SNCM : le candidat qui fait peur

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Le profil de Patrick Rocca, un des favoris pour la reprise de la SNCM, inquiète à un haut niveau au ministère de l'intérieur. Le tribunal de commerce de Marseille se penche sur les candidatures le 28 octobre.

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Le tribunal de commerce de Marseille devrait procéder, mercredi 28 octobre, à l’audition des quatre candidats à la reprise de la Société nationale Corse Méditerranée (SNCM). Il y a urgence. L’audience a déjà été reportée deux fois depuis la fin de l’été. Cela fait maintenant onze mois que la compagnie qui assure la desserte des ports de Corse et du Maghreb au départ de Marseille est en redressement judiciaire. Le 28 novembre, la période d’observation prend fin. Si aucune solution n’est trouvée d’ici là, la SNCM sera liquidée, ses sept navires bradés et ses 1 500 salariés licenciés.

Si le tribunal de commerce semble avoir le plus grand mal à avaler la patate chaude, c’est que les offres de reprise sont jugées affligeantes. Les quatre candidats – Patrick Rocca, le consortium Corsica Maritima, Christian Garin et la société Baja Ferries – proposent au tribunal, et donc aux créanciers de la compagnie, des prix extrêmement bas et ne s’engagent à reprendre que la moitié du personnel. L’autre raison, inavouée, est que l’entrepreneur corse Patrick Rocca, qui fait figure de favori, sent le soufre. « Nous sommes très inquiets », confie à Mediapart une source gouvernementale. Mais l’État, actionnaire minoritaire de la SNCM avec 25 % du capital, n’a plus les cartes en main. C’est le tribunal de commerce de Marseille qui va trancher. 

Un navire de la SNCM, à Marseille, le 26 juin 2015. © Jean-Paul Pélissier (Reuters) Un navire de la SNCM, à Marseille, le 26 juin 2015. © Jean-Paul Pélissier (Reuters)

Patrick Rocca n'a cessé de consolider sa candidature depuis l’hiver dernier. Il a les faveurs de Paul Giacobbi, président divers gauche de la Collectivité territoriale de Corse (CTC), et les syndicats ne manifestent pas d’hostilité à son égard. Dans la dernière mouture de son offre, il propose de reprendre 845 personnes, ce qui fait de lui le candidat le mieux disant socialement. Son prix, en revanche, est dérisoire : 3,7 millions d’euros pour une compagnie dont la valeur des navires, à elle seule, est estimée à 200 millions d’euros. Selon le rapport des administrateurs judiciaires rédigé en vue de l’audience prévue le 25 septembre, rapport que Mediapart a pu consulter, Rocca prévoit de revendre dès 2017 le plus gros bateau, le Danielle-Casanova, à un prix qu’il estime à 74 millions d’euros.

Mais ce n’est pas tout. Son profil, surtout, n’a pas de quoi rassurer. Mediapart a eu accès à un autre document, beaucoup plus confidentiel : une note “blanche” (sans en-tête ni signature) émanant du ministère de l’intérieur et établie le 10 mars 2015. On peut y lire notamment ceci : « Son ascension rapide a pu laisser supposer des proximités avec le grand banditisme corse, même si les services d’investigation n’ont toujours pas mis en évidence ces liens ni détecté d’anomalies dans cette croissance économique spectaculaire. » Patrick Rocca, ses condamnations pénales, les secteurs dans lesquels il a fait fortune… tout concourt, de fait, à une réputation sulfureuse.

Patrick Rocca, 49 ans, est le premier transporteur routier insulaire, propriétaire d’une flotte de 418 semi-remorques. Depuis la fin des années 1990, il a progressivement étendu ses activités au stockage et au tri des déchets. Et depuis cinq ans, il a opéré une percée spectaculaire dans l’immobilier. Il est en train de construire une véritable ville nouvelle en périphérie d’Ajaccio. Un millier de logements et une grande surface de 44 000 m2 sont en train de sortir de terre, pour un investissement estimé à 200 millions d’euros.

Parti de rien, avec un CAP en poche, ce fils de maraîchers du marché d’Ajaccio est aujourd’hui le premier employeur privé de Corse (634 salariés). Il exerce un contrôle absolu sur une nébuleuse d’une quarantaine de sociétés, dont il possède 100 % du capital et dont le chiffre d’affaires totalise 80 millions d’euros. On ne lui connaît aucun associé. Ses affaires sont florissantes.

Ses condamnations pénales ne semblent pas lui avoir nui, bien au contraire. Les ennuis ont véritablement commencé pour lui le 16 janvier 2009, lorsque l’un de ses proches, Jean-Marc Nicolaï, est exécuté dans le hall de son immeuble à Ajaccio. Ancien maire de Casalabriva (Corse-du-Sud), la victime, condamnée dix ans plus tôt pour avoir bénéficié d’un emploi fictif au parc naturel régional de Corse, travaillait comme consultant pour Patrick Rocca. Jean-Marc Nicolaï s’activait notamment dans un important projet de traitement des déchets de l’agglomération ajaccienne, sur la commune de Vico (Corse-du-Sud).

Son assassinat n’a jamais été élucidé, comme c’est malheureusement souvent le cas en Corse dans les affaires liées au grand banditisme. L’enquête ouverte en 2009, conduite par la direction régionale de la police judiciaire d’Ajaccio et l’Office central de lutte contre le crime organisé, a été classée sans suite par le parquet d’Ajaccio en 2014. Mais elle a valu à Patrick Rocca, incidemment, sa plus lourde condamnation pénale, en juin 2010.

Lors de la perquisition dans les locaux de sa société, dans la zone industrielle d’Ajaccio, les policiers ont trouvé un fusil-mitrailleur chargé, enveloppé dans un sweat-shirt, dans le placard de son bureau. Il ne manifeste aucun trouble à l’évocation de cette curieuse découverte, qu'il accueille d'un laconique : « Mieux vaut faire le boucher que l’agneau. » Condamné à dix mois de prison ferme pour détention d’arme de première catégorie, il a évité l’incarcération en raison de ses responsabilités professionnelles et a dû porter un bracelet électronique.

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