Un an après l’explosion, les Libanais demandent justice dans la rue

Par et Jeanne Boustani


Plusieurs manifestations se sont tenues à Beyrouth le 4 août en souvenir des victimes de l’explosion du port. Alors que l’enquête sur les causes de cette destruction piétine, les manifestants demandent la levée de l’immunité des responsables politiques mis en cause. 

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Beyrouth (Liban).–  « Rien ne pourra faire revenir mon frère, mais je veux au moins que la vérité éclate », lâche Chadi Dougham. Mohamad travaillait au terminal conteneurs. Il fait partie des 218 victimes de la terrible explosion du 4 août 2020 survenue au port de Beyrouth, qui a fait plus de 6 500 blessés et ravagé une partie de la ville.

Comme Chadi, des dizaines de milliers de Libanais munis de photos de proches disparus, de roses blanches en signe de deuil ou de pancartes affichant des slogans contre les responsables politiques, accusés d’entraver l’enquête, ont défilé mercredi 4 août, un an après la catastrophe, pour réclamer justice. Plusieurs défilés ont rallié le port en fin d’après-midi pour une minute de silence à la mémoire des victimes.

Chadi Dougham a perdu son frère pendant l'explosion du 4 août 2020. © Photo Nada Atallah Maucourant pour Mediapart Chadi Dougham a perdu son frère pendant l'explosion du 4 août 2020. © Photo Nada Atallah Maucourant pour Mediapart

Mais le recueillement a laissé place à la colère, lorsque les manifestants ont afflué vers le centre-ville de Beyrouth et le Parlement. Des heurts ont éclaté entre manifestants et forces de sécurité, ces dernières répliquant aux jets de pierres par des tirs de gaz lacrymogènes et de canons à eau. Ces affrontements ont fait huit blessés graves transportés à l’hôpital et quarante-cinq traités sur place, selon la Croix-Rouge libanaise.

Nadim El Khoury, chirurgien-dentiste de 28 ans, lui-même blessé lors de l’explosion, partage la rage des manifestants « Chaque jour qui passe sans que justice ne soit rendue revient à tuer les victimes une seconde fois. » L’enquête, ouverte le 13 août 2020, après la catastrophe provoquée par l’explosion d’une partie d’un stock de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium présent au port de Beyrouth depuis 2014, piétine. Aucune forme de justice n’a pour l’instant été rendue.

Seuls quatre juges stagiaires sont actuellement mobilisés sur l’affaire aux côtés du juge d’instruction, selon un rapport de Human Rights Watch (HWR) publié le 3 août. Faute de ressources, l’investigation concentre pour l’instant ses recherches sur l’un des trois volets du drame, à savoir les responsabilités dans le stockage pendant six ans de cette substance hautement explosive, dans un hangar mal sécurisé, au milieu d'une zone densément peuplée.

Les deux autres volets de l’enquête concernent les circonstances de l’arrivée du nitrate d’ammonium au port, transporté par un navire battant pavillon moldave, le Rhosus, et les raisons du déclenchement de l’explosion. Ils ont été relégués au second plan.

Des responsables intouchables

Malgré son champ réduit, l’investigation n’est parvenue à ce stade à aucune conclusion. Le premier juge d’instruction nommé sur le dossier, Fadi Sawan, avait pourtant provoqué la surprise, en décembre 2020, en annonçant la mise en examen pour « négligence » de trois anciens ministres des finances, mais aussi des transports et travaux publics, ainsi que du premier ministre par intérim, Hassan Diab. Informés par divers rapports de la présence de nitrate d’ammonium au port, tous ont échoué à mettre en place les mesures nécessaires pour protéger la population. 

Lors de la commémoration de l’explosion, le 4 août 2021, les familles endeuillées portent les images des proches décédés. © Photo Jeanne Boustani pour Mediapart Lors de la commémoration de l’explosion, le 4 août 2021, les familles endeuillées portent les images des proches décédés. © Photo Jeanne Boustani pour Mediapart

Mais la démarche a suscité une levée de boucliers. Deux des personnalités mises en cause siégeant actuellement au Parlement, le juge Fadi Sawan a été accusé de remettre en cause  l’immunité parlementaire des députés. L’ancien premier ministre ne pourrait, lui, être poursuivi que par un Conseil suprême, dont la saisie, qui serait une première dans l’histoire du pays, nécessite l’approbation des deux tiers du Parlement. Un argument contesté par le Club des juges et le barreau de Beyrouth. 

Soutenus par un grand nombre de politiques, les quatre responsables visés ont refusé d’être interrogés. La Cour de cassation, saisie par deux députés, a donné raison en février aux parlementaires. La haute juridiction a également mis en doute la neutralité du juge, au motif que son appartement a fait partie des quelque 300 000 logements affectés par l’explosion. Première manche remportée par les responsables politiques : Fadi Sawan a été dessaisi du dossier en février 2021.

Devant le bâtiment dévasté d'Electricité du Liban, face au port de Beyrouth. © JB Devant le bâtiment dévasté d'Electricité du Liban, face au port de Beyrouth. © JB
Le nouveau juge d’instruction, Tarek Bitar, nommé dans la foulée pour le remplacer, rencontre aujourd’hui les mêmes difficultés. Ce dernier est même allé plus loin que son prédécesseur en lançant en juillet des poursuites contre le puissant directeur de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim, en plus des précédentes personnalités visées. Le patron des renseignements libanais a dès 2014 adressé une lettre à différents responsables pour alerter sur la présence d’une « substance extrêmement dangereuse » à bord du Rhosus. Or ce dernier affirme n’avoir appris qu’en juin 2020 que la marchandise avait été déchargée dans le hangar. La demande du juge s’est toutefois heurtée à deux refus, du ministère de l’intérieur puis, en appel, de la Cour de cassation.

Le parlementaire et ancien ministre de l’intérieur Nouhad Machnouk a pour sa part été mis en cause pour « éventuelle intention d’homicide » et « négligence », tout comme les anciens ministres déjà poursuivis. Le juge Tarek Bitar attend actuellement une réponse du Parlement à sa demande de levée de l’immunité des députés suspectés. Une demande largement reprise par la foule des manifestants du 4 août. « Il n’y a pas d’immunité face au sang versé : personne n’est au-dessus des lois. Si on était dans un pays normal, ils auraient tous démissionné, mais on est dans un pays sans honneur, dirigé par des criminels et des corrompus », déplore Chadi Dourgham. 

La responsabilité des autorités libanaises dans la gestion de la cargaison du navire est incontestable, pour HRW. Elle relève, selon la loi, au minimum de la « négligence criminelle » et au maximum d’« un homicide avec intention ou homicide involontaire », lit-on dans le rapport précité.

Mais face aux obstacles rencontrés par le juge d’instruction et dans un pays où le système judiciaire a la réputation d’être largement soumis au pouvoir politique, beaucoup de Libanais et des ONG internationales de défense des droits de l’homme réclament la création d’une commission d’enquête internationale indépendante par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Le président de la République libanaise, Michel Aoun, s’y était opposé en août 2020.

Chadi Dougham est pour sa part sceptique : « Les enquêtes internationales, ça ne marche pas ; on l’a vu avec le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) chargé de juger les responsables de l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafic Hariri. L’enquête a duré plus de dix ans et seule une personne a été condamnée. » Il préfère pour l’instant continuer de placer sa confiance dans la personnalité de Tarek Bitar : « Il m’a rencontré et m’a dit que le sang de mon frère était comme celui de son propre fils. » 

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