Dans le Gard, l'exclu du PS est en position de faiseur de roi

Par Boris De La Cruz

La gauche est censée avoir remporté le département au soir du second tour, avec 11 cantons pour la gauche contre 10 à l'UMP et 2 pour le FN. Sauf qu'un de ses binômes, composé par Alexandre Pissas, exclu du PS en février, et sa colistière Sylvie Nicolle, donne des sueurs froides au PS local.

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Parmi les « troisièmes tours » départementaux qui permettront d'élire, jeudi 2 avril, les exécutifs locaux, peu devraient réserver des surprises. À l'exception de quelques départements, des majorités claires ne laissent guère de doute sur l'élection du président par les conseillers fraîchement élus. Finalement, l'extrême droite et le FN ne sont pas en mesure d'influer comme ils l'espéraient sur le cours des événements. Et dans les trois départements où il est encore dans le jeu, il n'y est pas au centre.

Ainsi, dans l’Aisne, où ni le PS ni l’UMP n’ont de majorité absolue (16 sièges contre 18), le centriste Nicolas Fricoteaux, ancien président du groupe des Indépendants dans l'assemblée sortante, devrait être élu à la tête d'une majorité relative. Et dans le Vaucluse, où s'opposent 12 élus de gauche, 12 élus de droite, 6 du FN et 4 de la Ligue du Sud, le parti d’extrême droite de Jacques Bompard, ce dernier a tendu la main à l’UMP en appelant à « l'union des droites ». Une solution que l’UMP souhaite éviter, en comptant l’emporter grâce au doyen des conseiller départementaux, Maurice Chabert, qui serait désigné en cas d'égalité.

Quant au Gard, les quatre élus FN ne sont pas ceux vers qui les regards sont aujourd'hui tournés. La situation dans ce département continue d'en dire long sur l'état du socialisme local. Car c’est une majorité bien incertaine qui est ressortie des urnes gardoises. Le rose bien pâle qui domine aujourd’hui pourrait même virer au bleu. La gauche a ainsi raflé vingt-deux sièges, contre vingt à l’UMP-UDI et quatre au FN. Arithmétiquement, le PS, les communistes et leurs alliés sont donc en position de continuer à régner sur un département qui n’a jamais été à droite. Sauf que les tractations vont bon train. Un seul binôme défaillant à gauche pourrait placer sur orbite un président de droite, d’autant que le FN peut s’ériger en arbitre.

Et le binôme défaillant est tout désigné : il s’agit de celui élu à Bagnols-sur-Cèze, où Alexandre Pissas et sa colistière Sylvie Nicolle pourraient changer la donne. Pissas est un vieux loup du PS gardois, plus franchement en odeur de sainteté à Solférino, qui n’avait pas soutenu sa candidature. La direction nationale avait ainsi préféré investir un autre binôme, éliminé comme l'UMP de 200 voix au premier tour. Au second tour, Pissas s'est ensuite imposé dans un duel face au FN, avec 53 % des voix. « Le diable est devenu le maître absolu de la situation politique, affirme un élu local, c’est lui qui peut permettre de conserver le département à gauche ou de le faire glisser à droite. »

« Rien n’est joué pour l’élection du président de notre assemblée jeudi, confirme une conseillère départementale de droite élue dimanche. Jusqu’au vote, personne ne peut dire qui va sortir gagnant. » La même confie que Pissas et sa colistière sont très sollicités. À droite comme à gauche, l’exclu d’hier est aujourd’hui le rouage incontournable des ambitions futures. « Il se délecte à négocier très chèrement sa place, dit un homme rompu au système Pissas. Il peut faire élire un président de droite ou un président de gauche, et en plus on aura besoin de ses voix pour gouverner, donc il est indispensable. Même s’il a promis à la gauche ses voix, jusqu’au dernier moment il y a une incertitude. »

Alexandre Pissas n’est pas un inconnu et son seul nom suffit à donner des boutons à de nombreux socialistes locaux, qui vont pourtant devoir composer avec lui s’ils veulent s’en sortir localement. Chirurgien de son état, il arpente inlassablement son canton articulé autour de la ville de Bagnols-sur-Cèze et de plusieurs petites communes rurales, dont Tresques, village dont il est le maire. Ce coup-ci, celui qui a fait toute sa carrière politique au PS pourrait bien se venger de son exclusion en février dernier. À l'époque, il avait refusé la tutelle de Solférino, mise en place à la suite des graves contentieux opposant le premier fédéral et le trésorier d'alors (lire notre enquête), dans la foulée du procès pour un détournement de 377 000 euros par l'ancienne comptable de la fédé (lire notre enquête).

Cette tutelle nationale, dirigée par le secrétaire national Emeric Bréhier, avait préféré à Pissas deux proches de Jean-Christian Rey, maire socialiste de Bagnols-sur-Cèze et ennemi de longue date de Pissas. Après coup, ce choix de la direction nationale du PS pourrait coûter cher localement, même si son intention était louable. En voulant l'écarter du jeu, Solférino voulait ainsi mettre fin aux dysfonctionnements nombreux rencontrés dans la section de Pissas.

Cette fameuse section « Bagnols Campagne », qui a compté près de 800 cartes dans un village de 1 700 habitants, était décrite comme « la section la plus importante de l’internationale socialiste », raconte un adhérent amusé de la situation mais inquiet face à la « vengeance Pissas ». À elle seule, elle représentait un tiers des voix des militants du Gard, et avait d’ailleurs très largement contribué à faire élire l’ancien premier fédéral Stéphane Tortajada en novembre 2012. Dans cette section, Mediapart a même pu constater notamment la présence surprenante d’une famille de trois personnes qui adhérait en 2013 à la fois à cette section gardoise et à l’UMP dans le Vaucluse… Un des membres de cette famille s’est même présenté l’an dernier sur la liste UMP d’Avignon !

« C’est Paris qui a investi les candidats socialistes sans passer par le vote des militants, note un militant proche de Pissas. Paris a investi tous les sortants, sauf Alexandre. » « Il tient là sa vengeance, redoute de son côté un élu socialiste. Il va rentrer au bercail et va sans doute gouverner avec la gauche, mais de l’intérieur il va s’arranger pour régler ses comptes. On va compter les morts au PS. » Hier honni, Alexandre Pissas est désormais le maître du jeu. « Il veut toujours être mis en avant et est capable de tout pour devenir un notable, note un cadre fédéral. Il a tenté d'être député puis sénateur, mais s'est à chaque fois cassé les dents. » Il se murmure maintenant qu’il souhaiterait être premier vice-président du futur conseil départemental.

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