En Picardie, le FN prospère et «les gens s’ennuient terriblement»

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Dans l’Oise, le Front national est arrivé deuxième au premier tour. Le parti d'extrême droite fait ses meilleurs scores dans les villages qui se vivent comme étant à l’abandon. Reportage avec la sénatrice socialiste du département, Laurence Rossignol.

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De notre envoyée spéciale à Compiègne et Jaux (Oise)

La Picardie, c’est à 40 minutes de train de Paris. Enfin, quand train il y a. Ce samedi là, il fallait deux heures pour rejoindre Compiègne. « Faudrait voir aussi le rôle de la SNCF dans la montée du Front national », peste la sénatrice socialiste de l’Oise, Laurence Rossignol, coincée au fond d’un car à Creil, devant la caisse de sa voisine où miaulent deux chats persans.

Depuis dimanche, elle a examiné à la loupe les résultats du premier tour de son département, une terre de droite mais gérée par la gauche depuis 2004. Marine Le Pen y a pulvérisé son score national avec 25,08 % des voix, juste derrière Nicolas Sarkozy (26,59 %) et devant François Hollande (24,90 %). Le vote frontiste n’y est pas nouveau. En 2002 déjà, Jean-Marie Le Pen avait obtenu près de 23 % des suffrages. Mais en 2007, Sarkozy avait raflé la mise. Cette année, ce sont les petites communes rurales ou périurbaines qui ont porté haut Marine Le Pen, avec des scores dépassant souvent 30 %.

Panneau électoral, Jaux (Oise). © L.B. Panneau électoral, Jaux (Oise). © L.B.

Dans ces départements devenus la grande banlieue de Paris (lire aussi nos enquêtes sur la Seine-et-Marne), les habitants ont souvent quitté la ville pour acheter à crédit un pavillon ou trouver un logement moins cher. Ils font plus d’une centaine de kilomètres par jour pour aller travailler et les pleins d’essence grèvent leurs budgets. Dans leur village, une classe risque de fermer, la gendarmerie est souvent porte close, il faut prendre la voiture, encore, pour aller à la poste. Il n’y a pas de gare. « Ici, les gens s’ennuient terriblement, dit Laurence Rossignol. Et on ne sait pas quoi faire contre l’ennui. »

Si la gauche est parvenue à convaincre une large majorité des quartiers populaires des grandes villes, « ces ouvriers qui s’interrogent sur le sort de leur entreprise, (…) ces agriculteurs qui n’ont plus confiance dans la politique qui leur est proposée, ces retraités qui n’y arrivent plus (...) et ces jeunes qui se sentent en rupture », selon les mots de François Hollande, sont loin d’adhérer au message de « changement » du candidat socialiste.

François Ferrieux et Laurence Rossignol à Jaux. © L.B. François Ferrieux et Laurence Rossignol à Jaux. © L.B.

Jaux, 2 300 habitants sur les bords de l’Oise. Dans le centre-ville, de vieux bâtiments de brique sont promis à la destruction pour de nouveaux appartements. Autour, beaucoup de pavillons. Le 22 avril, l’unique bureau de vote a placé Nicolas Sarkozy en tête à 29,62 %, suivi de Marine Le Pen avec 24,88 % des suffrages, loin devant François Hollande à 21,96 %. Dans les villages à côté, le FN a fait encore mieux. « Plus le village est petit, plus le vote Marine Le Pen est fort », explique Laurence Rossignol (PS).

A Jaux, elle retrouve le conseiller général du canton, François Ferrieux. Pour le porte-à-porte sous la pluie, il a choisi un petit ensemble de logements sociaux. Il y connaît tout le monde. Ou presque. La première dame qui ouvre la porte lui fait la bise. Pour le second tour, elle hésite : « On ne sait pas encore ce qu’on va faire. » Au premier, elle jure avoir mis « deux papiers dans l’enveloppe ». « Mon mari aussi. Parce que, d’un côté comme de l’autre, on n’en aura pas plus. Faut être réaliste, on est des petits ouvriers. A la fin du mois, ça changera rien. » Devant deux élus du PS, on ne dit pas qu’on a voté FN. Plusieurs habitants refusent de parler. L’un d’entre eux maugrée en passant vite. A l’arrière de son crâne rasé, il a fait tatouer une croix celtique.

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Je me suis rendue dans l’Oise samedi 28 avril et j’ai suivi toute la journée la sénatrice socialiste Laurence Rossignol.