en Master de géomatique, vit en Seine-Saint-Denis

Samba a vu tous ses plans s’effondrer à l’automne. Venu du Mali il y a quatre ans, son visa étudiant a été prolongé six mois durant à partir du premier confinement. Il peut alors conserver son emploi d’équipier polyvalent dans un fast-food. Son récépissé s’est périmé le 30 octobre et il n’a pas pu obtenir de rendez-vous à la préfecture dans les délais impartis. Résultat, il a perdu son emploi et ses APL.

Il vit dans une résidence étudiante privée et son loyer lui coûte 464 euros pour 17 m2. Il percevait 200 euros d’APL. Avec les 600 euros gagnés grâce à son emploi, il arrivait tant bien que mal à s’acquitter de ses factures. 19 euros pour Internet, 12,99 euros pour son téléphone, 7 euros d’assurance habitation. Il fait 150 euros de courses. Il paye aussi sa carte de transports 75 euros, puisqu’il a dépassé l’âge de 26 ans, pour bénéficier d’une réduction. Il arrive à se soigner grâce à la CMU. Il parvenait même à s’octroyer quelques plaisirs : aller au cinéma de temps en temps, s’acheter quelques vêtements et faire quelques sorties. « Ma situation aujourd’hui est compliquée, j’ai mis de l’argent de côté, pour payer le loyer. Mais je cherche aussi un stage, et il n’y a rien non plus de ce côté-là. »

Alors Samba a dû se débrouiller pour trouver de l’aide. Il a sollicité le service social de l’université, auquel il a pu expliquer sa situation. Des tickets service lui permettant de faire les courses lui ont été donnés. « Cela m’a un peu soulagé, j’ai continué d’aller à la préfecture pour essayer d’avoir un rendez-vous car payer tout, ça a été difficile. Le mois dernier, l’université m’a aidé à payer le loyer et j’avais essayé de collecter de gauche à droite chez des amis des petites sommes d’argent. »

Depuis, il a réussi à obtenir ce sacro-saint rendez-vous, s’est vu délivrer son récépissé et il attend sa carte de séjour avec impatience. Ainsi pourra-t-il recontacter son employeur pour déterminer s’il est possible pour lui de reprendre son poste.

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*Les prénoms suivis d'un astérisque ont été modifiés à la demande des personnes interrogées.