Manuel Valls, Caroline Fourest et les «islamo-gauchistes»

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En difficulté après le premier tour de la primaire, Manuel Valls et ses lieutenants ont choisi de dépeindre Benoît Hamon en « communautariste », « ambigu » sur la laïcité. Une stratégie étrange, mais conforme à l'imaginaire vallsiste.

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Le député Philippe Doucet (PS) est un garçon brut de décoffrage. Pas la langue dans sa poche, le genre qui bastonne. Jeudi soir, quelques minutes avant que Manuel Valls ne prenne la parole devant 600 supporteurs dans un gymnase d'Alfortville (Val-de-Marne) pour son dernier meeting, il analysait déjà les raisons d'une défaite qui n'a pas encore eu lieu.

À l’écouter, c’est la faute à François Hollande – « le mec, il a rien vendu, pas raconté d'histoire sur son quinquennat, c'était trop enkysté pour retourner ça ». La faute à cette primaire express – « Hamon a eu deux ans pour se préparer, Valls cinq mois pour réfléchir et six semaines de campagne ». La faute aux zigzags sur le 49-3 : « Dans la période de fous où on est, les gens veulent des élus qui ne bougent pas, des mecs en béton. »

Philippe Doucet dit quand même que « rien n’est joué ». Comme lui, la plupart des soutiens de Manuel Valls s’attendent pourtant, sauf très grande surprise, à une défaite dimanche face à Benoît Hamon. Si tel est le cas, l’ancien premier ministre rejoindra le trio des dirigeants écartés en moins de deux mois de la course à la présidentielle : l’ancien président Nicolas Sarkozy, débranché au premier tour de la primaire de la droite ; son successeur, François Hollande, qui a renoncé à se représenter ; l’ancien premier ministre Alain Juppé, distancé par François Fillon dans la course à la présidentielle.

Dans son discours, Manuel Valls lui-même a évoqué sa possible défaite. « J’ai du mal à vous quitter. » Il a tenté un dernier appel à la mobilisation « Ne vous faites pas voler votre victoire, je ne veux pas que lundi il y ait la gueule de bois. » Il a rappelé ses fondamentaux : une « société du travail », l’« autorité », la « gauche patriotique, républicaine » qu’il affirme incarner.

Jeudi 26 janvier, Manuel Valls clôt son dernier meeting de la campagne à Alfortville. © Reuters Jeudi 26 janvier, Manuel Valls clôt son dernier meeting de la campagne à Alfortville. © Reuters
À la fin de son discours, Manuel Valls a aussi félicité quelques compagnons de route. Un étrange quatuor. « Ma laïcité, c’est celle de Caroline Fourest, d’Élisabeth Badinter, de Mohamed Sifaoui, de Malek Boutih », a-t-il lancé, très applaudi par un public acquis. A priori, rien d’étonnant : pour un dernier meeting de campagne, il est de coutume de saluer ses amis. Sauf que ceux-là n’ont rien de consensuel. Ils représentent un pan d’une gauche républicaine, laïciste, aux accents identitaires, où la question de la justice sociale est, au fil des ans, devenue secondaire.

Comme leur champion Manuel Valls, ils clivent – comme lui, cela constitue leur fonds de commerce. Depuis le 11 septembre, depuis la loi contre les signes religieux à l’école de 2004, et encore plus depuis les attentats terroristes qui ont meurtri la France, ils se posent en remparts d’une « gauche laïque » assiégée par les « islamistes ». Au nom de la lutte contre l’extrême droite et les religieux ultraconservateurs, ils fustigent le « communautarisme », l’influence des « Frères musulmans » et les « idiots utiles » de l’intégrisme. Ils dénoncent la « culpabilité coloniale » d’une gauche antiraciste, décrite en complice objective, voire consentante, des terroristes. Ils refusent d’évoquer l' islamophobie, terme du dictionnaire qui désigne l’hostilité contre les citoyens de religion ou de culture musulmane – et pas juste celle de l’islam.

Ils font du voile un emblème politique, en feignant de ne pas saisir qu’il peut être porté pour des raisons très différentes. Défenseurs autoproclamés de l’« universalisme » des Lumières, ils fustigent les erreurs coupables d’une gauche aveuglée, disent-ils, par le relativisme, la rhétorique minoritaire et le récit multiculturaliste. Au nom de la lutte contre l’antisémitisme, ils critiquent, à raison, l’importation du conflit israélo-palestinien en France, mais il leur arrive de décrire les quartiers populaires comme de petits Gaza. Bien qu’ils s’en défendent, ils ont érigé la laïcité en nouvelle religion.

On passera vite sur Mohamed Sifaoui, dont on se demande encore comment il a atterri dans un discours de candidat à la présidentielle. Autoproclamé « journaliste d’investigation » et spécialiste du djihadisme – il s'apprête à publier un livre intitulé Manuel Valls contre la gauche la plus bête du monde –, Sifaoui est moins connu pour le sérieux de son travail que pour ses fausses pistes et ses remarques douteuses. Un jour, il prétend connaître l'endroit où se trouve le corps d'Estelle Mouzin, fillette disparue en 2003 à Guermantes. Un autre, il s’en prend sur France 2 à Latifa Ibn Ziaten, la mère d’un des militaires tués par Mohamed Merah parce qu’elle porte le voile, vêtement qu’il a encore il y a peu qualifié de « serpillière ».

Féministe, militante pro-Pacs à la fin des années 1990, ancienne de Charlie Hebdo, Caroline Fourest est autrement plus influente auprès de Valls. Elle l’a d’ailleurs ouvertement soutenu lors de la primaire, a accumulé les interventions médiatiques et s’est même fendu d’un billet féroce contre Benoît Hamon.

Fourest fait partie des éditorialistes qui, depuis quinze ans et à des degrés divers, ont contribué à faire de l’islam la grande conversation française. Connue depuis sa biographie controversée de Tariq Ramadan en 2004, un livre dans lequel elle dépeint, avec beaucoup d'insinuations mais pas de preuves, le prédicateur influent dans les banlieues en agent des Frères musulmans (lire notre enquête), elle considère « l’intégrisme musulman » comme plus dangereux que les extrémismes juifs ou catholiques, qualifiés de « plutôt folkloriques » dans son ouvrage, Tirs croisés (2003). Dans La Tentation obscurantiste, paru deux ans plus tard, elle appelle à un « affrontement idéologique fratricide avec la gauche confuse et sa tentation obscurantiste », « prête à fournir les commissaires politiques et les petits soldats qui manquent aux intégristes ».

Elle fustige depuis lors « les rouges-bruns » et les « islamo-gauchistes ». À ce titre, cette très proche de Manuel Valls apparaît comme la théoricienne des « deux gauches irréconciliables » popularisée il y a un an par son ami Manuel Valls : une formule qui désignait les clivages entre des lignes politiques et économiques différentes, mais traçait aussi une frontière avec « ceux qui font des meetings avec Tariq Ramadan », avait expliqué le premier ministre.

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