En Grande-Bretagne, Cameron dans les pas de Thatcher

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Après trois ans de politique de rigueur sous David Cameron, l'économie britannique stagne toujours. Pourquoi continuer dans cette direction désormais contestée ? Afin de poursuivre l'héritage de Margaret Thatcher.

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De notre envoyé spécial à Londres.

Brenda n’a pas vraiment envie de parler de ses difficultés financières. Mère de trois enfants âgés de 13 à 22 ans, avec un mari confiné à la maison suite à un accident du travail, elle a bien du mal à joindre les deux bouts. Mais elle ne veut surtout pas donner l’impression de se plaindre de son sort : « Nous, les Britanniques, nous préférons garder nos problèmes pour nous », plaide-t-elle en esquissant un léger sourire.

Néanmoins, encouragée par un travailleur social de la municipalité d’Islington, un arrondissement du centre de Londres, elle finit par se lâcher. Son époux, qui peine à se déplacer, a vu sa pension d’invalidité réduite (une commission lui a demandé de démontrer son handicap et l’a jugé moins grave qu’il ne le disait) ; son fils de 18 ans a perdu les subsides étatiques qui l’encourageaient à rester à l’école ; son allocation chômage (elle travaille à mi-temps) est stagnante depuis trois ans ; et elle risque de devoir payer un impôt supplémentaire sur la chambre désormais vide qu’occupait autrefois son aîné dans leur logement social.

Aidan Walker, le travailleur social qui accompagne Brenda, ne peut s’empêcher d’intervenir : « Vous voyez, tous ces problèmes découlent des politiques du gouvernement tory ! » En effet, si Brenda et sa famille n’ont jamais connu une existence aisée, ces dernières années sont devenues cruellement difficiles du fait de la politique d’austérité mise en œuvre par David Cameron depuis son accession au 10 Downing Street en 2010. Le premier ministre conservateur n’avait pas caché ses intentions lors des élections législatives qui l’ont porté au pouvoir après treize années de domination travailliste : estimant que la Grande-Bretagne vivait au-dessus de ses moyens en période de crise économique, il avait effectivement promis des coupes budgétaires sévères.

"Etes-vous prêts pour la réduction de vos bénéfices sociaux ?" demande une affiche municipale à Hackney à Londres. © TC "Etes-vous prêts pour la réduction de vos bénéfices sociaux ?" demande une affiche municipale à Hackney à Londres. © TC

Dans le débat qui traverse l’Europe à propos des politiques d’austérité, le gouvernement britannique a adopté une position singulière. Contrairement à de nombreux pays qui blâment l’Europe (ou l’Allemagne), expliquant qu’ils n’ont pas le choix puisqu’ils sont enserrés dans le carcan de l’eurozone (et les gros yeux d’Angela Merkel), le gouvernement de Sa Majesté assume parfaitement cette politique impopulaire. Le Chancelier de l’Échiquier (ministre de l’économie et des finances) George Osborne est aujourd’hui l’un des hommes les plus détestés du Royaume, même au sein de sa propre famille politique, mais cela ne l’empêche pas de répéter, discours après discours, qu’il entend maintenir le cap poursuivi depuis trois ans. Et il le fait avec l’approbation de David Cameron… en dépit de l’absence de résultats de ladite politique.

En effet, le mois dernier, la Grande-Bretagne a échappé de peu à une troisième récession en cinq ans, et tous les indicateurs économiques restent au mieux désespérément stagnants, au pire carrément au rouge. Telle est l’analyse du chroniqueur économique du New Yorker : « Quand Osborne et son patron, David Cameron, sont arrivés au pouvoir et se sont lancés dans un programme d’austérité sans précédent, l’économie se remettait lentement de la Grande Récession. Mais à la fin de l’année 2011, elle était retombée dans une récession dont elle ne parvient toujours pas à émerger. Même si, en 2012, les Jeux Olympiques de Londres ont offert une amélioration temporaire, le Produit national brut a de nouveau plongé depuis. On peut débattre pour savoir s’il s’agit d’une double ou triple récession, mais il n’en reste pas moins qu’Osborne avait promis la croissance et qu’à la place, il a offert un marasme prolongé. »

Depuis un an, de nombreuses voix s’élèvent au Royaume-Uni pour dénoncer cette politique improductive. L’hebdomadaire New Statesman a demandé l’an dernier à vingt économistes qui avaient soutenu Osborne en 2010 s’ils avaient changé d’avis : un seul a choisi de persister alors que les autres estimaient qu’il ne fallait plus être aussi dogmatique.

Du côté des bastions libéraux que sont des journaux comme le Financial Times ou The Economist, même son de cloche : on demande de cesser de s’obstiner. Et malgré les appels pressants du grand frère américain à abandonner les politiques d’austérité – de Barack Obama au Nobel d’économie Paul Krugman, qui intervient régulièrement sur les ondes britanniques, les responsables américains s’inquiètent de la stagnation européenne –, l’équipe conservatrice-libérale au pouvoir à Londres n’entend pas changer de cap.

Sachant que la reprise attendue n’est toujours pas là, pourquoi une telle obstination dans la rigueur ? Il semble que la seule réponse qui tienne est la suivante : l’idéologie. David Cameron et les siens sont décidés à poursuivre les politiques thatchériennes de démantèlement de l’État providence.

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