Décès du lanceur d’alerte de Wuhan: débordé, le pouvoir chinois tente de répondre

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En Chine, le pouvoir a lancé une enquête après l’émotion suscitée par le décès du médecin Li Wenliang, devenu un héros dans le pays en raison de son rôle de lanceur d’alerte dans l’épidémie du nouveau coronavirus. 

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En butte aux critiques en raison de sa gestion de la crise sanitaire provoquée par l’épidémie de nouveau coronavirus – plus de 630 morts –, l’État-parti chinois tente de récupérer à son profit l’émotion provoquée par le décès de Li Wenliang dans la nuit de jeudi à vendredi. Li, 34 ans, médecin ophtamologue de l’hôpital central de Wuhan, épicentre de l’épidémie, avait été l’un des premiers à alerter sur les réseaux sociaux, fin décembre, de l’apparition de cas proches du Sras (Syndrome respiratoire sévère aigu). Cela lui avait valu d’être mis en garde par la police sur la diffusion de « rumeurs ». En quelques semaines, il était passé du statut de réprouvé à celui de héros en raison de la confirmation du nouveau coronavirus et de la propagation de l’épidémie à partir de Wuhan. Il était hospitalisé et placé en quarantaine à l’hôpital central de la ville après avoir été contaminé, avait-il annoncé le 1er février sur son compte Weibo, l’équivalent de Twitter, où il avait également publié la lettre de semonces de la police.

Sa mort avait été annoncée par des médias chinois dans la journée de jeudi, provoquant sur les réseaux sociaux une vague d’hommages et d’émotion, mais aussi de critiques envers les autorités, avant d’être démentie par son employeur, l’hôpital central de Wuhan. Li n’était pas décédé, indiquait l’établissement, il se trouvait certes dans un « état critique », mais tout était fait pour le sauver… Finalement, quelques heures plus tard, à 3 h 48 (heure de Pékin), la tragique nouvelle était annoncée par ce même hôpital dans un petit texte publié sur son compte Weibo : « L’ophtalmologue de notre hôpital Li Wenliang a malheureusement été infecté dans la lutte contre l'épidémie du nouveau coronavirus, les efforts pour le sauver ont été vains, il est décédé le 7 février 2020 au petit matin à 2 h 58. Nous le regrettons profondément et le pleurons. » 

Malgré l’heure tardive, les internautes ont massivement loué le docteur Li par des textes mais aussi des photos ou des dessins : « Dans ce monde, il n’y a pas de héros qui descendent du ciel, mais des hommes ordinaires qui se lèvent et se battent. » Certains rappelaient une de ses phrases tirée de son interview au site d’investigation Caixin : « Une société en bonne santé ne devrait pas avoir une seule voix. » Vendredi, le principal moteur de recherche, Baidu, s’est joint aussi à l’émotion nationale en lui consacrant sa une. Des habitants sont allés déposer des fleurs à l’entrée de l’hôpital où il travaillait, devant lequel un autel improvisé a été dressé

Un journal de Shanghai a publié en une la photo du médecin avec ce titre : « Adieu docteur Li Wenliang ». Le rédacteur en chef du quotidien nationaliste Global Times, Hu Xijin, partisan depuis le début d’une plus grande transparence, a jugé que « la ville de Wuhan devait des excuses à Li Wenliang »« Les responsables de Wuhan et du Hubei doivent également des excuses solennelles aux habitants du Hubei et du pays. Pourquoi les principaux responsables de Wuhan et de la province du Hubei ne sont-ils pas allés au chevet de Li Wenliang alors qu’il était gravement malade, pourquoi n’ont-ils pas changé d’attitude envers lui plus tôt ? Est-il si difficile pour nos gouvernements et nos fonctionnaires locaux, lorsqu’ils ont commis une erreur, de s’excuser auprès des personnes victimes d’injustice ? »

Un des posts rendant hommage à Li. © DR/weibo Un des posts rendant hommage à Li. © DR/weibo

Vendredi, le pouvoir débordé tentait d’apporter des réponses, signe de sa fébrilité. Dans un communiqué, la commission de discipline du Parti communiste chinois et son pendant gouvernemental, le Comité national de surveillance, ont annoncé l’envoi à Wuhan, « avec l’approbation du comité central », d’une équipe chargée de mener une « enquête approfondie sur les problèmes soulevés par les masses concernant le docteur Li Wenliang ».

Dans le même temps, une opération de récupération était lancée. Le gouvernement local de Wuhan lui a rendu hommage sur son site internet dans un court texte intitulé sobrement « annonce », où il exprime également ses « regrets » « Le docteur Li Wenliang, de l’hôpital central de Wuhan, est décédé à cause du nouveau coronavirus malgré tous les efforts pour le sauver. Nous exprimons nos sincères condoléances et nos regrets ! Nous rendons hommage à son adhésion, à sa lutte en première ligne contre le nouveau coronavirus et exprimons nos sincères condoléances à sa famille ! » Les médias officiels, qui avaient été si prompts à fustiger les lanceurs d’alerte en décembre, publient, eux aussi, des textes louangeurs. Et cela n’a pas échappé à de nombreux internautes.

Même Le Quotidien du peuple y participe. Dans un article intitulé « Enquêter de manière approfondie sur l’affaire Li Wenliang permet de répondre à la volonté du peuple », l’organe du PCC souligne que l’enquête « répond aux inquiétudes du public et permet aux gens d'espérer connaître la vérité ». « Rétablir la vérité peut stabiliser la volonté populaire ; protéger la justice et par conséquent susciter la cohésion ; défendre la dignité de l’État de droit et ainsi encore plus cristalliser la force puissante de l’unité. » Dans un autre texte, le journal officiel rappelle l’importance de l’union nationale en ces temps de lutte contre le virus, un « démon » selon les mots du secrétaire général du Parti communiste chinois et président Xi Jinping : « Personne ne peut prédire avec précision quand cette lutte prendra fin, mais nous ne pouvons aller vers la victoire finale que si nous avons suffisamment confiance. Nous pleurons le docteur Li Wenliang et les centaines de personnes tuées par le virus. »

Si l’on peut s'attendre dans les jours à venir à des sanctions au sein des autorités locales – des têtes vont sûrement tomber, mais lesquelles ? –, cette crise sanitaire révèle aussi, au plus haut niveau, les failles du système imposé par Xi Jinping depuis son arrivée au pouvoir en 2012. Le propre du régime totalitaire chinois de Xi, qui instille obéissance et peur au sein du Parti communiste, est de produire justement ce qu’il affirme vouloir combattre : du « formalisme » – c’est-à-dire la déresponsabilisation des cadres aux échelons inférieurs –, un des facteurs expliquant pourquoi les autorités locales ont été si lentes à réagir et ont tenté de faire taire des lanceurs d’alerte comme Li Wenliang.

Le « rêve chinois » qu’il promeut se heurte à un paradoxe. Il veut renforcer la toute-puissance du PCC en puisant dans les origines glorieuses de la révolution. Mais en même temps promouvoir une société ultramoderne et vibrante capable de maîtriser les nouvelles technologies et de placer la Chine au premier rang mondial en 2049, année des cent ans de la fondation de la République populaire de Chine… À un an d’un autre centenaire, celui du Parti communiste chinois, date qu’il souhaitait transformer en apologie de son régime, Xi Jinping est confronté à sa pire crise intérieure et le nouveau coronavirus affaiblit aussi les organes du PCC. Nul doute que ce dernier mobilisera tous les outils à sa disposition, en particulier l’armée et l’appareil de propagande, pour la surmonter. Xi Jinping mise une nouvelle fois, à n’en pas douter, sur la résilience du pouvoir communiste chinois. Mais s’il survit politiquement, le numéro un chinois en sortira vraisemblablement amoindri.

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