Pour Boris Johnson, un seul objectif: la victoire

Par Carolin Emcke

En novembre 2015, Boris Johnson affronte l’historienne Mary Beard lors d’un débat télévisé. Leur duel jette une autre lumière sur le premier ministre britannique. Cet homme n’a cure de l’honnêteté politique et méprise les idéaux de la démocratie.

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C’est la colère. « Mênin aeide, thea, Pêlêiadéô Akhilêos »: « Chante, déesse, la colère d’Achille, fils de Pélée. » Tel est le premier mot de la première phrase de la première scène de l’Iliade, l’épopée d’Homère : mênin, la colère.

C’est par cette colère que Boris Johnson voudrait tout expliquer : la signification d’Homère, celle de la Grèce classique et de la démocratie qui nous a légué cet héritage. Johnson se campe sur la scène du Westminster Central Hall de Londres. Dans son dos, l’orgue monumental ; face à lui, une salle comble.

Il brandit les feuilles volantes sur lesquelles il a noté son discours, cite le début de l’Iliade sans y jeter un regard. Il tourne en rond sur l’estrade, s’interrompt sans cesse, ménage des pauses cocasses en invitant son public érudit à compléter ses citations (constatant qu’un homme s’empresse de lui répondre, Johnson s’amuse : « Ah, au fait, mon père est assis au premier rang ! »).

C’était le 19 novembre 2015, sept mois avant le référendum de juin 2016 sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Encore maire de Londres, Boris Johnson avait accepté de participer à un débat public, un concours d’éloquence ayant pour thème : « La Grèce contre Rome » (ou, plus précisément, la Grèce de l’époque classique contre la Rome antique).

Boris Johnson, diplômé d’Oxford, opte pour la Grèce. Son adversaire, la légendaire historienne de l’Antiquité Dame Mary Beard, de l’université de Cambridge, s’engage en faveur de Rome.

Boris Johnson, devant Downing Street, à Londres, le 2 septembre. © Reuters Boris Johnson, devant Downing Street, à Londres, le 2 septembre. © Reuters

À celles et ceux qui se demandent, ces jours-ci, à Bruxelles, à Belfast ou à Berlin, ce que Boris Johnson a en tête et ce qui l’a poussé à suspendre le Parlement britannique, on ne saurait trop recommander de visionner ce débat d’une heure et demie intitulé « Greece vs Rome ». Rien n’éclaire mieux le phénomène Johnson que cette joute.

La soirée est présentée par le journaliste de la BBC Andrew Marr, qui commence par féliciter Mary Beard pour son « courage ». Étrange moment. On ne peut s’empêcher de se demander ce que donnerait un tel plateau en France : si l’actuelle maire de Paris prenait place dans l’arène des idées face à l’historien Patrick Boucheron, gageons que personne ne tremblerait pour ce dernier.

Et Johnson ouvre les hostilités. En s’emparant précisément de cette colère inaugurale de « la plus grande épopée jamais écrite », cette indignation que n’importe qui, selon lui, est capable de ressentir « dès lors qu’on n’a pas envie d’être mené par le bout du nez ».

La Grèce de Johnson est cette terre qui nous a donné, à nous les modernes, des courants philosophiques et poétiques fondateurs, l’historiographie, les Jeux olympiques (« qui allaient être abolis par les Romains »), mais c’est aussi à sa colère que nous devons, et voilà la thèse centrale de Johnson, « l’esprit d’insoumission », le bon peuple ; c’est grâce à cette colère que l’individu peut regagner le cœur des événements.

Spectacle ravissant que de voir Boris Johnson se démener pour les idéaux de la démocratie : il est charmant, drôle, charismatique, il vibre pour Aristophane et Thucydide comme on vibre pour le Liverpool FC ou Manchester City, décrit la frise du Parthénon conservée au British Museum et la disposition des sculptures humaines et divines sur le même plan (sans émettre le moindre doute hypocrite quant au fait que ces œuvres volées méritent bien leur place au British Museum), il vante la satire grecque, il discourt en déployant toute la passion de l’intellectuel. Et l’on se prend soudain à croire l’anecdote selon laquelle le petit Boris, l’enfant surdoué, le nerd, réclamait à ses camarades de « jouer aux livres ».

« Grèce vs Rome », avec Boris Johnson et Mary Beard. © iqsquared

Arrivé à la moitié du temps qui lui est accordé, Johnson s’en prend avec un mépris consommé à la Rome antique (« Rome est une création de la Grèce […], tout comme l’Amérique est une création de l’Angleterre » – il ne peut s’empêcher de rire à son énormité…) et démonte tout ce qui lui tombe sous la main, la littérature, la gastronomie (!), n’hésitant pas à fustiger en cette Rome haïe le symbole de la tyrannie même, et affirmant pour conclure que ce sont bien les idéaux grecs qui s’apparentent aux nôtres : car n’étaient-ce pas les Grecs qui avaient « offert le droit de vote à l’humanité » ? La salle est en délire.

Et Mary Beard prend la parole. Elle n’aura même pas besoin des trente minutes qui lui sont allouées pour démolir de fond en comble le plaidoyer de Boris Johnson, décortiquant soigneusement ses différents rouages, faits de mensonges, de désirs pris pour des réalités et de distorsion des faits.

Quand a-t-il visité le British Museum pour la dernière fois ? Sur un pied d’égalité, les dieux et les hommes ? Simplement parce que les dieux gigantesques sont représentés assis ? Et l’Iliade serait donc la plus grande œuvre jamais écrite ?

Beard cite alors un homme politique anglais qui a justement décerné ce titre honorifique à l’Énéide de Virgile. Elle prend un malin plaisir à laisser planer le suspense, son regard oscille entre le public et Boris Johnson. Puis : « À qui doit-on cette phrase ? » Et Johnson de bégayer, pris la main dans le sac : « Euh, ça pourrait bien être moi. »

La Grèce démocratique tant chantée par son adversaire ? Ce n’est pas la Grèce, ce n’est même pas Athènes. Toute la martialité, la brutalité que Johnson vient d’attribuer à la seule Rome, Beard la situe à Sparte. Avec délectation, elle lamine toutes les affirmations de Johnson les unes après les autres, prouvant leur imprécision ou leur fausseté sans idéaliser Rome pour autant.

Beard est trop historienne pour cela : loin d’elle l’idée de nier la violence et l’exclusion des femmes, de voir la démocratie là où elle n’existait pas. Rome n’était pas un modèle, nous dit-elle, Rome était bien réelle, rugueuse, directe, ouverte : « Rome nous confronte avec notre propre identité. »

Avant que Mary Beard se rassoie sous un tonnerre d’applaudissements, Boris Johnson a compris que Rome va gagner. Et avant que le présentateur ait eu le temps d’annoncer le résultat du vote de la salle (la Rome de Mary Beard l’emportera à 56 contre 44 % face à la Grèce de Boris Johnson), le rhéteur change de camp : évidemment, affirme Johnson au bout d’une heure de débat, évidemment qu’il était secrètement d’accord avec la plupart des points soulevés par Mary Beard.

Il semble bien que Johnson se soucie comme d’une guigne de savoir s’il est pour la Grèce ou pour Rome – tout comme il lui est parfaitement égal, aujourd’hui, de savoir si le Royaume-Uni va quitter ou non l’UE.

Les idéaux de la démocratie, le droit de vote ne sont pour lui que de simples figurines au sein d’un discours qu’il déroule en méprisant aussi bien la véracité des faits que l’honnêteté politique (de même qu’un Parlement élu démocratiquement ne semble pas l’intéresser outre mesure, ni les moyens nécessaires afin de le soumettre à sa volonté). La seule chose qui compte, c’est la victoire. Et s’il ne peut l’obtenir, il pourra au moins affirmer, après coup, que les arguments victorieux qui ont mené à sa défaite étaient aussi les siens.

Homère, Iliade, livre I, vers 1-4, traduction et notes de Paul Mazon, révision de Caroline Noirot, Paris, Les Belles Lettres, 2019.

Traduit de l’allemand par Alexandre Pateau

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Cette tribune de l’essayiste allemande Carolin Emcke, déjà autrice de cette chronique en amont des élections européennes sur Mediapart, a été publiée le 29 août dans le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung.