Moins de deux ans après sa libération, Chelsea Manning repart en prison

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L’ancienne analyste militaire, à l’origine des révélations de Wikileaks sur les exactions américaines en Irak et en Afghanistan, a été écrouée vendredi 8 mars aux États-Unis pour avoir refusé de témoigner dans le cadre d’une instruction judiciaire secrète menée sur le site de Julian Assange.

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New York (États-Unis), de notre correspondant. – L’an dernier, Chelsea Manning avait mené campagne pour un siège au Sénat américain dans l’État du Maryland (est des États-Unis). Elle prônait dans son programme la sécurité sociale pour tous, la fermeture des prisons, un revenu minimal pour tous, la fin de la criminalisation des personnes transgenres comme elle, l’abolition de l’agence anti-immigration ICE et l’ouverture des frontières.

L’ancienne analyste militaire américaine à l’origine des révélations du site Wikileaks en 2010 sur la torture et les meurtres de civils perpétrés par l’armée américaine en Irak en Afghanistan disait alors défendre « un anti-autoritarisme radical » dans l’Amérique de Donald Trump.

« Les États-Unis ont la plus grande armée, la plus chère du monde, le plus grand système carcéral du monde, l’appareil de renseignement le plus sophistiqué, et nous en voulons toujours plus » plaidait-elle en janvier 2018 à un reporter du quotidien britannique The Guardian, sa première interview depuis sa sortie de prison, neuf mois plus tôt. Jusqu’où va-t-on aller? Il faut que cela cesse. » En juin 2018, lors d’un primaire, Manning avait été sèchement battue par le démocrate sortant, Ben Cardin.

Chelsea Manning lors d'une conférence à Berlin, le 2 mai 2018 © Reuters Chelsea Manning lors d'une conférence à Berlin, le 2 mai 2018 © Reuters

Vendredi 8 mars, la célèbre lanceuse d’alerte a entamé à la face du monde un nouveau combat. Entendue devant un juge de Virginie, dans le cadre d’une procédure secrète sur Wikileaks dont très peu d’actes ont jusqu’ici fuité, la lanceuse d’alerte a refusé de témoigner devant un grand jury sur ses liens avec l’organisation créée par Julian Assange.

Manning estime qu’elle a déjà répondu à toutes les questions posées en 2013, lors d’une audition en cour martiale. Elle conteste par ailleurs le caractère secret de cette procédure, se disant « prête à expliquer les choses publiquement », dans un cadre judiciaire normal.

Le juge Claude Hilton a estimé qu’en refusant de répondre, Manning a « outragé » le tribunal. Il a ordonné son incarcération immédiate, jusqu’à la fin des travaux du grand jury, à moins que Manning ne se résolve à témoigner d’ici là.

Arrêtée en 2010 après une dénonciation, inculpée de vingt-deux charges dont espionnage et collusion avec l’ennemi, condamnée en 2013 à trente-cinq ans de prison par un tribunal militaire, Manning avait vu sa peine commuée par Barack Obama en janvier 2017, dans les tout derniers jours de sa présidence, une décision conspuée par la droite américaine, pour qui elle est une « traître » à la nation. Elle avait été libérée quatre mois plus tard.

Après sept ans de détention (dont deux mois dans une cage au Koweït et sept mois à l’isolement total dans une cellule minuscule, où elle était forcée de dormir nue) Manning retourne en prison pour une durée inconnue. A priori pas plus de « dix-huit mois », a estimé son avocate Moira Meltzer-Cohen, période à l’issue de laquelle des charges criminelles pourraient être prononcées.

L’avocate a salué le « courage immense » de sa cliente et exhorté les autorités judiciaires à prendre en compte la santé de sa cliente, dont les conditions de détention passées ont été jugées « inhumaines » par l’ONU. En prison, Manning a tenté par deux fois de se suicider et s’est longtemps vu refuser les soins liés à sa transition, détenue dans une prison militaire pour hommes alors qu’elle avait annoncé son intention de laisser derrière elle le « soldat Bradley Manning » pour vivre sa vie de femme, en accord avec son identité de genre.

« Ce n’est pas mon premier rodéo », a soufflé Manning à l’annonce de la décision du juge, à laquelle elle s’attendait. Une fois l’incarcération confirmée, une déclaration a été publiée sur Twitter en son nom : « Je ne participerai pas à un procès avec lequel je ne suis moralement pas d’accord, encore moins un procès fait pour prendre au piège et persécuter les activistes pour leur parole politique. » Un appel de la décision est « probable », a annoncé son avocate.

Sur le compte Twitter du documentariste Ford Fischer, visionnez les déclarations de Manning à son arrivée au tribunal, et celles de ses avocats après l’audience.

« Aucun journaliste, aucune de leurs sources ne devrait être soumise à cela », a réagi l’avocate de Julian Assange, Jennifer Robinson.

« Une fois de plus, Chelsea Manning agit de façon héroïque au nom de la liberté de la presse, a estimé Daniel Ellsberg, célèbre informateur du Washington Post dans l’affaire des « Pentagon Papers », immortalisée récemment par le film du même nom. Enquêter sur Wikileaks pour ses publications est une grave menace à tous les droits des journalistes, et Chelsea nous rend à tous service en le combattant. Elle a déjà été torturée, a passé des années en prison, a souffert plus qu’assez. Elle doit être libérée immédiatement. »

« Chelsea Manning a été mise en prison pour la forcer à témoigner contre Julian Assange, a commenté Wikileaks sur son compte Twitter. Des lanceurs d’alerte sont désormais forcés de témoigner contre des journalistes. Un nouvel angle pris pour attaquer la liberté de la presse. »

L’organisation a aussi renvoyé un lien vers la pièce la plus fameuse parmi les 700 000 documents secrets – dont 250 000 télégrammes diplomatiques ayant nourri des enquêtes du New York Times, du Spiegel, du Guardian, du Monde, d’El País, mais aussi de Mediapart – transmis par Manning à Wikileaks lors de son service sur une base militaire près de Bagdad.

Tournée par un hélicoptère de l’armée américaine, cette vidéo, intitulée Collateral Murder, montre deux photographes de Reuters être tués sans sommation par les soldats américains, et un van venu leur porter secours être à son tour pris pour cible. (Attention, les images peuvent heurter)

Diffusée en avril 2010, elle avait entraîné l’indignation internationale. De même que les photos des séances d’humiliation et de torture infligées par les interrogateurs américains aux prisonniers d’Abou Ghraib, autres documents-chocs transmis par Manning à Wikileaks.

Au-delà de Manning, c’est bien Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, que la justice américaine a dans son viseur. Réfugié depuis sept ans à l’ambassade d’Équateur à Londres, Assange est depuis huit ans sous le coup d’une procédure secrète aux États-Unis, procédure dont presque rien n’a filtré, pas même les chefs éventuels d’inculpation.

En novembre 2018, des documents judiciaires, où n’avait pas été biffé par erreur le nom d’Assange, ont confirmé que la procédure se poursuivait, même si les autorités américaines n’ont toujours pas délivré de mandat d’arrêt envers les responsables de Wikileaks.

Manifestation pour l’asile politique de Julian Assange en Équateur à Quito, le 31 octobre 2018. © Reuters Manifestation pour l’asile politique de Julian Assange en Équateur à Quito, le 31 octobre 2018. © Reuters

Wikileaks est aussi concerné de très près par l’enquête du procureur spécial Robert Mueller sur une éventuelle « collusion » de la campagne Trump en 2016 avec la Russie de Vladimir Poutine.

Alors que Mueller est selon la presse américaine, sur le point de boucler son enquête (à part des inculpations régulières, qui pour l’instant n’ont pas visé le premier cercle de Trump, il entretient le secret sur ses activités depuis bientôt deux ans), une partie de l’instruction se concentre sur les relations entre l’entourage de Trump et l’organisation de Julian Assange.

En juillet 2016, quatre mois avant la présidentielle américaine, Wikileaks avait en effet publié 20 000 courriels piratés dans les boîtes mails du parti démocrate par des hackers liés au renseignement russe. Donald Trump s’en était félicité, et avait même exhorté Wikileaks a publier « 30 000 courriels » supplémentaires. Ce qui fut en partie fait, en particulier le 7 octobre 2016, juste après la publication d’une vidéo potentiellement déflagratoire pour Trump où celui-ci se vantait « d’attraper les femmes par la chatte ».

Depuis, l’existence de plusieurs contacts à cette époque-là entre Wikileaks et les proches de Trump, notamment son fils Donald Jr., et son conseiller spécial Roger Stone, ont été établis. 

L’ex-avocat personnel de Donald Trump, Michael Cohen a même assuré récemment devant le Congrès, et sous serment, que Roger Stone et Donald Trump en personne ont eu connaissance de la publication des courriels du parti démocrate par Wikileaks avant leur parution.

« En juillet 2016, a témoigné Cohen devant les élus de la chambre des Représentants, des jours avant la convention républicaine, j’étais dans le bureau de Mr. Trump quand sa secrétaire a annoncé que Roger Stone était au bout du fil. Mr. Trump a mis Mr. Stone sur haut-parleur. Mr Stone a dit à Mr Trump qu’il avait juste raccroché après une conversation avec Julian Assange et que celui-ci avait dit à Mr. Stone que d’ici quelques jours, il y aurait un déchargement massif d’e-mails dommageables pour la campagne d’Hillary Clinton. »

Selon Cohen, Trump aurait alors dit : « Ce serait formidable. »

Problème : Cohen a déjà menti au Congrès et Stone, vantard de première, n’a jamais perdu une occasion de se pousser du col. – Roger Stone a été récemment inculpé par Mueller pour avoir menti à propos de ses contacts avec Wikileaks, mais il a contredit les propos très détaillés de Cohen.

Si l’enquête de Mueller venait à confirmer les propos de Cohen, Wikileaks et Assange pourraient se retrouver mis en cause pour des activités d’espionnage en lien avec une puissance étrangère. Inculpation qui ne gênerait pas nombre de démocrates, pour beaucoup persuadés que l’élection présidentielle de 2016 a été volée par Trump grâce à ses connexions russes.

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