« Vous puez ! » : un mouvement populaire se bat contre les élites politiques libanaises

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La crise du ramassage des ordures à Beyrouth a provoqué une vaste campagne citoyenne : « Vous puez ! », qui s'en prend désormais à la corruption et à l'incompétence des dirigeants libanais. Ses organisateurs doivent cependant trouver les moyens d'éviter la récupération et le sabotage politique.

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De notre correspondante à Beyrouth (Liban). - Il y a bien longtemps que la place des Martyrs, au centre de Beyrouth, n'avait pas rassemblé autant de Libanais sous le seul drapeau national. Le 29 août, ils ont été environ 70 000 à descendre dans la rue pour hurler leur écœurement de la classe politique libanaise, accusée de corruption. « Vous nous rendez malades », « le secret bancaire doit être levé pour tous les politiciens » ont été autant de slogans brandis par la foule. Emblématique de la déconnexion des dirigeants, celui de « l'appel de Mikonos » rappelle que le ministre de l'intérieur Nouhad Machnouk a dû abréger ses vacances sur l'île grecque, où il a été filmé, insouciant, en train de danser, pour revenir au Liban gérer la fronde populaire qui avait déjà explosé.

Le 22 août, lors d'un précédent rassemblement, plusieurs milliers de manifestants avaient en effet répondu à l'appel de la campagne civile « Vous puez ! ». Un nom on ne peut plus éloquent pour un mouvement dont le but initial est de militer pour une meilleure gestion de la crise des déchets que traverse Beyrouth. Alors que la température avoisine les 35 degrés, les détritus n'y sont plus ramassés depuis un mois et demi. Des montagnes de sacs-poubelle s'entassent ainsi dans les rues, contraignant les habitants à respirer des émanations nauséabondes.

À l'origine de ce scandale sanitaire se trouve la fermeture de la décharge de Naamé. Ouverte en 1998 pour quatre ans, cette décharge a finalement accueilli pendant 18 ans les 3 000 tonnes quotidiennes de déchets générés par le Grand Beyrouth et le Mont-Liban. Un enfer pour les 100 000 habitants établis autour du gigantesque dépotoir, contraints d'en subir la puanteur. Du haut de la colline surplombant la décharge aujourd'hui fermée, Ajwad Ayache apprécie de pouvoir de nouveau jouir d'un air respirable. « Le gouvernement avait alors dit qu'il la fermerait définitivement en janvier 2015, puis ça a été décalé au 17 juillet », dit ce militant de la Campagne pour la fermeture de Naamé.

Le jour même, ce 17 juillet, plusieurs centaines de manifestants ont coupé les routes menant à la décharge pour exiger que le gouvernement trouve une alternative. Ce dernier tarde cependant à avancer un plan d'action, ainsi qu'à se mettre d'accord sur le remplaçant de Sukleen, entreprise chargée du ramassage et dont le contrat est arrivé à terme : chaque parti politique souhaite en effet s'assurer qu'il profitera des retombées juteuses de ce marché.

Cette situation surréaliste symbolise à elle seule la corruption endémique dont pâtit le Liban. Sukleen et Sukomi, entreprise chargée quant à elle de l'exploitation de Naamé, sont en effet dirigées par le groupe Averda, dont le fondateur est un proche de l'ancien premier ministre Rafiq Hariri. Ce dernier lui avait confié en 1998 le marché du traitement des déchets sans qu'aucun appel d'offres n'ait lieu. Avec un coût avoisinant les 140 dollars la tonne, Averda pratique le tarif le plus élevé du Proche-Orient et l'un des plus chers au monde.

Des manifestants de la campagne "Vous Puez !" Sur leurs tee-shirts: "Marre de la criminalité, de la corruption et du sectarisme" © Jamal Saidi/Reuters Des manifestants de la campagne "Vous Puez !" Sur leurs tee-shirts: "Marre de la criminalité, de la corruption et du sectarisme" © Jamal Saidi/Reuters

Un mois et demi après son lancement, la campagne « Vous puez ! » est un succès indéniable. Dans un pays où l'électricité ne fonctionne que 12 heures par jour dans certains quartiers et où les coupures d'eau peuvent survenir plusieurs semaines d'affilée, la crise des déchets a été le scandale de trop pour une population fatiguée de subir les manquements de ses dirigeants. « On ne veut pas que le Liban devienne une poubelle, s'emporte Toni Hosni, médecin. Nos dirigeants n'en ont rien à faire de la manière dont on vit, il est temps que ça change. »

Les doléances des manifestants dépassent aujourd'hui largement la seule gestion des déchets. Certains ont exigé la démission du premier ministre Tammam Salam, d'autres celle de tout le gouvernement. La paralysie politique du pays est dans leur ligne de mire : « Ça fait deux fois que les députés renouvellent leur mandat sans nous consulter, ils sont illégitimes ! dénonce Rita, une gérante de PME. On veut des élections ! » Depuis mai 2014, le pays n'a pas de président. Aucun des deux principaux blocs politiques, le « 8 mars » supporté par l'Iran et le « 14 mars » au parrain saoudien, ne possède la majorité nécessaire pour imposer son choix. En conséquence, le processus législatif est à l'arrêt, et le pays va clairement à la dérive.

La réussite du mouvement réside avant tout dans sa capacité à mobiliser des habitants qui n'ont pas l'habitude de descendre dans la rue. Pour beaucoup, « Vous puez ! » est la première manifestation à laquelle ils participent de leur vie, ou au moins depuis la révolution du Cèdre en 2005. Survenue après l'attentat contre Rafiq Hariri, elle avait réuni dans la rue plusieurs centaines de milliers de personnes opposées à l'occupation syrienne du Liban. D'abord porteuse d'espoir pour beaucoup, qui y voyaient aussi l'occasion de remettre en cause le système politique confessionnel du Liban, elle a finalement déçu. La récupération politique du mouvement par les élites communautaires a en effet eu l'effet inverse, renforçant le confessionnalisme de la scène politique.

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