Après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine, plusieurs actes anti-musulmans recensés

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Dégradations, menaces, agressions : si l’on reste loin du « pic » constaté en 2015, plusieurs enquêtes ont été ouvertes. Certaines de ces affaires semblent émaner de l’extrême droite. 

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Depuis le 16 octobre, date de l’assassinat de Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), et comme après chaque attentat, les lieux de culte musulmans et les croyants eux-mêmes appréhendent d’être victimes d’insultes ou des gestes violents de la part de ceux qui prétendraient se venger des djihadistes.

En moins de quinze jours, au moins trois mosquées ont subi des dégradations matérielles ou reçu des menaces. Et l’affaire la plus symbolique de ce climat tendu est sans doute l’agression de deux femmes, près de la tour Eiffel. « Poignardées devant leurs enfants par deux femmes parce que musulmanes et voilées »annonçait un tweet« deux femmes voilées se sont faites agressées au couteau » lançait un autre, dans la soirée du 18 octobre. Plusieurs versions circulaient alors sur les réseaux sociaux.

Comme l’ont relaté différents médias par la suite (à lire ici et ), l’agression a débuté par une simple altercation. Accompagnées de leurs enfants, cinq femmes se promenaient sur le Champ-de-Mars, dans le VIIe arrondissement à Paris, lorsqu’à l’approche d’un chien non attaché, elles demandent aux propriétaires de le tenir en laisse.

« “Sales arabes”, “On est chez nous”, “Rentre dans ton pays”, c’est ce que m’a répondu l’une des deux propriétaires du chien », raconte Hanane, 30 ans, à Mediapart. L’agresseuse tente, ensuite, de lui retirer son voile. C’est alors que sa sœur Kenza, 19 ans, reçoit plusieurs coups de couteau, au visage, à l’abdomen et au poignet en voulant s’interposer. « Alors que Kenza était à terre, notre cousine Amel a reçu six coups et a eu le poumon perforé », poursuit Hanane.  

Lors de l’ouverture de l’enquête pour « tentative d’homicide volontaire », le parquet de Paris estime qu’à ce stade, « aucun élément ne permet d’accréditer la thèse d’un mobile raciste ou lié au port du voile ». Trois jours plus tard, le juge d’instruction retient finalement la motivation raciste ou antireligieuse comme circonstance aggravante de ces « violences volontaires », commises en réunion, en état d’ivresse et avec l’usage d’une arme blanche, en l’occurrence un couteau.

Depuis, les deux agresseuses ont été mise en examen et l’autrice présumée des coups de couteaux placée en détention provisoire. Alors que les insultes racistes sont contestées par les deux suspectes, elles ne font aucun doute pour les plaignantes. Leur avocat, Arié Alimi, a déposé une plainte pour requalifier l’agression en « tentative de meurtre en raison de l’appartenance de la victime à une race ou une religion ».

Sortie de l’hôpital depuis, Amel, 40 ans, est encore « sous le choc ». « Ma sœur est en arrêt pour deux mois », précise Hanane, dont les enfants de cinq et dix ans, présents au moment des faits, « vont être suivis par un psychologue ». Cette assistante de vie scolaire ne cache pas son désir, « si l’occasion se présente », de quitter un pays dans lequel elle ne sent plus en sécurité.

« Depuis l’agression, nous devons nous justifier. Et cela a commencé dès le lendemain, lorsque je suis allée déposer plainte et que les policiers n’ont pas voulu retenir le caractère raciste », déplore-t-elle. Avant de conclure : « Je rappelle que nous sommes françaises. Nous travaillons, nous élevons nos enfants comme tout le monde. Mais nos vies ne valent rien ici. »

À Montélimar (Drôme), la nuit suivant l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty, le portail de la mosquée marocaine Al Hidaya a été enfoncé et tagué à la peinture blanche. L’association gestionnaire de la mosquée, pour qui « le caractère islamophobe ne fait aucun doute », a annoncé qu’elle avait déposé plainte. Contacté par Mediapart, le parquet de Valence indique qu’il « ne communiquera pas » sur l’ouverture éventuelle d’une enquête. 

Post Facebook de la mosquée de Montélimar © DR Post Facebook de la mosquée de Montélimar © DR

Le 20 octobre, les responsables de la mosquée Ar Rahma de Béziers (Hérault) ont porté plainte à leur tour après avoir découvert, sur Facebook, un message appelant à « cramer » le bâtiment pour « rendre hommage » à Samuel Paty et « faire passer le message qu’il y en a marre ». Un internaute répondait « un clan se crée, on vous tient au courant » et un autre « oui à quand les actes ».

Alors que les représentants du culte attribuent ces messages de haine à « des groupes identitaires bien connus », le maire de Béziers, Robert Ménard (lui-même d’extrême droite), a tenu à préciser qu’ils ne venaient pas de sa ville mais de Haute-Savoie.

Le procureur de Béziers, qui a ouvert une enquête pour « provocation publique par un réseau de télécommunication à la haine contre une personne ou un groupe de personnes en raison de sa religion » et « provocation publique par un réseau de télécommunication, non suivie d’effet, à commettre le délit de destructions d’un bien par moyen dangereux pour les personnes », indique à Mediapart s’être dessaisi de cette procédure le 22 octobre, au profit du parquet de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), « les investigations ayant permis de localiser le mis en cause » dans le ressort de ce tribunal.

Le parquet de Saint-Nazaire a confirmé, ce mercredi, qu'un habitant de La Baule était convoqué devant le tribunal en janvier 2021. Cet homme de cinquante ans originaire de Béziers, qui a reconnu les faits lors de sa garde à vue, risque jusqu'à un an de prison et 45 000 euros d'amende.

Dans la nuit du 20 au 21 octobre, vers 1 h 45,  trois vitres de la mosquée Nour El-Mohamadi, située dans le centre-ville de Bordeaux (Gironde), ont été brisées. Des tags « Mahomet = lâche », « Vive la France » et « Enlève ton voile », à la peinture noire, sont apparus sur les murs, accompagnés de croix celtiques et de croix de Lorraine. Le parquet de Bordeaux a ouvert une enquête pour « dégradation de bien », confiée à la sûreté départementale.

Abdelaziz Manaa, le vice-président de cette mosquée bordelaise, rappelait dans 20 Minutes que « c’est la première fois qu’on a de la casse », même si le lieu de culte est régulièrement tagué. Trois jours avant l’attentat de Conflans, quelqu’un avait d’ailleurs inscrit le slogan « Ni Dieu ni maître, ni proxo ni mari » sur la façade. « On ne dépose pas plainte à chaque fois, car on n’a jamais de nouvelles », précisait ce responsable.

L’attentat de Conflans-Sainte-Honorine est-il susceptible de déclencher une explosion d’actes anti-musulmans ? Et qui tient les comptes ? Outre le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), que Gérald Darmanin veut aujourd’hui dissoudre, des instances plus « officielles » se penchent régulièrement sur ce phénomène. Comme la CNCDH, qui présente dans ses rapports annuels les indicateurs disponibles pour mesurer les différents types de racisme, tout en mettant en garde le lecteur contre leurs limites.

Evolution des faits racistes selon le Service central du renseignement territorial © Rapport 2019 de la CNCDH, publié en juin 2020 Evolution des faits racistes selon le Service central du renseignement territorial © Rapport 2019 de la CNCDH, publié en juin 2020

Abdallah Zekri préside l’Observatoire national de lutte contre l’islamophobie, un organe interne au Conseil français du culte musulman (CFCM), dont il est le délégué général. À ce premier bilan post-attentat de Conflans, il ajoute « quelques lettres d’insultes » reçues par des responsables religieux « suite à l’assassinat horrible de Samuel Paty ».

« Le climat est très lourd et l’inquiétude assez importante au sein de la communauté musulmane », estime Abdallah Zekri, pour qui les attentats, mais aussi les tensions avec les pays du Golfe et « les discours stigmatisants et haineux de certains hommes politiques » pèsent dans la balance.

« D’un côté, il y a la confusion volontairement entretenue par certains groupuscules identitaires, pour qui les musulmans sont responsables de tous les maux que la France traverse. De l’autre, ceux qui veulent taper plus fort sur les musulmans pour récupérer les voix de l’extrême droite. Je l’ai toujours dit aux musulmans français : à chaque approche d’élection, préparez-vous à en recevoir plein la gueule. »

Depuis une convention signée en 2010 avec le ministère de l’intérieur (alors occupé par Brice Hortefeux), le CFCM est informé des plaintes déposées dans les commissariats et les gendarmeries pour des actes à caractère islamophobe. En droit, on parle donc d’infractions commises « à raison de l'appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, des personnes décédées à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée » (le CFCM s’intéressant à ce dernier point).

À partir de ces plaintes, sur le premier semestre 2020 (de janvier à juin), l’Observatoire national de lutte contre l’islamophobie recense 85 actes islamophobes, dont 46 menaces et 18 atteintes aux lieux de culte et cimetières, précise Abdallah Zekri, qui souligne toutefois l’existence d’un chiffre noir : tous ces actes ne font pas l’objet d’une plainte, notamment les injures et menaces sur les réseaux sociaux.

Le bilan qu’avait établi l’Observatoire national de lutte contre l’islamophobie après les attentats contre Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher reste inégalé à ce jour. En deux semaines, il avait recensé 128 actes anti-musulmans en France (hors Paris et petite couronne), dont une trentaine de dégradations de mosquées,  et une centaine de menaces et insultes. C’était presque autant que sur toute l’année 2014.

Dans un entretien accordé à Mediapart, en 2019, le sociologue Abdellali Hajjat rappelait qu’il existe « une certaine corrélation entre l’évolution des actes racistes enregistrés par le ministère de l’intérieur et l’actualité. Lorsqu’il y a des conflits en Palestine, le ministère note une augmentation des actes antisémites ; après les attentats de 2015 et 2016, il note une augmentation des actes islamophobes ».

Avec ses collègues Narguesse Keyhani et Cécile Rodrigues, l’universitaire a étudié les suites judiciaires réservées aux infractions à caractère raciste dans trois tribunaux correctionnels, en 2018, et identifié quelques points communs entre ces affaires. Dans leur article « Infraction raciste (non) confirmée », publié par la Revue française de science politique, ces trois universitaires expliquent notamment que « sur les 458 mis en cause répertoriés » dans leur étude, « seulement 11 sont identifiés à des mouvements politiques, dont 9 à la mouvance d’extrême droite ». « Dans les affaires qu’on a traitées, la dimension idéologique est très marginale », précise aujourd’hui Abdellali Hajjat, évoquant plutôt le poids du « racisme quotidien ». 

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Article mis à jour le mercredi 28 octobre à 16h : Ajout du procès prévu à Saint-Nazaire en janvier 2021.