Génocide au Rwanda: révélations sur les mensonges de la France

Par et Benoît Collombat (Radio France)

De l’attentat contre le président rwandais Habyarimana aux ventes d’armes illégales en faveur du régime génocidaire, Mediapart et Radio France révèlent des documents inédits, dont une note de la DGSE, sur le génocide contre les Tutsis du Rwanda, qui a fait près d’un million de morts en 1994.

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Bientôt vingt-cinq ans après le dernier génocide du XXe siècle, celui des Tutsis du Rwanda, qui a fait près d’un million de mort en cent jours, en 1994, il demeure toujours des informations enfouies, inconnues du public.

Une enquête conjointe de Mediapart et Radio France révèle, mercredi 6 février, plusieurs documents inédits sur deux moments clés de la tragédie rwandaise, comme deux bornes dans l’horreur : d’un côté, l’attentat du 6 avril 1994 contre le président du Rwanda, Juvénal Habyarimana, considéré comme l’étincelle qui déclenchera les premiers massacres ; de l’autre, la poursuite des ventes d’armes au profit du régime génocidaire en dépit d’un embargo international.

Dans les deux cas, la France, accusée depuis un quart de siècle de compromissions multiples avec le pouvoir extrémiste hutu avant, pendant et après le génocide, se retrouve en première ligne.

Une fois de plus.

I. La note oubliée de la DGSE

Il est 20 h 21, ce 6 avril 1994, quand le pilote du Falcon 50 qui transporte le président rwandais Juvénal Habyarimana et son homologue du Burundi annonce à la tour de contrôle de l’aéroport de Kigali l’entame de sa phase d’atterrissage. Le chef de l’État rwandais revient de Tanzanie où il a conclu, la mort dans l’âme, un accord politique avec les rebelles tutsis du Front patriotique rwandais (FPR) contre l’avis de la frange la plus radicale des Hutus, soutiens du président.

Il est 20 h 25 quand un signal de détresse est déclenché, mais il est trop tard. Deux missiles viennent de déchirer la nuit rwandaise. L’un fait mouche et abat l’avion, dont aucun des neuf passagers ne survivra. Dans les minutes qui suivent, les massacres de masse contre les Tutsis débutent. Le génocide préparé de longue date par les Hutus extrémistes peut commencer, méthodiquement.

Les débris de l'avion du président rwandais Juvénal Habyarimana, abattu le 6 avril 1994. © Reuters Les débris de l'avion du président rwandais Juvénal Habyarimana, abattu le 6 avril 1994. © Reuters

Depuis maintenant vingt-cinq ans, deux thèses s’affrontent dans le débat public et les tribunaux sur la responsabilité de l’attentat, perçu comme l’acte déclencheur des tueries. L’une évoque la responsabilité du FPR, tandis que l’autre avance celle des extrémistes hutus.

La France, alors dirigée par le président socialiste François Mitterrand et un gouvernement de cohabitation emmené par le premier ministre de droite Édouard Balladur, a toujours privilégié la première.

Dès le 7 avril, le conseiller de François Mitterrand, Bruno Delaye, écrit dans une note élyséenne « signalée » : « L’attentat est attribué au Front patriotique rwandais. » Le même jour, le général Christian Quesnot, chef d’état-major particulier du président français, présente dans une note « très signalée » la responsabilité du FPR comme « hypothèse vraisemblable ».

Quelques jours plus tard, le 25 avril, l’ambassadeur de France à Kigali, Jean-Michel Marlaud, souligne que l’attentat est « probablement l’œuvre du FPR », considérant  comme « d’une très grande fragilité » la thèse d’une responsabilité des extrémistes hutus. « La responsabilité du FPR, sans être prouvée, est beaucoup plus vraisemblable », observe-t-il encore.

Le 29 avril, le général Quesnot affirme cette fois : « On a dit les Hutus ont abattu l’avion. Mais c’est faux. Ce sont des mercenaires, recrutés par le FPR ou issus de lui, qui ont abattu l’avion. » La lecture des événements que fait alors le haut-gradé consiste à voir derrière l’acte imputé aux Tutsis du FPR le pire des cynismes : provoquer les massacres de sa propre ethnie en abattant l’avion du président Habyarimana, dans l’espoir de prendre le pouvoir à la faveur d’une guerre civile dont il sortirait vainqueur. Au prix du sang des siens.

« La Garde présidentielle, dont le chef avait été tué avec le président et qui n’est pas composée d’enfants de chœur, s’est mise à massacrer : on avait tué leur président. C’était exactement ce que voulait le FPR car le président Habyarimana constituait le seul véritable obstacle à sa prise de pouvoir », analyse ainsi le général Quesnot. Ce dernier n’hésite pas à parler des Tutsis comme des « Khmers noirs » sous l’influence des Anglo-Saxons qui, à travers eux, auraient voulu réduire la puissance de la France dans la région des Grands Lacs.

Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l'Élysée sous François Mitterrand. © Reuters Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l'Élysée sous François Mitterrand. © Reuters
Le temps a passé et la nature du soupçon n’a pas changé chez les soutiens de François Mitterrand. Ainsi Hubert Védrine, secrétaire général de la présidence de la République à l’époque des faits, déclarait-il en février 2017, dans l’hebdomadaire Le 1, au sujet de l’attentat du 6 avril 1994 : « En 1995, on n’en savait rien. Avec les années, ma conviction s’est renforcée que c’est probablement Kagamé [du FPR et actuel président du Rwanda – ndlr]. »

Les services de l’État ne savaient-ils vraiment « rien » ? Mediapart et la cellule investigation de Radio France ont mis la main sur une note de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), jamais dévoilée à ce jour, qui présentait pourtant, dès le 22 septembre 1994, comme « hypothèse la plus plausible » la responsabilité d’extrémistes hutus dans l’attentat.

Soit exactement la thèse inverse de celle défendue bec et ongles au même moment à l’Élysée, dont l’aveuglement politique va entraîner la France dans une série de compromissions multiples vis-à-vis du régime génocidaire.

Cette note « confidentiel défense » a été déclassifiée par le ministre de la défense le 17 septembre 2015, dans le cadre d’une enquête des juges d’instruction parisiens Marc Trévidic et Nathalie Poux.

Ce document du renseignement français désigne deux extrémistes du régime, les colonels Théoneste Bagosora, ancien directeur du cabinet du ministre de la défense, et Laurent Serubuga, ancien chef d’état-major des Forces armées rwandaises (FAR), comme « les principaux commanditaires de l’attentat du 6 avril 1994 ».

Les agents français reviennent sur le parcours du colonel Bagosora, considéré comme l’un des « cerveaux » du génocide des Tutsis (condamné à la prison à vie puis à 35 ans de détention, en appel, par le Tribunal pénal international) et de l’ancien chef d’état-major des armées, Laurent Serubuga, autre acteur clé du génocide, qui s’est installé en France dans les années 1990.

« Tous deux natifs de Karago, à l’instar du défunt président Habyarimana, [Théoneste Bagosora et Laurent Serubuga] se sont longtemps considérés comme les héritiers légitimes du régime, écrit ainsi la DGSE. Leur mise à la retraite, prononcée en 1992 par le président Habyarimana, alors qu’ils espéraient obtenir le grade de général, avec les privilèges afférents, a été à l’origine d’un lourd ressentiment et d’un rapprochement remarqué auprès de Mme Agathe Habyarimana, veuve du président et considérée souvent comme l’un des principaux cerveaux de la tendance radicale du régime. »

« Cette opération [l’attentat contre l’avion du président Habyarimana] aurait été préméditée de longue date par les extrémistes hutus, poursuit le renseignement français. L’assassinat de ministres de l’opposition modérée et de Tutsis, moins d’une demi-heure après l’explosion du Falcon présidentiel, confirmerait le haut degré de préparation de cette opération. »

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À la suite de la publication de cette enquête, nous avons reçu le droit de réponse de Laurent Serubuga, que nous reproduisons en intégralité sous l'onglet « Prolonger » de cet article.