A Paris, l’affaire Girard révèle les fractures au cœur des gauches

La semaine dernière, la démission de l’adjoint à la culture, accusé de complaisance avec l’écrivain Gabriel Matzneff, a provoqué une crise politique entre Anne Hidalgo et les écologistes. Les désaccords traversent toute la gauche, à l’ère de #MeToo.

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Dimanche 28 juin, sur le parvis de l’Hôtel de Ville. Au terme d’une élection municipale hors norme, marquée par l’épidémie de Covid-19, Anne Hidalgo, entourée des siens, fête une victoire éclatante. Elle tient sa revanche sur toutes celles et ceux qui l’ont sous-estimée, lâchée en rase campagne et déclarée perdue pour la politique. Les commentateurs en font même une présidentiable pour une gauche en mal d’incarnation.

À peine un mois plus tard, la voici au cœur d’une violente crise politique au sein de sa majorité, composée du PS, du PCF, de Génération.s et d’Europe Écologie-Les Verts.

La semaine dernière, Anne Hidalgo a demandé l’exclusion de deux écologistes de la majorité, en pointe dans l’affaire Christophe Girard, du nom de cet adjoint accusé de complaisance avec l’écrivain Gabriel Matzneff visé par une enquête pour viols sur mineurs. L’élu à la culture, vétéran des luttes pour les droits des LGBTQI+, a fini par démissionner, mais fut ovationné par le conseil de Paris à la suggestion du préfet de police Didier Lallement…

Les deux élues, Alice Coffin et Raphaëlle Rémy-Leleu, ont quant à elles été placées sous protection policière en raison du harcèlement sexiste et lesbophobe qu’elles subissent sur les réseaux sociaux.

Les désaccords sont patents ; le gouffre, béant, entre des conceptions politiques divergentes, des pratiques politiques différentes et des sensibilités opposées sur les luttes féministes et minoritaires ; la majorité chancelle, et une partie des socialistes ne masquent plus guère leur gêne vis-à-vis de leur patronne.

Comment expliquer cette crise ? Que dit-elle de l’état de la gauche, de ses débats, et de la « révolution féministe » engagée ces dernières années, singulièrement depuis #MeToo ? Et que s’est-il réellement passé ces derniers mois ?

Anne Hidalgo et Christophe Girard, le 23 janvier 2020, à Paris. © STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

« L’affaire Girard »

Au cœur des débats, il y a d’abord le sort d’un élu de longue date, ami d’Anne Hidalgo, très introduit dans les milieux culturels de la capitale – il fut adjoint à la culture pour la première fois en 2001, et maire du IVe arrondissement.

Depuis la publication cet hiver par le New York Times, puis par Mediapart, de deux enquêtes sur l’affaire Matzneff, Christophe Girard est mis en cause pour avoir contribué au système de complaisance dont l’écrivain français a bénéficié pendant des décennies. Il a été entendu comme témoin par la police en mars, sans qu’aucune charge soit retenue contre lui à ce jour.

Pour sa défense, Girard, encore jeudi 30 juillet sur France Inter, se présente comme un « lampiste », une petite main au service de la Fondation Saint Laurent, pour laquelle il a longtemps travaillé et qui a financé Matzneff, et se défend d’avoir été « ami » avec Matzneff, malgré des déjeuners encore récents (lire l’enquête de Marine Turchi).

Ce dernier l’affirme pourtant et lui a dédicacé un de ses ouvrages dans lequel il évoque ses relations avec Vanessa Springora, autrice du récit Le Consentement (Grasset, 2019), à l’origine de l’enquête préliminaire. Girard ne concède qu’une seule erreur : il jure ne pas avoir lu ses livres, dans lesquels Matzneff contait par le menu ses relations sexuelles avec des mineures.

Devant la presse, Girard a plusieurs fois parlé récemment des « amours » de Matzneff et pointé la responsabilité de la mère de Springora. « La pédophilie, c’est monstrueux, ça me dégoûte. […] Mais je suis aussi d’une génération qui considère qu’il faut séparer l’œuvre de l’auteur. Je disais ça aussi pour Polanski », a-t-il expliqué en février dernier.

Deux féminismes ?

Ces éléments suffisent, aux yeux d’une partie de la gauche et des réseaux féministes, pour demander la mise en retrait de celui qui fut aussi cadre au sein du groupe LVMH (lire notre reportage lors du rassemblement du 23 juillet).

En cause : l’exemplarité dont les élu.e.s doivent faire preuve ; l’immensité du combat à livrer contre les violences sexistes et sexuelles, notamment sur les mineur.e.s, un phénomène endémique qui structure les rapports entre hommes et femmes ; l’impunité dont ont bénéficié, et bénéficient encore, les agresseurs, y compris en politique.

Plusieurs élu.e.s, notamment écologistes, lors du rassemblement jeudi 22 juillet, à Paris. © LB

À l’inverse, une partie du PS y voit une dérive dangereuse du mouvement féministe.

Girard lui-même, qui a dénoncé la « misandrie » des deux élues écologistes, évoque la « cancel culture », qui consiste à effacer de l’espace public celui ou celle qui est mis en cause pour des propos, ou des actes, jugés contraires à la cause de l’égalité (de genre, de race, de classe, de sexualité…). Une notion complexe, et très décriée.

« Cela témoigne de valeurs profondément différentes entre nous », estime aussi Rémi Féraud, sénateur de Paris et président du groupe Paris en commun au conseil de Paris, qui s’est dit « effrayé » sur Twitter par les propos tenus par Alice Coffin dans une vidéo datant de 2018 et exhumée au plus fort de la polémique. La militante y explique que « ne pas avoir un mari, ça m’expose plutôt à ne pas être violée, à ne pas être tuée, à ne pas être tabassée ». Un discours « séparatiste »« qui stigmatise tous les hommes et que nous rejetons », selon Rémi Féraud.

Cette ligne est partagée par l’essayiste Caroline Fourest qui dénonce depuis des mois le « poison victimaire » au sein du mouvement féministe, et défend Girard ; par la patronne de la rédaction de L’Obs Dominique Nora qui parle d’un « désastre radical qui jette le discrédit sur le féminisme » ; ou même, dans une moindre mesure par l’historienne Michelle Perrot, spécialiste du féminisme, qui évoque une « bascule dans un extrême qui ne peut que nuire à la cause des femmes ».

La maire de Paris Anne Hidalgo est sur cette ligne. « Elle-même était consciente du sujet, explique son premier adjoint Emmanuel Grégoire, qui fait partie de ceux qui avaient alerté pendant la campagne. Mais elle n’a pas voulu sacrifier un compagnon de route sur la base d’accusations de complaisance. Pour elle, il ne méritait pas d’être sacrifié sur l’autel de notre tranquillité [politique]. Anne est d’un féminisme à la française, et pas à l’américaine, un féminisme d’émancipation, et pas de rupture, et pas de confrontation. »

La maire de Paris s’était déjà illustrée, il y a trois ans, en demandant, avant de rétropédaler, l’interdiction d’un festival afroféministe non-mixte.

En revanche, Anne Hidalgo a plusieurs fois soutenu les Femen, aux méthodes d’action pourtant spectaculaires, et ne demande pas le nettoyage systématique des collages contre les féminicides qui ornent de nombreuses rues parisiennes avec des slogans coups de poing (y compris, récemment, « un violeur à l’intérieur, un complice à la justice », ou « Schiappa, alliée d’un violeur »).

La maire de Paris a d’ailleurs été « choquée » de la nomination de Gérald Darmanin comme ministre de l’intérieur alors qu’il est visé par une plainte pour viol – malgré trois décisions de justice en sa faveur, la procédure a été relancée en juin. « Ce n’est pas un problème qu’on peut régler d’homme à homme, c’est un problème qu’on doit régler avec la société tout entière et qui concerne d’abord les femmes », a-t-elle affirmé.

Le cas Girard, plaident les proches d’Hidalgo, n’a rien à voir, parce qu’il n’est pas mis en cause comme auteur d’agressions.

Les alertes au sein de la majorité

Mais la ligne de fracture, que l’on pourrait résumer par le clivage vieux comme le mouvement ouvrier entre les révolutionnaires et les réformistes, n’est pas aussi linéaire que les joutes verbales de ces derniers jours le laissent à penser.

Elle traverse à peu près toutes les formations politiques. À commencer par le PS. « Même chez nous, cela n’a jamais été “circulez, rien à voir” », explique une élue socialiste, sous couvert d’anonymat.

Au sein de la majorité de Paris, il y a eu plusieurs alertes en interne. Cet automne déjà, de la part de Génération.s, lors de la négociation de leur accord de premier tour avec Anne Hidalgo. Puis de nouveau cet hiver après les révélations du New York Times.

Une réunion a même eu lieu fin février avec les colistiers de Christophe Girard dans le XVIIIe arrondissement. Une dépêche de l’AFP en avait alors fait état et raconté que le ton était « monté ». « La jeune génération ne comprenait pas qu’il y a 30 ans, je n’ai pas dénoncé. J’ai fait de la pédagogie. J’ai expliqué… et vous pouvez vérifier, la liste n’a pas bougé », avait alors réagi Girard.

Ce dernier avait également été convoqué à une réunion avec Hidalgo, Emmanuel Grégoire, le directeur de campagne, qui avait tiré la sonnette d’alarme sur le risque politique à reconduire l’adjoint, et Jean-Louis Missika, président de la plateforme de campagne. Mais Hidalgo avait tranché en faveur de son « ami ».

Dans les mois qui suivent, d’autres alertes viendront, notamment des écologistes lors des négociations de second tour (s’ils n’en font pas un point de rupture, ils l’évoquent et repartent convaincus que Girard ne sera pas reconduit). « Beaucoup de messages ont été passés. Sur le manque de renouvellement pour un élu en poste depuis 2001, à propos de son amitié avec Matzneff, et sur sa défense lunaire », soupire un adjoint parisien, sous couvert d’anonymat, qui juge sévèrement la « faute » commise par Hidalgo.

« On a été plusieurs déclencheurs d’alerte. Mais ce n’était pas facile : il n’est pas poursuivi par la justice, il est donc innocent. Et parce qu’il ment comme un arracheur de dents », dit un autre élu, lui aussi à l’abri du off, tant le contexte est tendu.

Hidalgo n’a rien voulu entendre, c’était sa décision, et elle l’a défendue jusqu’au bout.

Les contradictions du PS                  

En plus d’être contestée en interne depuis des mois, elle n’est pas non plus parfaitement cohérente avec les choix faits par le Parti socialiste d’Olivier Faure. Depuis son élection comme secrétaire national, il revendique un changement d’ère dans la vieille maison qu’il dirige, et tente de définir une nouvelle doctrine pour les élus ou les candidats mis en cause pour leur comportement avec les femmes.

Mediapart l’a documenté à plusieurs reprises ces derniers mois, quand le PS a retiré l’investiture au maire de Saint-Nazaire, qui avait soutenu un de ses adjoints, accusé de viol par une conseillère municipale de la majorité, au candidat PS à Lorient, mis en cause pour violences conjugales, ou à la tête de liste de Strasbourg, Mathieu Cahn, débranchée au nom des « valeurs féministes » du parti – notamment pour avoir animé un blog de photos de jeunes femmes nues alors qu’il était adjoint à la jeunesse.

Les trois cas posent pourtant des questions similaires à celles soulevées par l’affaire Christophe Girard. Aucun d’entre eux ne repose sur une procédure judiciaire en cours. Aucune des têtes de liste n’était alors visée par une plainte. Et à l’une d’elles était reproché, non pas son attitude comme auteur de comportements inadaptés, mais son soutien à un tiers mis en cause. Soit précisément ce qui est imputé à Christophe Girard.

Au sein même du PS, la sénatrice Laurence Rossignol, ancienne ministre des droits des femmes de François Hollande, relativise l’opposition ancienne au sein du mouvement féministe. « À chaque fois, on tente d’opposer les féministes institutionnelles et les féministes radicales, entre celles qui se contentent de ce qu’elles ont, et celles qui n’en veulent plus, explique-t-elle. Mais il ne faut pas tomber dans le panneau. » Car, indique la parlementaire : « Les jamais contentes sont de bonnes féministes. »

« À l’heure de l’offensive réactionnaire raciste et anti-féministe qui se déploie dans les médias et les assemblées, il faut que le camp du progrès, de l’antiracisme, du féminisme, sache faire bloc », écrivent aussi deux élues de Génération.s, la formation fondée par Benoît Hamon au lendemain de la présidentielle de 2017, Roxane Lundy et Delphine Damis-Fricourt. À Paris, celle-ci a pourtant publiquement défendu Anne Hidalgo.

À l’instar de plusieurs socialistes interrogés ces derniers jours, elles voient dans l’opposition révélée par l’affaire Girard une question de génération : « Pendant qu’une génération se lève, parfois avec les radicalités inévitables de toute lutte, pour dénoncer les inégalités et les injustices qui traversent encore la société, la volonté délibérée d’une partie grandissante de l’élite culturelle et politique de caricaturer tout mouvement menaçant l’ordre établi n’est pas anodine. »

Le renouveau féministe

Car c’est bien dans le double contexte d’un renouveau du mouvement féministe, singulièrement depuis #MeToo, et d’une crainte d’un retour en arrière (le « backlash »), illustrée par la nomination de Gérald Darmanin au ministère de l’intérieur et d’Éric Dupond-Moretti à la Justice, que s’est nouée la crise qui secoue le conseil de Paris.

Elle s’inscrit aussi dans la droite ligne des débats qui ont agité le monde de la culture depuis le témoignage d’Adèle Haenel, salué par la profession, avant que l’actrice française ne quitte la cérémonie des César en criant « la honte » à l’annonce de la récompense offerte à Roman Polanski, pourtant visé par plusieurs accusations de viols sur mineures.

« La honte », c’est l’expression qu’a reprise l’écologiste Alice Coffin après l’hommage rendu à Christophe Girard au conseil de Paris…

© Barthelemy Bolo

« Pourquoi les débats semblent tendus, radicaux ?, s’interroge de son côté Laurence Rossignol. Parce que les femmes ont cru après #MeToo qu’on les entendait. Mais la société et les institutions font preuve d’une grande résistance… Alors face à un mur, les femmes crient de plus en plus fort. »

« La rhétorique antiféministe et la violence de la réaction nous renseignent sur le niveau de la bataille culturelle en cours », explique l’écologiste Raphaëlle Rémy-Leleu, ancienne porte-parole d’Osez le féminisme, avant de pointer la Une récente de La Dépêche du midi.

« Bataille culturelle », Alice Coffin, sa camarade nouvellement élue au conseil de Paris, utilise aussi l’expression : « J’accorde beaucoup d’importance au symbolique et aux représentations. Quel imaginaire renvoie-t-on quand on promeut tel ou tel représentant politique ? Après, bien sûr, il faut faire très attention car derrière les symboles, il y a des individus. »

« Lorsqu’on a soutenu les actions chocs d’Act Up, on ne hurle pas à l’indécence d’une pancarte. C’est participer à la vague antiféministe et au Backlash réactionnaire. Toutes les femmes en pâtiront. Nos combats sont trop importants et la lutte est trop rude. Je n’ai qu’un seul camp: celui des femmes, de leurs droits et de l’égalité avec les hommes », a aussi répondu sur Twitter la présidente de la Fondation des femmes, Anne-Cécile Mailfert, que Girard avait citée quelques heures plus tôt en guise de brevet féministe.

De nouvelles formes de mobilisation, un sujet récent

Les formes de mobilisation changent aussi. En témoigne, entre autres, la manière dont s’est organisé le rassemblement devant l’Hôtel de Ville jeudi 23 juillet : il n’y avait pas d’organisation constituée, mais une trentaine de militantes issues de plusieurs groupes (La Barbe, les Colleuses, #NousToutes notamment), souvent jeunes, et adeptes de slogans chocs.

Celles-ci se sont réunies en début de semaine sous l’appellation « collectif du 23 juillet », après s’être rencontrées lors des manifestations contre la composition du gouvernement de Jean Castex. « Je milite contre les violences sexistes et sexuelles, j’étais devant la Cinémathèque pour protester contre l’hommage à Roman Polanski », explique par exemple Laurent, une des personnes à l’origine du rassemblement.

Lors du rassemblement jeudi 22 juillet à Paris, devant l'Hôtel de Ville. © LB

Ce sont elles qui ont élaboré les slogans et les banderoles. Y compris les plus polémiques, comme « bienvenue à Pedoland » et la parodie du slogan d’Anne Hidalgo « Paris en commun », « Pedo en commun ».

« Ni Raphaëlle Rémy-Leleu ni Alice Coffin n’étaient au courant des pancartes », insiste Sabine, des Colleuses. La militante les assume : « Il était évident que nous allions avoir à choquer car on savait qu’on ne serait pas très nombreuses. Choquer, c’est la force politique des pancartes… »

« Dans les manifs, je ne suis pas d’accord avec tout, mais ça ne me dérange pas trop quand c’est excessif. Parce que ça me fait réfléchir », explique Alix Béranger, cofondatrice de La Barbe, et ancienne compagne d’Alice Coffin.

Surtout, les militant.e.s voulaient alerter, au-delà de l’affaire Matzneff, sur d’autres dossiers (lire à ce sujet le billet d’une manifestante). « Le message qu’on voulait faire passer, indique-t-elle aussi, c’est que Christophe Girard n’est pas le seul problème », explique la féministe Alix Béranger. « Notre message allait bien au-delà de Girard », confirme Laurent, très mobilisé sur la pédocriminalité.

C’est aussi ce que disait l’appel diffusé sur les réseaux sociaux par Ni Una Menos, pointant notamment la plaque, votée l’an dernier, en hommage à Guy Hocquenghem, inlassable militant de la cause LGBT, cofondateur du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), figure de la gauche radicale dans les années 1970, mais vivement critiqué pour ses positions sur la sexualité des enfants.

© Ni Una Menos

Les militantes jurent donc qu’elles n’ont, à aucun moment, joué d’un sous-texte homophobe – homosexualité et pédocriminalité étant historiquement associées pour justifier les discriminations.

Devant l’émotion suscitée, au-delà des rangs du PS, le groupe écologiste s’est désolidarisé de ces pancartes. « Ce n’est pas mon choix, ni ce que j’ai scandé comme slogan, explique Raphaëlle Rémy-Leleu. La mairie de Paris n’est pas “pedoland”, et heureusement ! Mais c’étaient deux pancartes, ce n’est pas le gros du sujet… » La maire de Paris Anne Hidalgo a annoncé son souhait de déposer plainte pour injures publiques.

Activisme et politique institutionnelle

Outre les pancartes jugées scandaleuses par les élus parisiens, c’est aussi la méthode retenue qui fait débat : le choix d’appeler à un rassemblement devant l’Hôtel de Ville, mettant en cause un adjoint, et donc la maire de Paris, quand on est membre de la majorité municipale, et de crier, comme l’a fait Alice Coffin, « la honte » quand ses camarades se sont levés pour rendre hommage à Christophe Girard.

« Une majorité municipale, c’est un contrat. On ne peut pas être activiste et maire adjoint… Même moi, la méthode m’a choquée », dit une élue socialiste, qui soutient pourtant la position des écologistes sur Christophe Girard. Alors, poursuit-elle, les socialistes ont fait front : « Les politiques sont dressés à serrer les dents, et à faire front dans l’adversité. »

Il y avait d’autres moyens d’exprimer le désaccord sur le cas Girard, plaident les socialistes : demander une audience à Hidalgo, préparer un vœu en conseil de Paris…

« En politique, quand on passe un accord, on le respecte, explique Rémi Féraud, le président du groupe Paris en commun. La méthode qui consiste à exiger de l’autre qu’il cède tout de suite et sinon d’organiser un rassemblement devant chez lui pour l’insulter, relève d’une méthode totalitaire. L’enjeu, c’est la préservation de nos libertés. »

« Je ne conteste pas aux écologistes le droit de se mobiliser, et je connais la déclaration assumée d’un registre de provocation pour peser dans le débat public, estime, plus pondéré, Emmanuel Grégoire, premier adjoint PS à Paris et ex-directeur de campagne. Mais il y avait d’autres moyens de faire passer les messages. Les écologistes ont tout de suite sorti l’arme nucléaire du rassemblement. Ce mode de régulation par le clash est potentiellement dangereux, il faut un minimum de respect entre nous. »

Du côté des écolos, malgré quelques réticences en interne, et des débats, vieux comme leur parti, sur l’activisme, on assume le choix de faire appel à des militantes de terrain pour renouveler les assemblées.

« J’assume complètement ce choix, explique l’ancien candidat EELV David Belliard, devenu adjoint aux transports. Parce que l’écologie est fondamentalement liée à la lutte contre les inégalités, parce que les sujets ne sont jamais mieux portés que par les personnes concernées, et parce qu’Alice et Raphaëlle représentent des nuances différentes du féminisme, qui se sont retrouvées, à cette élection, autour d’un projet d’écologie politique. »

Et oui, indique Belliard, « cela a toujours été le cas chez les écolos, un pied dans les institutions, un pied dans la société civile ».

Les féministes, elles, estiment avoir parfaitement rempli leur rôle et contribué à révéler un entre-soi institutionnel, masculin et bourgeois. D’ailleurs, rappelle Alix Béranger, militante à La Barbe qui investit de manière spectaculaire des lieux de pouvoir majoritairement tenus par des hommes, « lors de nos actions, ceux qui hurlent le plus sont de gauche, car ils se vivent dans le camp du bien ».

« La controverse féministe est entrée dans les institutions, se félicite Raphaëlle Rémy-Leleu. Le distinguo entre féministe et élue n’est pas le bon, pas davantage que celui entre militante et élue. »

« Depuis DSK, on a avancé. Et on pensait avoir fait la pédagogie sur la radicalité, sur le féminisme qui irait trop loin, sur les victimes de violences sexuelles et le degré d’impunité que permet la société. Mais à chaque fois, on entend les mêmes arguments. Finalement cette affaire révèle le chemin qui reste à parcourir… Et c’est pour cela, entre autres, que je suis élue. »

« J’étais venue en politique exactement avec cet espoir-là, assume de son côté Alice Coffin. C’est comme ce que je fais avec La Barbe, ou comme journaliste : rendre visible les éléments que d’autres ont intérêt à laisser cachés. Le faire en politique me semblait être encore plus puissant… »

Elle assume en quelque sorte de « hacker » les pratiques politiques traditionnelles, qu’elle découvre depuis son élection le 28 juin dernier. « Le conseil de Paris est un lieu qui a été dessiné après des décennies d’usages, et où celui ou celle qui n’a pas les codes, ou l’ancienneté, est expulsé. »

Coffin voit d’ailleurs un symbole dans la protection policière qu’elle a demandée : « On doit désormais protéger l’intégrité de mon corps, le corps différent, étranger, le corps de lesbienne aussi, avec ses inflexions de voix différentes. »

Cette année, le groupe est « redevenu un peu punk », sourit Jérôme Gleizes. Le conseiller de Paris se souvient que ce n’est pas la première fois que les écologistes parisiens rendent fou leur allié socialiste : en 2008, le coprésident du groupe écolo de l’époque, Sylvain Garel, avait tenté d’arracher la flamme olympique pour protester contre le régime chinois. L’action, cependant, ne mettait pas en cause la politique municipale…

Le PS et EELV ont l’été pour se reparler, et trouver une issue à cette crise inédite. « Cette situation n’obère en rien la vie de la majorité, car tout le monde a envie de faire de belles choses. Reste une difficulté à purger dans l’été, avec les écologistes », glisse le socialiste Grégoire. L’écologiste Belliard : « On cherche encore une issue politique. »

Lénaïg Bredoux

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