Le Royaume-Uni, qui ferma les yeux sur le sexe, les ouvre sur le sexisme

À la veille des élections locales du 5 mai, l’atmosphère politique britannique, déjà empoisonnée par les dérèglements de Boris Johnson, s’alourdit. En raison de scandales sexuels, un classique outre-Manche, mais qui débouchent sur un refus du sexisme.

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Le Royaume-Uni semble franchir un cap : les scandales sexuels deviennent des scandales sexistes. On varie donc du dévergondage vers la politique, de la pulsion vers la réflexion. Cela devient intéressant. On dépasse le simple petit sensationnel – même si celui-ci, furieusement systématique, s’avère profondément systémique.

Pensez donc : depuis que la reine est reine, c’est-à-dire à la fois cheffe d’État et cheffe de l’Église anglicane, gardienne de la morale publique comme privée, moult turpitudes secouent le Parlement de Londres censé être le cœur, plutôt que le bas-ventre, de la démocratie outre-Manche.

Voici un échantillon, loin d’être exhaustif, des infamies répertoriées depuis soixante ans au palais de Westminster et dans les allées du pouvoir d’un royaume aussi puritain qu’obscène.

En 1962, sir Ian Horobin, député conservateur, est arrêté pour indécence et attentat à la pudeur (l’expression agression sexuelle n’avait pas encore cours) à l’encontre d’adolescents de moins de 16 ans. Le procès qui s’ensuit établit que ce prédateur de 63 ans agissait depuis quatre décennies au sein d’une colonie de vacances qu’il dirigeait. Condamné à quatre ans de prison, il finit ses jours à Tanger, au Maroc.

En 1963, c’est la fameuse affaire Profumo, du nom du secrétaire d’État à la guerre du gouvernement (conservateur) Macmillan, acculé à la démission après que fut devenue publique sa liaison avec Christine Keeler, mannequin de 19 ans concomitamment maîtresse de l’attaché naval de l’ambassade soviétique à Londres, Evgueni Ivanov. Le micmac autour de secrets d’État possiblement partagés sur l’oreiller fait un foin du tonnerre à l’époque.

En 2013, 50 ans après le scandale, la BBC revenait sur l'affaire Profumo. © TheGnomeCity

En 1973, lord Lambton, député et ministre conservateur, démissionne du fait des divulgations par la presse de son commerce avec des prostituées – le mari de l’une avait pris en chambre des photographies compromettantes du politicien pour les monnayer auprès d’un journal à scandale.

En 1975, éclate l’affaire Thorpe, du nom du président du parti libéral, Jeremy Thorpe, qui avait tenté de se débarrasser d’un ancien amant maître chanteur, Norman Scott, en le faisant tuer par un homme de main. Celui-ci a paniqué au dernier moment. Au lieu de trucider Scott, il abattit son dogue allemand, Rinka. Cela devient le « Rinkagate » et Jeremy Thorpe, étoile montante de la politique britannique, disparaît dans la coulisse.

En 1986, le député conservateur Harvey Proctor tombe pour « outrage à la pudeur » (Gross Indecency), qui désigne encore à l’époque ce qu’il était convenu d’appeler le crime de sodomie : Harvey Proctor fréquentait des prostitués de moins de 21 ans – âge légal requis pour des relations tarifées homosexuelles (l’âge minimal est alors de 18 ans en cas de prostitution hétérosexuelle).

De 1990 à 1997, le premier ministre conservateur, John Major, voit son autorité fort ébranlée par une série de scandales sexuels, alors que les valeurs traditionnelles étaient officiellement portées aux nues (« Back-to-Basics »). Le ministre David Mellor, qui fustige la liberté de la presse comme une « vache sacrée » hors de saison, doit quitter le gouvernement quand une actrice vend pour 35 000 livres à un tabloïd leur romance adultérine torride, pimentée par des enregistrements clandestins de conversations téléphoniques.

Dim Up rouges

Autre révélation malencontreuse : le député conservateur Piers Merchant, père de famille de 46 ans, entretient une liaison avec une hôtesse de 17 ans du quartier de Soho, qui l’attache avec ses bas jarretières (Dim Up) rouges aux barreaux du lit extraconjugal, quand elle ne le gratifie pas d’une gâterie dans un parc au vu et su de tous, dont des journalistes du Sun, qui offre un compte rendu étayé d’une telle pratique.

Alan Clark, député conservateur de la vieille école, châtelain cultivant un accent patricien et des manières de la haute, s’avère un drôle d’oiseau : il chamboule l’étymologie du verbe s’accoupler en portant son dévolu sur la femme d’un juge et ses deux filles – dont l’une entretient une liaison avec un agent du KGB.

Quant au président du parti conservateur écossais, sir Michael Hirst, il est obligé de démissionner avant que ne soient rendues publiques ses relations homosexuelles avec de jeunes tories gaéliques.

L’intrigue libidinale la plus caractéristique de cette ultime décennie du XXe siècle aura été la mort d’un député conservateur fort prometteur, Stephen Milligan, 45 ans, ancien journaliste du vénérable Economist de Londres, retrouvé mort chez lui en 1994, pas tout à fait nu – portant des bas et une jarretière –, victime d’une autoasphyxie érotique.

Le XXIe siècle n’échappe pas à une telle vésanie vénérienne britannique. Passons sur le cas du lord travailliste John Sewel. Passons également sur les accusations de pédocriminalité éclairant rétrospectivement d’un jour sombre bien des carrières longtemps portées au pinacle – celle, par exemple, du député libéral Cyril Smith.

Ne mentionnons que le « piggate », c’est-à-dire la révélation, en 2015, d’un rite d’initiation étonnant, ayant conduit David Cameron, futur premier ministre de Sa Majesté, alors qu’il était étudiant à Oxford, à introduire ses génitoires dans la cavité buccale d’une tête de porc.

John Oliver s'en donne à cœur joie au sujet du « piggate » touchant David Cameron. © Greater Republic

Ayant succédé à David Cameron, Theresa May, comme John Major vingt ans avant elle, dut faire face à une avalanche de scandales, en l’an de disgrâce 2017, au point qu’une entrée de l’encyclopédie en ligne Wikipédia est consacrée, dans la langue de Shakespeare, à ces « 2017 Westminster sexual misconduct allegations ».

Voilà bientôt un lustre, dans le sillage de l’affaire Weinstein, une prise de conscience s’opéra. Jusqu’alors, Whitehall (siège du gouvernement) et Westminster (siège du Parlement) étaient un terrain de jeu masculin. Bien des hommes y faisaient montre d’une mentalité de garçons de bain. Et quand des femmes y parvinrent enfin, elles firent longtemps figure de filles de joie auprès de butors patentés.

Theresa May, conservatrice, n’en était pas moins femme – à la différence de Margaret Thatcher, foncièrement persuadée qu’elle méritait d’être un homme. La raison de parti ne tenait plus. Le « pas vu pas pris » devait prendre fin. En effet, dans tous les exemples égrenés ci-dessus, la morale patriarcale implicite, affichée à chaque scandale, induisait ceci : le plus fâcheux n’est pas d’avoir agi en obéissant à ses pulsions effrénées, mais de s’être fait pincer.

À partir de l’automne 2017, les premiers coups de boutoir viennent donc battre en brèche la mâle indifférence et le cynisme macho, qui imprégnaient la cadence et les consciences. La grivoiserie devient harcèlement.

Ainsi le ministre conservateur Mark Garnier passe-t-il un sale quart d’heure. Son ancienne assistante parlementaire révèle que l’homme politique a usé en public d’une expression graveleuse pour désigner ses seins (« sugar tits ») et lui fit acheter des jouets sexuels dans un magasin spécialisé. L’homme politique se défend, affirmant – c’est classique – que tout cela s’était déroulé « de façon amusante » et « dans la bonne humeur », si bien qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat.

© Twitter

Sur ses entrefaites, commence à s'imposer la « tolérance zéro ». À rebours du « on ne peut plus rien dire » d’habitude entonné par un chœur d’hommes en pareille occurrence, Theresa May se fend d’une déclaration de principe symbolique de l’évolution des mœurs : « Il est primordial que le personnel travaillant à la Chambre des communes puisse être traité de manière juste et convenable, comme cela doit être le cas dans n’importe quel lieu de travail moderne. »

Néanmoins, le président (« Speaker ») de la Chambre des communes de l’époque, John Berkow, rappelle que les assistantes parlementaires ne sont pas employées par l’institution mais par les députés. Si bien qu’il demande aux partis politiques d’« être à la hauteur de leurs responsabilités » et de se doter de dispositifs « accessibles, transparents et indépendants », de façon à enregistrer les plaintes à venir.

On en reste à ce stade : la sortie effective de l’Europe semble ensuite occuper les esprits. Or en ce printemps 2022, alors que ces esprits pourraient être occupés par la guerre en Ukraine et par le feuilleton des tromperies à répétition de l’équipe Johnson durant le confinement (cf. le « partygate »), voici que le scandale sexuel et surtout sexiste tient le haut du pavé depuis le mois d’avril.

La cause occasionnelle est aussi ridicule que lamentable : un député conservateur regarde une vidéo pornographique sur son téléphone, à côté d’une collègue, dans l’enceinte du Parlement – il allait ensuite prétendre qu’il était tombé par erreur sur ces ébats, alors qu’il cherchait sur la Toile des renseignements concernant des… tracteurs.

Ce député, Neil Parish – les conservateurs ont cherché à cacher son nom le plus longtemps possible –, est finalement suspendu. Dans le même temps, le Sunday Times affirme que trois ministres et deux députés de l’opposition sont soupçonnés de « mauvais comportement de nature sexuelle » – la périphrase désigne des attitudes allant du voyeurisme à l’agression en passant par le harcèlement. Le journal dévoile que cinquante-six parlementaires ont fait l’objet d’un signalement auprès du bureau créé dans le sillage du mouvement #MeToo pour recueillir des plaintes : The Independent Complaints and Grievance Scheme (ICGS).

Le « Mail on Sunday » du 24 avril 2022. © Capture d’écran

Au même moment, une diversion fait pschitt. L’une des gazettes incarnant la beaufitude britannique, le Mail on Sunday, relaie les accusations anonymes de députés conservateurs accusant Angela Rayner, numéro deux du parti travailliste, de croiser et de décroiser ses jambes au premier rang des banquettes vertes, lors des questions au gouvernement, pour troubler le premier ministre lorsqu’il prend la parole, sur le banc d’en face. Le tabloïd, le 24 avril, monte en épingle une comparaison lourdement égrillarde entre Angela Rayner et Sharon Stone dans le film Basic Instinct

Boris Johnson, face à l’indignation provoquée par ce baroud de déshonneur machiste, ne peut que dénoncer des « foutaises sexistes et misogynes ». Un tiers des 650 députés siégeant aux communes sont des femmes. Le gouvernement Johnson compte six femmes parmi les vingt-trois ministres.

Anne-Marie Trevelyan, chargée du commerce international, monte au créneau, dénonçant le mépris intrinsèque du Parlement envers les femmes, qui doivent souvent y affronter des « mains baladeuses ». Elle raconte avoir été plaquée contre un mur par un député. Elle fustige des propos intolérables, souvent tenus sous l’influence de l’alcool. Et elle somme certains parlementaires masculins de parler et d’agir, dorénavant, comme ils le feraient en présence de leur fille…

Sur les ondes de la BBC, en particulier Radio 4, le débat prend une ampleur inégalée. Depuis deux semaines, la question ne porte plus sur la sidération, l’indignation, ou les moqueries plus ou moins complices que provoquent tant d’inconduites. L’heure est à une véritable introspection : comment est-il encore possible de supporter la nocivité phallocrate au sein du Parlement, espace démocratique par excellence ?

Mieux vaut privilégier la carotte plutôt que le bâton.

Mark Spencer, leader de la Chambre des communes

Il est question d’imposer une formation aux députés pour qu’ils connaissent enfin leur chemin de Damas et que tombent leurs œillères masculines sinon masculinistes. Les travaillistes poussent à la roue, les conservateurs freinent des quatre fers : « Je saluerais et encouragerais toutes les occasions de se bonifier offertes aux parlementaires, mais sans les rendre obligatoires. Si vous obligez quelqu’un à suivre une formation sans qu’il le souhaite vraiment, il n’en retirera rien. Mieux vaut privilégier la carotte plutôt que le bâton », déclare ainsi Mark Spencer, le leader de la Chambre des communes.

Le 1er mai, Peter Walker, journaliste politique du Guardianpropose des mesures concrètes : ne plus laisser les députés engager directement leur personnel corvéable à merci et sans grand recours possible à Westminster ; fermer les bars qui font du Parlement un lieu de décadence douillette pouvant devenir agressive au besoin ; obtenir une parité réelle en allant jusqu’à ne sélectionner que des femmes pour le renouvellement des députées côté conservateur (les trois quarts des parlementaires du groupe sont des hommes, contre une petite moitié chez les travaillistes et les libéraux démocrates) ; rendre davantage indépendant le dispositif permettant de recueillir les plaintes et griefs (ICGS). Et ce, dans la mesure où il est de notoriété publique que le gouvernement Johnson a jusqu’à présent tout fait pour étouffer les accusations ou réclamations visant des comportements imputables aux politiciens torys.

Les scandales sexuels concernent le plus souvent des individus conservateurs. Voilà une question à la fois anthropologique et politique, qui prend une dimension particulière à la veille des élections locales du 5 mai. La gauche britannique entend purger une situation scabreuse qui n’a que trop duré – et qui s’ajoute aux mensonges, aux frasques et aux errements permanents de Boris Johnson et de ses affidés.

La droite anglaise n’a plus qu’une riposte possible : la technique dite du « sifflet pour chien » (dog whistle) qui, d’ordinaire, permet d’instiller le racisme dans l’esprit public en usant d’un vocabulaire, d’images, ou de stéréotypes anodins en apparence, mais qui font tilt et ravivent la peur d’autrui.

En l’occurrence, le message subliminal aussi désolant qu’affolé que cherche à faire passer le gouvernement conservateur, pour tenter d’amortir le choc en retour qu’il s’apprête à subir dans les urnes, se résumerait ainsi, selon la chroniqueuse féministe du Guardian Zoe Williams, dans un texte au vitriol du 3 mai : « Nous sommes affreux. Ils sont aussi affreux que nous. Tout le monde est fondamentalement affreux. Vous êtes probablement tout aussi affreux, chacun de votre côté. »

Au dernier quart du XVIIIe siècle, Edward Gibbon publiait son Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain. Au premier quart du XXIe siècle, il est peut-être enfin temps d’écrire une Histoire de la décadence et de la chute de l’emprise du patriarcat britannique.

Antoine Perraud

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