«Le Mouvement Cinq Etoiles est un mouvement antinéolibéral»

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Avec près de 33 % des voix, le Mouvement Cinq Étoiles est arrivé en tête des élections législatives italiennes, dimanche 4 mars. C’est une erreur de vouloir le classer à droite, explique à Mediapart le jeune chercheur Fabrizio Li Vigni.

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Emmené par Luigi di Maio, le Mouvement Cinq Étoiles, parti iconoclaste qui ne se veut ni de droite ni de gauche, échappe aux catégories classiques d’analyse. Pour mieux comprendre ce qu'il représente, Mediapart a interrogé Fabrizio Li Vigni, doctorant en sociologie à l’EHESS, qui prépare un ouvrage sur le M5S. C’est une erreur de vouloir classer le mouvement à droite, dit ce jeune chercheur, qui ne cache pas ses sympathies pour le parti arrivé en tête des législatives italiennes. Entretien.

Luigi Di Maio s'adresse aux militants du M5S, le mardi 6 mars à Pomigliano d'Arco, près de Naples. © Reuters Luigi Di Maio s'adresse aux militants du M5S, le mardi 6 mars à Pomigliano d'Arco, près de Naples. © Reuters

Mediapart : Le Mouvement Cinq Étoiles (M5S) est arrivé en tête dans toutes les régions d’Italie du Sud. Comment expliquez-vous ce succès ?

Fabrizio Li Vigni : Les dernières élections municipales, à Rome, l’avaient montré : ceux qui votent pour le Mouvement Cinq Étoiles habitent plus souvent dans les zones périphériques. Dans la capitale, le centre était resté fidèle au Parti démocrate (PD), tandis que la périphérie avait voté M5S.

Plus généralement, il y a un mécontentement énorme vis-à-vis des deux partis qui gouvernent l’Italie depuis 25 ans, à savoir le PD et Forza Italia. Ce mécontentement se traduit par une augmentation du vote en faveur du M5S et de la Lega dirigée par Matteo Salvini. Mais ce dernier, s’il a “nationalisé” l’image de son parti en retirant de son nom l’empreinte nordique [le parti s’appelait auparavant Ligue du Nord – ndlr] et en menant campagne dans les régions du Sud, n’a en réalité pas décollé dans le Sud.

Les gens n’ont pas oublié la manière dont il a traité, par le passé, les Italiens de ces régions. Il a recueilli 5 % des voix en Sicile ; sa percée s’arrête là. En revanche, sur cette île qui était un bastion de la droite berlusconienne, le M5S fait 49 % des voix ! Cela signifie que le système de vote politico-mafieux qui tenait l’Italie du Sud est en train de reculer.

Partis arrivés en tête dans les différentes régions d'Italie. En rouge : coalition de centre-gauche. En bleu : coalition de centre-droit. En jaune : M5S © La Repubblica Partis arrivés en tête dans les différentes régions d'Italie. En rouge : coalition de centre-gauche. En bleu : coalition de centre-droit. En jaune : M5S © La Repubblica

Le M5S s’est montré par ailleurs particulièrement attentif pendant la campagne aux problèmes de l’Italie du Sud. En Campanie, la région d’origine du leader du mouvement, Luigi di Maio, les clans mafieux ont fait enterrer des tonnes de déchets, parfois radioactifs et complètement destructeurs pour l’environnement, et à un coût dérisoire pour les entreprises. Le M5S a dénoncé cela, de la même manière qu’il a soutenu en Sicile les riverains qui étaient opposés à un projet de base américaine nocif pour l’environnement.

Enfin, j’ajouterais que l’Italie du Sud, étant plus pauvre que le reste du pays, était particulièrement sensible au programme social du M5S, qui prône notamment un revenu de citoyenneté à 780 euros pour tous les chômeurs. C’est une sorte de RSA un peu plus riche, établi au niveau du seuil de pauvreté relevé par l’Istat, l’institut de statistique italien. Le M5S affiche comme ambition l’éradication de la pauvreté et Luigi di Maio a beaucoup axé sa campagne là-dessus, en s’inscrivant dans la perspective des mouvements Occupy Wall Street. Il s’adressait aux « 99 % des Italiens » et non au « 1 % qui possède 25 % des richesses »

Le Mouvement Cinq Étoiles se dit ni de droite ni de gauche… Pourtant, certaines mesures de son programme le classent à droite, ses méthodes en font un parti antisystème, et les partis « ni droite ni gauche » que l’on voit émerger en Europe ne sont pas toujours des plus progressistes… Comment peut-on situer le mouvement idéologiquement ?

Le M5S s’inscrit dans un mouvement général que l’on observe ailleurs en Europe : comme Podemos ou La France insoumise, il poursuit la logique inspirée par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, qui appellent à dépasser le clivage droite/gauche pour s’attaquer au clivage « up/down » (en haut/en bas). On retrouve d’ailleurs, au sein du M5S, de nombreuses personnes issues de la gauche. J’ai réalisé des entretiens avec quatre élus municipaux à Turin [ville conquise par le M5S aux dernières municipales – ndlr], ils venaient des milieux de la gauche et l’une était même issue des centres sociaux, donc avec un profil plutôt anarchiste.

En réalité, le Mouvement Cinq Étoiles est un un mouvement antinéolibéral. S’il veut dépasser le clivage droite/gauche, ce n’est pas pour faire une politique de droite comme Emmanuel Macron. Il le dépasse avec un discours pragmatique et postidéologique, car il veut éviter la symbolique des partis traditionnels. Mais ses idées, à la base, sont de gauche, et c’est un programme social qu’il cherche à mettre en œuvre.

Une grande partie des électeurs du M5S vient d’ailleurs du PD. Le M5S en gagne aussi du côté des abstentionnistes et de l’électorat de droite, précisément en raison de son discours postidéologique, mais il en prend surtout à gauche. Au total, il a conquis 2 millions d’électeurs supplémentaires par rapport à 2013. Et c’est en grande partie le M5S qui empêche la gauche de la gauche italienne de se reconstruire…

Le M5S se distingue également par son discours antimafia. De tous les partis politiques, il est le seul à vouloir lutter contre ce système. C’est ce qui rend compliquée, d’ailleurs, la recherche de partenaire pour former un gouvernement, car son « paquet anticorruption », dans lequel il propose des lois contre les conflits d’intérêts, la prescription, etc., fait peur aux partis traditionnels. Il y a actuellement 29 enquêtes en cours au sein du PD, et 25 au sein de Forza Italia.

Certains points de son programme, pourtant, le situent plutôt à droite de l’échiquier politique. Il propose par exemple de réduire la progressivité de l’impôt sur le revenu, et tient un discours hostile aux migrants. Que répondez-vous à cela ?

Sur la question fiscale, le M5S propose en effet de réduire le nombre de tranches d’imposition afin de réduire l’impôt sur les plus bas revenus et les taxes pour les petits entrepreneurs. Mais il ambitionne aussi de lutter contre la fraude et l’évasion fiscales. La détaxation des petites et moyennes entreprises doit être financée par la lutte contre cette fraude et contre les mafias.

Sur la question migratoire, le M5S est en discordance avec ce que proposent les partis de gauche comme Liberi e Uguali (Libres et Égaux) ou Potere al Popolo (Le pouvoir au peuple). Il milite pour le rapatriement des migrants économiques dans leur pays d’origine.

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