Trois générations de chercheurs décortiquent le FN dans un livre-enquête

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Des chercheurs publient un livre collectif pour mesurer l'évolution du Front national et démonter plusieurs idées reçues : si le parti lepéniste est « plus fort que jamais », il n'est ni un « nouveau FN », ni le « premier parti de France », ni, pour l'instant, « aux portes du pouvoir ». Bonnes feuilles.

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C'est un ouvrage qui devenait indispensable. Dans Les Faux-semblants du Front national, à paraître le 29 octobre aux Presses de Sciences-Po, une vingtaine de chercheurs mesurent la réelle évolution du parti d'extrême droite en le décortiquant jusqu'à la moelle : son histoire, sa sémantique, ses électorats, son appareil militant, son positionnement économique, ses permanences et mutations programmatiques, ses réseaux, sa tentative d'entrisme chez les syndicats, sa stratégie web, ses relations avec les extrêmes droites les plus radicales.

Dirigé par trois pointures de la recherche sur l'extrême droite (Sylvain Crépon, Alexandre Dézé, Nonna Mayer – lire notre « boîte noire »), ce livre colossal (600 pages) part d'un constat sans appel : jamais le Front national n'a réalisé de tels résultats électoraux. Jamais il n'a mobilisé aussi largement dans la société. Jamais il n'a eu autant d'élus. Les contributeurs (21 chercheurs, deux journalistes du Monde, un sondeur de l'Ifop) se proposent d'« objectiver le phénomène frontiste ». Repérer ses invariants et ses mutations, et démonter les « fausses évidences » quotidiennement véhiculées dans une partie des médias : le Front national de Marine Le Pen serait un « nouveau FN » « dédiabolisé », devenu « premier parti de France » et aujourd'hui « aux portes du pouvoir ».

« La “nouveauté” du Front national procède d’une illusion », concluent les auteurs. « Entre le FN mariniste et le FN lepéniste, les continuités l’emportent largement sur les innovations, qu’il s’agisse de l’organisation, du programme, du discours, de la stratégie ou de la sociologie de ses soutiens », soulignent-ils.

Si le FN progresse dans des catégories jusqu’ici plus fermées au vote frontiste – comme les femmes ou les électeurs de confession juive –, les grandes caractéristiques de son électorat n'ont pas changé. Et contrairement à ce que certains observateurs ont soulevé, les électeurs se déclarant musulmans constituent toujours la catégorie la plus hermétique au vote frontiste. 

Certes, la présidente du FN a emprunté des thèmes à la gauche, notamment sur les questions sociales ou la laïcité, et infléchi son discours sur l’antisémitisme. Mais le Front national de Marine Le Pen conserve les fondamentaux de celui de son père, en tête desquels la question de l'immigration, véritable ciment de l'électorat FN.

L'organisation frontiste n'est (toujours) pas le premier parti de France, démontrent les universitaires. D'abord parce que la représentation du FN reste « marginale à l’échelle municipale », mais aussi « très relative à l’échelle départementale (61 conseillers sur 4 108 dans 14 départements, aucun département remporté), régionale (118 conseillers sur 1 880, aucune présidence de conseil régional) et parlementaire (2 députés sur 577, dont un député Rassemblement Bleu Marine, et 2 sénateurs sur 348) ». Ensuite parce que « le FN se situe encore loin derrière l’UMP et le PS en ce qui concerne le nombre de ses adhérents »

Le parti de Marine Le Pen n'est pas davantage « aux portes du pouvoir » : pour l'instant, il ne bénéficie « ni de l’implantation, ni du réseau d’élus, ni même du nombre de cadres suffisants pour prétendre à l’exercice du pouvoir », relèvent-ils. Et s'il a su recruter des individus « pourvus d’un capital académique et/ou politique notable, ces ralliements restent numériquement limités », notent-ils.

L'objet de cet ouvrage n'est pas de sous-estimer l’importance politique du FN : le parti est aujourd’hui « plus fort que jamais »y compris financièrement, insistent les auteurs. Mais d'expliquer que toutes les conditions pour une arrivée au pouvoir du parti de Marine Le Pen ne sont pas (encore ?) réunies. Le Front national reste un parti « anti-système », isolé sur la scène politique française – un obstacle majeur dans un système politique dominé par le scrutin majoritaire à deux tours. Il est également « impliqué dans plusieurs affaires judiciaires » et traversé lui aussi par des « tensions internes » et de « nouvelles lignes de clivage ».

L'intérêt de ce livre est par ailleurs de réunir trois générations de chercheurs : celle qui a exploré le parti dès son premier succès majeur –les européennes de 1984 ; celle qui a plongé dans l'appareil militant frontiste des années 1990-2000, observant les conséquences de la scission avec Bruno Mégret ; celle qui a débuté ses travaux sur le FN avec l'essor de Marine Le Pen. 

Ce livre illustre aussi la richesse de la recherche sur le Front national, contrastant avec la période 2007-2009, où beaucoup, Mediapart y compris, prédisaient la mort du Front national, vidé de ses cadres et menacé par le positionnement droitier de Nicolas Sarkozy. Très peu d'universitaires travaillaient alors encore à plein temps sur le parti lepéniste. 

La génération historique ne menait plus de nouveaux travaux sur le sujet, la génération intermédiaire peinait, elle, à trouver des postes et avait, pour partie, abandonné ce champ. La jeune génération, de son côté, ne débutait pas de recherches sur cette question – à l'exception de Joël Gombin et de sa thèse sur les votes FN. L'extrême droite n'y était abordée que de manière indirecte, à l'image de Florent Gougou et de sa thèse sur les mutations du vote ouvrier. En 2009, pour son enquête sur l'état du parti, Mediapart avait eu des difficultés à trouver des chercheurs aux travaux en cours. « Je dois vous avouer que je n'ai pas suivi l'actualité récente du FN », nous confiait l'un d'eux, quand d'autres se renvoyaient la balle. Un tel ouvrage aurait alors clairement été impossible. Rien de tout cela cinq ans plus tard.

Pour autant, mener des recherches sur le Front national reste difficile. Dans nos colonnes, l'année dernière, le sociologue Sylvain Crépon et l'historien Nicolas Lebourg ont raconté combien il était (re)devenu ardu d'accéder au cœur de l'appareil sous la présidence de Marine Le Pen, notamment depuis l'émergence du vice-président, Florian Philippot, en 2012. À ce titre, les trois générations réunies dans ce livre incarnent trois époques du point de vue de l'accès aux sources au Front national : une alternance de périodes où les portes s'ouvrent et se ferment au FN pour les universitaires, où un jour on menace de vous casser la figure, pour vous traiter comme un vieil ami le lendemain. 

Mediapart publie les bonnes feuilles de deux chapitres du livre : l'un sur la participation des instituts de sondage et des médias à la construction de la prétendue « nouveauté » FN (lire page 2 sur les sondeurs, page 3 sur les médias) ; l'autre sur la politique des mœurs du parti lepéniste (lire ici).

Les Faux-semblants du Front national. Sociologie d’un parti politique. Sous la direction de Sylvain Crépon, Alexandre Dézé, et Nonna Mayer. Presses de Sciences-Po. 605 pages, 26 €. Sortie le 29 octobre.

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Nonna Mayer, est directrice de recherche émérite au CNRS, rattachée au Centre d’études européennes de Sciences Po, présidente de l’Association française de science politique.

Sylvain Crépon est sociologue, maître de conférences en science politique à l’université de Tours et membre du Laboratoire d’étude et de recherche sur l’action publique (LERAP).

Alexandre Dézé est maître de conférences en science politique à l’Université Montpellier 1 et chercheur au Centre d’études politiques de l’Europe latine (CEPEL).