En Europe du Nord, les paysages politiques sont bouleversés

Après avoir été des modèles de stabilité, les systèmes partisans d’Europe du Nord ont subi des transformations profondes. Les partis historiques, sociaux-démocrates en tête, ont collectivement décliné, et une droite nationale-populiste s’est implantée quasiment partout. 

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Toutes les enquêtes d’opinion et de terrain laissaient anticiper un score inédit de l’extrême droite en Suède, lors des élections législatives organisées le dimanche 9 septembre (ce qui s'est produit). Avant même les résultats, une certaine sidération pouvait se remarquer dans les commentaires publiés à ce sujet dans la presse européenne. Sans doute parce que les clichés associés à ce pays, comme à ses voisins nordiques, vont à l’encontre du populisme xénophobe véhiculé par les mal nommés Démocrates de Suède.

Dans l’imaginaire collectif, les nations d’Europe du Nord semblent en effet vouées à rester des havres de paix, de prospérité et de tolérance, fonctionnant au compromis entre forces politiques plutôt progressistes. Cela fait pourtant plus de trente ans que leurs États sociaux, particulièrement développés, ont entamé un tournant individualiste, compétitif et disciplinaire – les travaux récents du sociologue Johannes Kananen sont une référence à cet égard. Et loin qu’il y ait une anomalie suédoise, la droite radicale est implantée depuis plusieurs années –  utilisez le menu déroulant du graphique ci-dessous pour voir les derniers résultats électoraux par pays.

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Les visions idylliques de la région ne viennent cependant pas de nulle part. Après tout, les paysages politiques scandinaves ont longtemps présenté une certaine originalité par rapport au reste de l’Europe, et se sont notamment caractérisés par un multipartisme modéré, remarquable par sa stabilité. À quoi ces paysages ressemblaient-ils, et comment se sont-ils recomposés ?

Avant de le détailler, il faut admettre le risque d’une généralisation excessive lorsqu’on parle de la Scandinavie ou de l’Europe du Nord au singulier[i]. Certains spécialistes ironisent même sur un « modèle à cinq exceptions », tant il est aisé de pointer les différences d’un pays à l’autre. Il suffit de se pencher sur la formation de ces États-nations pour le comprendre. La Suède et le Danemark se sont comportés comme des puissances impériales et coloniales, en compétition pour l’hégémonie sur la région. « Périphériques », les autres pays ont conquis leur indépendance plus tardivement : en 1905 pour la Norvège (auparavant ballottée entre les couronnes danoise et suédoise), en 1917 pour la Finlande (terrain des rivalités entre les empires suédois et russe), et en 1944 pour l’Islande (longtemps possédée par les Danois au même titre que le Groenland ou les îles Féroé).

Cela dit, ces pays partagent des liens historiques et diplomatiques forts, une étroite proximité linguistique et une imprégnation profonde par le protestantisme luthérien, lequel détient encore le statut de religion d’État au Danemark et en Islande. Politiquement, ces pays ont aussi arboré des traits communs, qui les ont longtemps distingués d’autres paysages politiques auxquels nous sommes davantage accoutumés. Le « modèle » du système partisan scandinave, dont le cas suédois a constitué en quelque sorte un prototype, a présenté les caractéristiques suivantes des années 1920 aux années 1970 :

  • Les partis se répartissaient sur un axe droite-gauche défini par des enjeux socioéconomiques, canalisant des conflits de pouvoir et de répartition entre possédants et travailleurs, mais aussi entre monde rural et monde urbain.
  • La gauche de classe était incarnée par une social-démocratie puissante, exerçant volontiers le pouvoir et flanquée de partis socialistes ou communistes de taille modeste (ceux-ci étaient beaucoup plus importants en Finlande et en Islande).
  • Le camp de la droite, ou plutôt le camp « non-socialiste », se révélait beaucoup plus fragmenté, essentiellement entre agrariens, libéraux et conservateurs. Il l’était encore davantage en Norvège et en Finlande, mais beaucoup moins en Islande, où conservateurs et libéraux ont fusionné dans le parti engagé pour l’indépendance (ailleurs, les partis définis par la question nationale ont éclaté très tôt).
  • D’une élection à l’autre, les transferts de voix atteignaient des niveaux faibles, témoignant d’une viscosité certaine des rapports de force. Peu de nouveaux partis apparaissaient, et encore moins parvenaient à entrer au Parlement.

Des conditions particulières ont permis de tels développements. La mobilisation des partis sociaux-démocrates a été facilitée par la prévalence d’un haut degré d’homogénéité ethnolinguistique et religieuse, y compris dans la classe ouvrière. Les sociaux-démocrates ont aussi eu la possibilité de collaborer avec des libéraux pour démocratiser le régime, puis avec des agrariens pour mener une politique économique favorable aux petits paysans comme aux prolétaires. De telles alliances ont favorisé leur intégration institutionnelle et leurs succès gouvernementaux une fois aux responsabilités. En retour, les potentialités de mobilisation de la gauche communiste s’en trouvaient réduites.

Quant à la présence de partis agrariens, elle doit être rapprochée de l’autonomie historique de la paysannerie en Scandinavie. Le politiste Daniel-Louis Seiler rappelle par exemple que « les assemblées d’états se composaient de trois ordres sur le continent, mais en comprenaient quatre en Suède : les paysans s’ajoutant au clergé, à la noblesse et au tiers. Exempt de tout servage, le monde agricole suédois reposait sur le travail des hommes libres ». Ce facteur a joué comme un obstacle à l’union des élites urbaines et terriennes derrière un parti de droite puissant, comme ce fut par exemple le cas au Royaume-Uni.

Fragmentation, polarisation et nouveaux clivages

La première déstabilisation significative du modèle s’est produite au début des années 1970. Le Danemark, la Finlande et la Norvège ont alors connu des « tremblements de terre électoraux », selon une formule restée fameuse parmi les politistes. Soudainement, des partis anti-establishment ont réalisé des percées spectaculaires, s’élevant à 10,5 % pour le Parti rural de Veikko Vennamo en Finlande, ou 15,9 % pour le Parti du progrès de Mogens Glistrup au Danemark. Ces deux formations se sont révélées éphémères, mais la rupture des équilibres antérieurs a été pérenne.

Dans le graphique ci-dessous, on peut constater à quel point le poids collectif des partis nordiques historiques a diminué au fil des décennies, même s’il n’y a pas eu d’effondrement. De l’après-guerre jusqu’à la fin des années 1950, ces partis concentraient encore plus de 90 % des suffrages. À partir de la décennie 1990, ce seuil n’a plus été atteint dans aucun pays. Jusqu’à la fin du siècle dernier, ils dépassaient en tout cas les 60 % en moyenne. Depuis, cela a été démenti dans quatre pays sur cinq. Cette tendance s’est parfois réalisée brutalement, comme lors des élections « sismiques » déjà évoquées, au début des années 1990 en Suède, ou encore après la crise de 2008 en Islande. Mais c’est son caractère structurel qui doit être retenu.

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Les votes des électeurs d’Europe du Nord se sont durablement dispersés sur un nombre plus élevé de partis, en dehors des formations les plus anciennes. La taille des systèmes partisans a donc augmenté, et ceux-ci sont apparus plus fragmentés que par le passé. Un multipartisme « étendu » a fini par caractériser les États scandinaves, dans lesquels la volatilité électorale a également eu tendance à augmenter d’un scrutin à l’autre.

Ce multipartisme a également présenté deux traits nouveaux supplémentaires, qualitatifs plus que quantitatifs, mais cruciaux pour comprendre la structure actuelle des scènes politiques. D’une part, une radicalité politique s’est recomposée sur chacun des bouts du spectre politique : non seulement à gauche, avec des formations écolo-socialistes ayant pris le relais de partis communistes épuisés ; mais surtout à droite, avec l’émergence de partis fondamentalistes chrétiens et de partis anti-immigration.

D’autre part, les dimensions de la compétition politique sont devenues plus nombreuses. Aux enjeux socioéconomiques, se sont ajoutés des enjeux culturels, identitaires et écologiques, dont les nouvelles familles de partis apparues sont emblématiques. En plus de celles déjà évoquées, on peut ajouter l’installation durable des partis Verts dans les paysages politiques. En résumé, les systèmes partisans d’Europe du Nord, en plus d’augmenter en taille, ont vu croître leur polarisation et leur « dimensionnalité ».

[i] Au sens strict, la Scandinavie désigne la Suède, le Danemark et la Norvège. Mais beaucoup de spécialistes utilisent le terme comme un équivalent d’une Europe nordique comprenant également la Finlande, l'Islande, les îles Féroé et le Groenland.

L’ascension d’une famille nationale-populiste

D’après Anders Ravik Jupskås, « l’émergence, et dans certains cas la persistance de partis de droite radicale, est peut-être l’un des développements les plus significatifs de l’après-guerre dans cette région ». Dans une contribution récente, le politiste explique que deux générations de droite radicale se sont succédé depuis les années 1970.

La première a été le fait de partis tenant beaucoup à la personnalité de leurs fondateurs, qui s’attaquaient aux excès de la bureaucratie, de l’État-providence et de la fiscalité. Accompagnant l’essor du néolibéralisme, ils ont incité les partis « bourgeois » plus classiques à se radicaliser sur ce terrain, mais ont souvent fait long feu. La seconde génération, davantage ancrée dans la durée, s’est définie par un projet nativiste, hostile à l’immigration comme au multiculturalisme. Plus modérée sur les enjeux socioéconomiques, elle les recode à travers son logiciel altérophobe, puisqu’elle entend réserver la protection sociale à un peuple national pensé de manière exclusive.

Hormis le cas norvégien, dans lequel la transition a été assurée par la même organisation, cette deuxième génération de droite radicale a vu le jour à travers de nouvelles formations. La plupart étaient porteuses dès le départ de ce cap national-populiste, les Démocrates de Suède se distinguant par leur passé de formation néonazie, qu’ils tentent de faire oublier à travers une stratégie de respectabilisation qui porte visiblement ses fruits. 

Le graphique ci-dessous témoigne de l’essor de cette nouvelle génération de droite radicale. Les partis concernés se situent tous à un étiage substantiel, puisqu'ils oscillent entre 10 et 20 % des suffrages. Dans des pays où les élections se jouent à la proportionnelle, cela leur confère un poids parlementaire significatif. Seule l’Islande échappe encore à cette implantation réussie. Un parti encore mal défini, dit « du peuple » et accusé de xénophobie, a cependant fait son entrée au Parlement en 2017. Son évolution est à surveiller.

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Selon Jupskås et sa collègue Ann-Cathrine Jungar, on a donc assisté ces dernières années à la naissance d’une nouvelle famille de partis. Elle tient sa cohérence d’un positionnement idéologique qui la distingue dans la compétition politique, et vers lequel ont convergé les partis concernés, quelle que soit leur généalogie singulière. Elle la tient aussi de liens transnationaux qui se sont intensifiés, entre eux et avec d’autres partis nationaux-populistes du continent. Seul le Parti du progrès norvégien se tient à part, avec un positionnement plus libéral en matière économique et moins identitaire en matière culturelle.

Les conséquences de l’émergence de cette famille ont été lourdes. Les partis plus traditionnels ont été incités à épouser, au moins partiellement, son agenda nativiste. Cela s’est particulièrement vérifié au Danemark, à droite mais aussi au sein de la social-démocratie. Ce tournant a été plus modeste en Norvège, où les partis de gouvernement ont plutôt évité de trop politiser l’immigration, mais assez brutal en Suède depuis la « crise » des réfugiés en 2015-2016. Inversement, les partis les plus à gauche, et même certains libéraux, ont réaffirmé leurs valeurs cosmopolites.

Alors que le cordon sanitaire envers les Démocrates de Suède a été respecté jusque-là, leur progression pourrait inciter à des stratégies alternatives. Ailleurs, cette prévention n’existe déjà plus. Depuis 2001, les cabinets de droite danois ont dépendu du soutien parlementaire du Parti du peuple, avec qui la direction sociale-démocrate envisage désormais de coopérer. Depuis 2013, le Parti du progrès norvégien participe à un gouvernement de coalition avec les conservateurs. C’était le cas du Parti des Finnois en 2015, mais l’élection par sa base d’un leader particulièrement radical, incompatible avec la première ministre de droite, a causé une scission de la direction et du groupe parlementaire.

La splendeur passée de la social-démocratie

La social-démocratie est l’un des acteurs à avoir le plus souffert de ces tendances. Au Danemark, en Norvège et en Suède, elle a longtemps tutoyé les 40 %, formant régulièrement des gouvernements et échappant à l’alternance pendant de longues années. C’est sans doute en Scandinavie qu’a perduré le plus longtemps un encadrement de masse de la classe ouvrière, facilité par des liens étroits entre les partis, les organisations syndicales et de nombreuses associations qui reproduisaient une culture commune et des solidarités au quotidien.

Comme dans beaucoup d’autres pays en Europe, la social-démocratie a payé des accommodements croissants au néolibéralisme, sans pour autant s’effondrer, et en préservant sa capacité à accéder au pouvoir national. La persistance de liens forts avec le mouvement ouvrier traditionnel, mais aussi l’accès facile à la compétition politique pour des rivaux écologistes et « rouges-verts » (grâce à la proportionnelle), ont rendu difficile le renouvellement de sa base électorale. Les électeurs les plus loyaux à la social-démocratie sont aussi les plus âgés, qui par définition disparaissent au fil du temps : le politiste David Arter va jusqu’à parler de la « sénescence » des soutiens sociaux-démocrates.

Depuis les années 2000, on observe cependant une tendance au déclin plus marquée et rapide. En Norvège, en Suède et en Finlande, les trois partis sociaux-démocrates ont reculé de huit à dix points en l’espace de douze ans, sur quatre scrutins. Cette tendance débouche aujourd’hui sur la banalisation de cette force politique en termes de taille électorale, et la confronte surtout à des dilemmes quant à ses choix d’alliance. Elle n’a parfois ni la majorité ni même le désir programmatique de gouverner avec un bloc de gauche, tout en risquant une dilution toujours plus forte de son identité − et donc de ce qu’elle peut offrir aux électeurs − si elle s’allie avec des forces plus à sa droite. Le pas de deux des sociaux-démocrates et des nationaux-populistes danois indique assez bien les errances morales et stratégiques qui pourraient se multiplier.

Le seul effondrement nordique s’est produit en Islande, où la social-démocratie n’a jamais eu le poids et l’influence historique que ses partis frères ont eue dans le strict périmètre scandinave. Rassemblant un cinquième des voix dans ses meilleurs jours, le parti islandais a fusionné avec trois autres partis de (centre-)gauche en 2000. Ayant participé au pouvoir au cœur de la grande crise économique de 2008, l’Alliance sociale-démocrate n’a cependant pas convaincu les citoyens. D’autres formations ont capté le désir d’alternance face à l’ensemble des forces qui avaient forgé le consensus néolibéral des décennies 1980 et 1990, sociaux-démocrates y compris. L’Alliance est ainsi revenue à l’étiage faible de sa composante fondatrice.

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Fabien Escalona

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