Le bureau des légendes djihadistes

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Dans ce troisième volet des « Espions de la terreur », Mediapart décrit les rouages de la CIA des djihadistes. Boîtes aux lettres mortes, postiches, contre-filoches et couvertures en béton, les clandestins de l'État islamique déploient la même panoplie que les agents qui œuvraient durant la guerre froide. Seule différence : le renseignement qu'ils récoltent est utilisé à des fins terroristes.

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Birmingham, le 12 juillet 2015.

Le Belge se présente comme convenu aux environs de 16 heures devant une pizzéria à l’entrée du parc de Small Heath, où se réunit la communauté musulmane pour prier en plein air, quand le ciel le permet. Cet été-là, il fait étonnamment beau, constate le Belge. Le soleil brille, les sujets de la reine sortent en short et en tee-shirt.

Un appel téléphonique. Dans un mélange d’anglais et d’arabe, lui qui parle si mal les deux. Son interlocuteur lui ordonne d’attendre un homme vêtu d’une veste bleue et d’un pantalon trois-quarts. Le Belge prend son mal en patience. Quelques jours plus tôt, il était encore en Syrie.

Le 9 juillet 2015, Mohamed Abrini a atterri à l’aéroport d’Heathrow en provenance d’Istanbul. Du 10 au 13, ce commerçant de Molenbeek qui vient de revendre son snack fait du shopping à Londres. Puis il photographie différents endroits de Birmingham, notamment l’arrière de la gare de New Street Station, et écume le casino de cette ville des Midlands. « Je suis un joueur, c’est mon vice. Je joue à la roulette, au poker et aux machines à sous », confessera-t-il. Entre deux vices, Abrini passe des coups de fil sibyllins.

Son interlocuteur lui demande à plusieurs reprises de se rendre au parc de Small Heath. Arrivé sur place, son rendez-vous est, à chaque fois, annulé. « De la contre-observation, afin de vérifier si je n'étais pas suivi », déduira-t-il. Le temps aussi de vérifier, apprendra-t-il plus tard, qu’il est bien la personne annoncée et non un policier infiltré.

Photocopie de photos prises par la police britannique d'islamistes de Birmingham ayant rencontré Mohamed Abrini. © DR Photocopie de photos prises par la police britannique d'islamistes de Birmingham ayant rencontré Mohamed Abrini. © DR

Au bout d’une dizaine de minutes, un « basané » arborant une veste bleue sur le dos, une capuche sur le crâne et une écharpe lui barrant le visage, malgré la chaleur, s’approche. Il lui susurre de le suivre à distance. Maintenant toujours une dizaine de mètres d’intervalle, ils traversent le parc, le pont qui enjambe l’autoroute et pénètrent dans un bois où les attend un troisième homme, sans barbe, ni moustache, ni postiche. « J’ai commencé à parler en arabe et il m’a dit que c’était bon : je pouvais parler en français. »

L’inconnu remet à Abrini une sacoche et, au bout de « deux minutes », la rencontre au sommet est achevée. Le Belge sort du bois, traverse en sens inverse pont et parc, et rentre à son hôtel. Les jours suivants, il poursuit ses pérégrinations, cette fois dans le stade de football de Manchester United où ce fan revendiqué du Barça prend néanmoins plusieurs photos.

Sur son profil WhatsApp, on le voit entouré de deux artistes de rue déguisés en Iron Man, un super-héros de la galaxie Marvel. Devant eux, figure un seau sur lequel un prix est affiché en livres sterling. Derrière, des publicités en anglais. La panoplie du touriste est complète, la légende du clandestin forgée. Le 16 juillet, le commerçant de Molenbeek quitte l’Angleterre. Sans antécédent judiciaire, inconnu des services de renseignement. Invisible.

Plus tard, bien plus tard, l’unité de contre-terrorisme de la West Midlands Police va s’intéresser à ce séjour touristique. Identifiés et interpellés, les deux inconnus de Small Heath, acteurs d’une cellule islamiste locale, sont accusés d’avoir donné 3 000 livres sterling (3 800 euros) à Abrini. Les enquêteurs déterminent également qu’au cours de ses vacances anglaises, ce dernier a été en contact avec un copain d’enfance devenu membre éminent de l’État islamique, un certain Abdelhamid Abaaoud.

Le commerçant de Molenbeek avait pourtant pris ses précautions. Il avait demandé à son beau-frère en Belgique de tenir un registre de cinq numéros de téléphone, dont des numéros turcs « posés dans des entrepôts, des maisons qui ne correspondent pas vraiment à des personnes mais à des lieux et qui sont gérés par des gardiens », eux-mêmes en relation avec Abaaoud. Mohamed Abrini jugeait plus opportun de ne pas avoir ces numéros sur lui, en cas d’arrestation en Angleterre.

Interrogé par des policiers belges, en présence de leurs homologues britanniques, en avril 2016, il finit par reconnaître s’être rendu en Syrie en juin 2015, afin de se recueillir sur la tombe de son jeune frère mort au combat. Il y rencontre aussi, à deux reprises, Abdelhamid Abaaoud qui l’aurait chargé de récupérer de l’argent qu’on lui doit au Royaume-Uni. Une version peu crédible toutefois puisque, de son propre aveu, Abaaoud lui donne 2 000 dollars pour financer un voyage qui était censé lui permettre de récupérer, une fois les frais déduits, 500 dollars. Les services secrets de Sa Majesté se demandent si l’histoire du recouvrement de la dette d’Abaaoud ne serait pas une légende dans la légende. Et penchent plutôt pour un séjour « à des fins de repérages ».

Quelques mois plus tard, dans une vidéo de revendication des attentats du 13-Novembre, l’État islamique menace la « perfide Albion » en mettant en scène des images de David Cameron et de la Chambre des lords. Les analystes du contre-terrorisme français considèrent alors « cette menace […] très crédible » : « Avec la France et la Belgique, le Royaume-Uni figurait en effet parmi les cibles prioritaires d'Abdelhamid Abaaoud à l'été 2015. » 

Mohamed Abrini jouant au touriste durant son séjour anglais. Mohamed Abrini jouant au touriste durant son séjour anglais.

En garde à vue, Mohamed Abrini maintient sa couverture : « Ni à Londres, ni à Birmingham, ni à Manchester, je n'ai effectué de reconnaissance par rapport à des préparatifs d'attaques terroristes. » Concernant ses photos dans l’enceinte de Manchester United ? « J'ai joué toute ma vie au football. […] Je ne faisais pas du repérage », « c’était du pur tourisme ! ».

La légende de l’honnête commerçant embringué dans une histoire qui le dépasse par un copain d’enfance devenu cadre d’une organisation terroriste ne résiste pas à l’épreuve des faits. Le Monde révèle qu’un téléphone d’Abrini est en contact, peu de temps avant d’arriver en Grande-Bretagne, avec Réda Hame, ce djihadiste français envoyé par Abaaoud commettre un attentat dans une salle de concert en France.

Et le gérant du snack de Molenbeek ne se serait pas contenté d’un voyage de deuil en Syrie. Selon un message dit « de routine » en date du 3 novembre 2015, la DGSE souligne qu’il se serait déjà rendu sur le territoire de l’État islamique entre décembre 2014 et mai 2015…

Au lendemain des attentats du 13-Novembre, Nicolas Moreau (lire le premier épisode de notre série) demande à être entendu par la DGSI. Le djihadiste repenti évoque deux hommes qui, s’ils sont arrêtés, représenteront le « jackpot » pour le service de renseignement, parce que « vous éviterez des actions terroristes ». Le dénommé Abou Souleymane et un complice, deux Bruxellois d’origine marocaine, des membres « du service secret extérieur de l'État islamique ». Ils ne montent pas au front, ne risquent pas de se faire exploser dans une opération kamikaze. Ils sont trop précieux pour l’État islamique. Ce sont, selon Moreau, « de vrais professionnels pour se fondre dans la masse ». Ils sont chargés d’acheter les armes, et plus généralement d’assurer « l’organisation et la logistique ».

« Eux, ils ne vont pas faire une attaque directement, mais ils vont permettre de la réussir », assure le repenti. Lors de son procès, Nicolas Moreau révèle l’identité de cet Abou Souleymane : « C’est Mohamed Abrini ! » On notera que Souleymane est le prénom du frère défunt du commerçant de Molenbeek.

Interrogé par une juge d’instruction belge, Abrini laisse percevoir ses convictions. Il justifie la politique de « Daech », « des gens qui ont voulu défendre des gens qui se faisaient massacrer », « défendre la veuve et l’orphelin ». « Bien sûr, il y a d'autres choses. C'est la vie, madame. Ce n'est pas Alice aux pays des merveilles… » Ces « autres choses », ce sont les attentats. L’État islamique a décidé de mener sa guerre contre « les croisés », en plein cœur de l’Europe.

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Nous publions ici l’ensemble de la documentation, non protégée par le secret-défense, et les récits oraux ne compromettant pas nos sources, qui ont servi de fondement au troisième volet de cette enquête.

  • Entretiens avec l’auteur :

— Entretiens menés avec de hauts gradés et des officiers de renseignement, ainsi que des magistrats de la lutte antiterroriste, dans le courant de l’année 2016 et au printemps 2017.
— Entretien avec Yves Trotignon, le 3 mai 2017.
— Entretien, au printemps 2015, avec un islamiste condamné dans un dossier terroriste.

  • Témoignage d’un ex-otage de l’État islamique : 

— Audition de Federico Motka, Groupement opérationnel spécial des carabiniers à Rome, le 24 septembre 2014.

  • Témoignages de membres de l’État islamique :

— Première audition de Nicolas Moreau, DGSI, 24 juin 2015.
— Seconde audition de Nicolas Moreau, DGSI, le 25 juin 2015.
— Troisième audition de Nicolas Moreau, DGSI, 19 novembre 2015.
— Audience du procès de Nicolas Moreau devant le 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris, le 14 décembre 2016.
— Interrogatoire de Savas K., devant un juge d’instruction français, le 12 mai 2015.
— Cinquième audition de Réda Hame, DGSI, 13 août 2015.
— Sixième audition de Réda Hame, DGSI, 13 août 2015.
— Audition de Mohamed Abrini, police judiciaire fédérale belge, le 10 avril 2016.
— Audition de Mohamed Abrini, police judiciaire fédérale belge, le 20 avril 2016.
— Audition de Mohamed Abrini, police judiciaire fédérale belge, le 21 avril 2016.
— Interrogatoire de Mohamed Abrini, devant une juge d’instruction belge, le 1er juin 2016.
— Interrogatoire de Mohamed Abrini, devant une juge d’instruction belge, le 26 août 2016.
— Interrogatoire d’Oussama Krayem devant la juge d’instruction belge, le 18 octobre 2016.
— Interrogatoire d’Oussama Krayem devant la juge d’instruction belge, le 19 octobre 2016.
— Interrogatoire d’Oussama Krayem devant la juge d’instruction belge, le 20 octobre 2016.
— Interrogatoire d’Oussama Krayem devant la juge d’instruction belge, le 4 novembre 2016.
— Interrogatoire d’Oussama Krayem devant la juge d’instruction belge, le 8 novembre 2016.
— Interrogatoire d’Ayoub el-Khazzani devant un juge d’instruction, le 14 décembre 2016.

  • Livres :

— « Agent au cœur d’Al-Qaïda, le témoignage saisissant d’un agent double », Morten Storm, au Cherche-Midi éditeur, 2015.
— Dans l’ombre de Ben Laden, Nasser al-Bahri, Michel Lafon, 2010.

  • Documents divers : 

— Arrêt de la cour d’appel de Paris dans l’affaire des filières tchétchènes, 22 mai 2007.
— Note de surveillance concernant Saïd Kouachi, DGSI, le 11 avril 2012.
— Perquisition du domicile d’Alix S., DGSI, le 6 octobre 2012.
— Réquisitoire définitif dans l’affaire dite du « réseau Camel », 21 février 2014.
— Écoute téléphonique entre Abdelmalek T. et Mehdi I., le 5 juillet 2013.
— Écoute téléphonique entre Salim Benghalem et Younès C., le 7 juillet 2013.
— Écoute téléphonique du Français surnommé « Abou Djaffar » et un djihadiste non identifié, le 19 juillet 2013.
— Écoute téléphonique entre Abdelmalek T. et Younès C., le 18 juillet 2013.
— Exploitation de l’enregistrement de l’appel de la radio RTL avec Amedy Coulibaly lors de la prise d’otages de l’Hyper Cacher, brigade criminelle, 9 janvier 2015.
— Procès-verbal de synthèse de la cellule dite de Verviers, police judiciaire fédérale belge, le 15 janvier 2015.
— Note « Le réseau terroriste récemment démantelé en Belgique probablement lié à l’État islamique préparait un attentat en Europe », DGSI, le 13 février 2015.
— Exploitation du scellé contenant les 27 feuillets saisis dans une Renault Mégane, Brigade criminelle, le 20 avril 2015.
— Note sur l’« Actualité des flux de djihadistes à destination du théâtre syro-irakien », DGSE, le 20 août 2015.
— Message « CONFIDENTIEL DÉFENSE », DGSE, le 29 septembre 2015.
— Message « de routine », DGSE, le 3 novembre 2015.
— Note « Les Cinq piliers du djihad mondialisé », DGSE, le 19 novembre 2015.
— « Attentats de Paris et de Bruxelles : la mission de Mohamed Abrini à Birmingham », Le Monde, le 14 mai 2016.
— Exploitation de l'ordinateur portable retrouvé dans une poubelle à proximité de l’appartement conspiratif des terroristes à Schaerbeek, le 18 mai 2016.
— Audition de Patrick Calvar devant la commission d’enquête parlementaire relative aux attentats de 2015, 24 mai 2016.
— Audition de Bernard Bajolet devant la commission d’enquête parlementaire relative aux attentats de 2015, 25 mai 2016.
— Note sur les « Implications de Français dans des attentats ou projets d’attentats commis hors des territoires syriens et irakiens », DGSI, le 15 juillet 2016.
— Note à propos du contenu de l’ordinateur utilisé par Reda Bekhaled, section antiterroriste du parquet de Paris, 9 septembre 2016.
— « The ISIS Emni: The Inner Workings and Origins of ISIS’s Intelligence Apparatus »,  Anne Speckhard, et Ahmet S. Yayla, ICSVE Research Reports, 3 décembre 2016.
— Audition, par visioconférence, d'un officier de la DGSI lors du procès de la filière de Cannes-Torcy, le 10 mai 2017.
— Ordonnance de mise en accusation du réseau Chérifi, Marc Trévidic, date non retrouvée.

Fins connaisseurs des réseaux djihadistes, de leurs doctrines et de leurs propagandes, Kevin Jackson, directeur de recherches au Centre d’analyse du terrorisme (CAT), et Yves Trotignon, analyste et professeur à Sciences-Po, nous ont guidés dans nos recherches à propos de la littérature terroriste et de certaines communications de l’État islamique.