A Nation, la grenade de trop

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Des vidéos inédites précisent les circonstances dans lesquelles des policiers ont lancé une grenade dans la foule, blessant grièvement un jeune de 28 ans à la tête, à Paris. Il n’y avait pas de danger imminent pour les fonctionnaires, qui ont ensuite lancé une grenade lacrymogène vers le blessé.

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Comme à Sivens, en octobre 2014, une grenade lancée sans précaution a touché un jeune, jeudi 26 mai, près du cours de Vincennes, à Paris. Comme en octobre 2014, après Sivens, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve a fait savoir qu’il fallait « établir les circonstances » de l’incident, tout en saluant « la mobilisation des forces de l’ordre », « engagées pour sécuriser » la manifestation.

Jeudi, Romain D., 28 ans, a été atteint à la tête par l’éclat d’une grenade de désencerclement lancée dans la foule à l’issue de la manifestation contre la loi sur le travail. Victime d’une « fracture temporale avec enfoncement de la boîte crânienne », il s’est écroulé, puis a repris connaissance peu avant d’être emporté par les pompiers. Il a été plongé dans le coma, samedi, après avoir été opéré à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. Photographe indépendant, il portait une caméra Go-Pro et filmait les événements de l’après-midi.

Les policiers rejoignent leurs collègues, en avant le gradé tient déjà la grenade à la main droite. © Capture d'écran de la vidéo réalisée par LDC. Les policiers rejoignent leurs collègues, en avant le gradé tient déjà la grenade à la main droite. © Capture d'écran de la vidéo réalisée par LDC.

En dépit de l’existence de deux vidéos (que l'on peut retrouver ici et ) qui montrent sans ambiguïté un policier lancer une grenade de désencerclement dans la foule, Bernard Cazeneuve ne s’est pas exprimé sur les faits, dans l’attente des résultats de l’enquête. Il a souhaité, par communiqué, un prompt rétablissement au « jeune homme » blessé par la police. Le ministre de l’intérieur a aussi reçu sa famille samedi matin, en compagnie du préfet de police Michel Cadot.

Deux enquêtes sont ouvertes, toutes deux entre les mains de l’IGPN, la police des polices : l’une à la demande du ministre, qui vise examiner les conditions déontologiques de l’usage de cette arme et le respect des consignes de sécurité, l’autre a été ouverte, dès jeudi soir, par le parquet de Paris pour « violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique », pour déterminer les circonstances dans lesquelles la victime a été blessée, et l'origine de ses blessures.

Selon le ministère de l’intérieur, le policier a lancé cette grenade « de manière conventionnelle » – vers le sol et non pas en l’air –, mais « le contexte » dans lequel il l’a fait reste plus incertain, reconnaît-on. L’autre point d’interrogation, plus technique, mis en avant par le ministère – « sans vouloir minorer les faits » – vise à déterminer comment la grenade – ou un éclat de celle-ci – a pu atteindre la tête de la victime.

L’incident, qui pourrait laisser d’importantes séquelles à Romain D., pose la question plus générale de l’arsenal utilisé ces dernières semaines par les forces de l’ordre pour contenir les manifestations contre la loi sur le travail à Paris et en province. De nombreuses personnes ont été touchées par des tirs de Flash-Ball, ou de grenades de désencerclement, dans des conditions non réglementaires – tirs tendus de Flash-Ball ou de grenades par exemple. L’usage de cet armement – « moyens de force intermédiaire » – répond de fait aux directives du ministre de l’intérieur.

« Des consignes politiques, signées du ministre, ont été données par l'intermédiaire des préfets de faire preuve de la plus grande fermeté face aux troubles, explique Luc Larcher, secrétaire général adjoint de l’UNSA officiers. Ce sont des moyens de fermeté, dans le respect des règles républicaines. » Le ministre « ne valide pas les dispositifs » de maintien de l’ordre parisien, précise-t-on cependant au ministère. Place de la Nation, lieu d’arrivée de la manifestation, le préfet avait disposé plusieurs unités de CRS, Gendarmes mobiles, Compagnie d’intervention (CI) et Compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI, les anciennes « BAC secteurs ») afin de procéder à des « saute-dessus » au fur et à mesure de l’arrivée du cortège syndical sur la place. Cette course à l’interpellation s’est poursuivie jusqu’à la porte de Vincennes, où la grenade a été employée.

La ligne de policiers qui progresse cours de Vincennes en direction d'un groupe de manifestants © Video Claire Ernzen La ligne de policiers qui progresse cours de Vincennes en direction d'un groupe de manifestants © Video Claire Ernzen

De nouvelles vidéos obtenues par Mediapart montrent qu’en fait de « sécurisation », les policiers qui sont intervenus cours de Vincennes, membres d’une Compagnie d’intervention (CI) de la préfecture, ont utilisé cette grenade sans être confrontés à aucun danger imminent, au milieu d’une foule composée pour beaucoup de curieux et de journalistes. Ils rejoignaient trois collègues postés dans une cour d’immeuble avec un interpellé. Une habitante de l’immeuble au pied duquel s’étaient retranchés les policiers filmait la foule et le face-à-face, lorsque survient l’explosion. « Quand ils ont tiré cette bombe, je filmais, mais j’ai eu un mouvement de recul, j’ai eu peur, raconte-t-elle à Mediapart. Et puis, j’ai vu la personne au sol. Ça aurait pu être un enfant du quartier. Il y a plein d’enfants à cette heure-ci dehors ! »

Vincennes : explosion de la grenade de désencerclement vue depuis l'immeuble © Mediapart

Dans les minutes qui suivent l’explosion de la grenade, plusieurs personnes portent Romain D. quelques mètres plus loin. À l’abri, pensent-ils. En réalité, les policiers lancent encore deux grenades lacrymogènes en direction de la foule, l’une d’elles atterrit à un mètre à peine du blessé.

Vincennes : des grenades lacrymos jetées à proximité du blessé © Mediapart

La puissance de l’explosion surprend l’immeuble. Introduite en 2004, la grenade à main de désencerclement (GMD) émet 160 décibels, et propulse des projectiles en caoutchouc – 18, au total – alentour, mais aussi les débris parfois coupants et plus ou moins gros de son emballage. Fabriquée notamment par la société SAPL, sous la dénomination commerciale DBD 95 (pour  « Dispositif balistique de dispersion », on l’appelle aussi « Dispositif manuel de protection », DPM), elle a été conservée dans l’arsenal des forces de l’ordre malgré des incidents mentionnés en novembre 2014 dans le rapport d’inspection sur « l’emploi des munitions en opérations de maintien de l’ordre ».

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Les vidéos ont été mises à notre disposition par la documentariste Claire Ernzen.