Ali Bayramoglu: «Les municipales turques font renaître l’espoir dans l’opposition»

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La victoire de l’opposition à Istanbul – où elle est encore contestée par le parti présidentiel – et à Ankara, lors des municipales organisées dimanche 31 mars, a fait souffler un vent de renouveau sur la Turquie. Selon le politologue et éditorialiste Ali Bayramoglu, elle ouvre la voie à une reconfiguration de la scène politique, tant à gauche que dans le camp islamo-conservateur au pouvoir.

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Istanbul (Turquie), de notre correspondant. – Les élections municipales ont fait souffler un vent de nouveauté dimanche en Turquie en offrant une victoire inattendue au principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate), dans la capitale Ankara ainsi que dans la métropole de plus de 15 millions d’habitants que constitue Istanbul. Alors que le suspense subsiste dans cette ville en raison d'un recomptage des voix réclamé par le parti présidentiel de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur), Ali Bayramoglu, politologue à l'université Sehir d'Istanbul et observateur expérimenté de la vie politique turque, tire les premiers enseignements de ce scrutin.

Pour cet ancien éditorialiste du quotidien islamiste Yeni Safak, qui pose désormais un regard critique sur la politique du président Recep Tayyip Erdogan dans les colonnes du journal conservateur Karar, ces élections ouvrent la voie à une reconfiguration de la scène politique turque, tant dans le camp de l’opposition, qui a mis fin à une spirale de l’échec, que dans celui du chef d’État, où la contre-performance du Reis pourrait encourager la formation d’un nouveau parti concurrent.

Vous avez suivi depuis plusieurs décennies le parcours politique du président Recep Tayyip Erdogan. Que vous inspire aujourd’hui la victoire de l’opposition à Ankara et à Istanbul, ville où elle est encore contestée par l’AKP ?

Ali Bayramoglu Ali Bayramoglu
Ali Bayramoglu : De la joie. Le fait que l’opposition remporte les deux plus grandes villes du pays, celles qui détiennent une bonne partie du capital économique et culturel de la Turquie, face à un AKP qui se prétendait si fort et si dominant, a fait renaître l’espoir dans l’opposition tout en introduisant dans le camp conservateur l’idée qu’il pouvait perdre. Après tout, c’est bien en devenant maire d’Istanbul, en 1994, qu’Erdogan a commencé son ascension.

Mais pour moi, l’effet le plus important de ce scrutin, c’est qu’il a redonné à la société turque une confiance dans le système électoral. Comme Erdogan est progressivement parvenu à mettre hors-jeu tous les instruments démocratiques et toutes les institutions intermédiaires, on craignait qu’il en fasse de même avec les élections. Plus les citoyens perdent espoir, plus l’élection perd de son importance à leurs yeux, et plus Erdogan peut jouer facilement sur les mécanismes de l’élection. C’était notre plus grande peur. Or, ce dimanche, chaque camp a vu la puissance du système représentatif et de l’élection au suffrage universel. Pour la Turquie, c’est un rayon de soleil.

Outre Istanbul et Ankara, le CHP s’est emparé des grandes villes d’Antalya, Adana et Mersin, dans le sud du pays. En incluant le Parti démocratique des peuples (HDP, gauche et pro-kurde), l’opposition détient désormais 15 des 31 municipalités métropolitaines de Turquie. Comment expliquez-vous ce succès ?

D’abord, je voudrais faire remarquer que la fracture identitaire qui divise la Turquie entre deux pôles – à gros traits, les milieux conservateurs et les milieux occidentalisés – est toujours là. Au cours des cinq dernières années, Recep Tayyip Erdogan, a poussé le pays, avec ses politiques populistes, à une polarisation totale entre ces deux camps de taille à peu près égale. Les élections nous ont montré que cette polarisation est toujours bien présente. L’alliance présidentielle a recueilli environ 52 % des voix, soit quasiment le même score que l’an dernier, lors de l’élection du président. Rien n’a changé de ce côté-là.

Mais dans le même temps, les lignes bougent au sein de chaque camp. À Istanbul, ce n’est pas parce que les électeurs conservateurs se sont mis à voter pour le CHP qu’Ekrem Imamoglu a atteint 48,8 %. C’est plutôt parce qu’ils ont renoncé à voter pour l’AKP. Quelques mécontents ont sans doute voté pour le candidat le plus fort en face de l’AKP – donc éventuellement celui du CHP. Mais je pense qu’ils ont surtout choisi de voter blanc ou de s’abstenir – la participation a baissé de 2 ou 3 %.

Pourquoi ce mécontentement dans les cercles conservateurs s’exprime-t-il maintenant ?

L’aspect le plus visible, c’est bien sûr la crise économique. Depuis un an, Erdogan et ses amis, malgré toutes leurs promesses, n’ont pas traité l’économie comme ils prétendaient le faire. Une méfiance s’est introduite dans leur électorat, surtout chez les petits commerçants. Le deuxième aspect important, c’est à mon sens le discours populiste d’Erdogan, ses références à la survie de l’État, qui a pu être convaincant pour certains, mais qui ne l’a pas été du tout pour beaucoup de conservateurs. Les élites les plus éduquées, les plus proches de l’Occident, les plus riches de la sphère conservatrice, ont été gênées par ce discours qui ne ressemblait à rien. D’autres, en particulier dans les cercles islamistes, ont été gênés par le culte de la personnalité qui s’est développé autour d’Erdogan et qui va totalement à l’encontre de leur idéologie et de leurs valeurs morales.

La différence par rapport aux derniers scrutins, c’est aussi que, cette fois, les élections n’étaient pas déterminantes. Lors des législatives, l’an dernier, les milieux conservateurs étaient mécontents, mais dans le même temps ils étaient aussi attachés à la politique identitaire du gouvernement. Ils n’aimaient pas la forme du discours identitaire, mais c’était quand même cette politique qui avait élargi le champ de leurs possibilités. Dès lors, ils ne voulaient pas perdre leurs acquis. Cette fois-ci, le vote n’implique pas le départ d’Erdogan, c’est juste une gifle. Personnellement, j’ai entendu au moins une dizaine de personnes dire qu’elles allaient voter contre l’AKP pour lui donner une petite leçon.

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