Démocratiser l'Europe, peine perdue?

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À l'heure de la « Troïka » et d'une abstention record attendue aux européennes, l'affaire semble entendue : l'Union européenne n'est pas assez démocratique. Pour répondre à ce déficit, un essai déplace la réflexion : il ne s'agirait pas tant de renforcer les pouvoirs du parlement européen, que de repolitiser les institutions « indépendantes », comme la BCE et la Cour de justice européenne.

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La désertion s'amplifie à chaque scrutin. Le taux de participation aux élections européennes n'a cessé de baisser depuis 1979, année de la première consultation au suffrage universel pour le parlement de Strasbourg. À 63 % cette année-là (pour un total de neuf États), le taux a dégringolé, en 2009, à 43 % (moyenne pour 27 États). À l'échelon français, la tendance est identique, passant de 60,7 % (1979) à 40,6 % (2009). Les scores sont encore plus inquiétants chez certains « nouveaux entrants », comme en Pologne (24 % en 2009 – on y attend moins de 20 % cette année) ou en Slovaquie (20 %).

Malgré l'ampleur de la crise qui secoue la zone euro, et les pouvoirs chaque fois plus importants accordés au parlement européen au fil des nouveaux traités, l'abstention pourrait établir un nouveau record en mai. En France en particulier, les européennes continuent d'être considérées comme des élections de second ordre, qui mobilisent encore moins que les cantonales (45 % de participation en 2011). Le parlement européen a beau assurer cette année que « cette fois-ci, c'est différent », vantant la campagne « à l'américaine » des chefs de file désignés pour présider la Commission européenne, il faut une bonne dose de méthode Coué made in Bruxelles pour y croire.

Pour le parlement, ce recul continu de la participation vire au cauchemar. Il fragilise la seule institution, dans le jeu bruxellois, censée incarner une forme de légitimité populaire. Par ricochets, c'est toute la mécanique bruxelloise qui en pâtit : la Commission européenne est touchée, puisque son président tire sa seule véritable légitimité d'un vote des eurodéputés, en début de mandat, sur son nom. Et le Conseil européen, qui représente les intérêts des capitales à Bruxelles, a beau jeu par la suite de passer outre les avis du parlement, cette institution mal élue, éclipsée par le règne de l'« intergouvernemental ».
   
Les niveaux record d'abstention sont l'une des preuves de la « grande précarité de la légitimité démocratique de l'Union », pour reprendre l'expression de l'universitaire Antoine Vauchez, qui vient de publier un bref essai, Démocratiser l'Europe (République des idées-Le Seuil, 2014). Le constat est net : pour une majorité de citoyens, l'utilité de se rendre dans les urnes, fin mai, ne va pas de soi. C'est l'une des « anomalies démocratiques » de l'Union européenne, malmenée depuis le début de la crise par la pression des marchés financiers.