Gina Haspel, visage candide de la torture «made in USA»

Par

Pour diriger la CIA, Donald Trump a choisi Gina Haspel, 33 ans de maison, impliquée dans les programmes de torture de l'après-11-Septembre. Devant les sénateurs, elle a juré que cette époque était révolue. Sans condamner les agissements d'une institution dont elle a gravi tous les échelons.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

New York (États-Unis), de notre correspondant.– « Bloody Gina ! Vous êtes une tortionnaire ! » La femme au tee-shirt rouge est vite évacuée par la police du Congrès. Peu après, un autre protestataire est extirpé manu militari. Il s'agit de Ray McGovern. Pas n'importe qui : dans les années 80, ce barbu de 78 ans était analyste à la CIA. Chaque matin, il était chargé de briefer confidentiellement le président Ronald Reagan sur les derniers soubresauts du monde.

Assise à quelques mètres de là, Gina Cheri Haspel reste de marbre. Mercredi 9 mai, la candidate choisie par Donald Trump pour diriger la CIA passait son grand oral à Washington, devant les sénateurs américains.

Gina Haspel, mercredi 9 mai, lors de son audition au Sénat américain. © Mathieu Magnaudeix Gina Haspel, mercredi 9 mai, lors de son audition au Sénat américain. © Mathieu Magnaudeix
L’attentat extraordinaire du 11 septembre 2001 avait déclenché deux guerres (en Afghanistan et en Irak), un arsenal de mesures d'exception destinées à abolir des pans entiers du droit, des dispositifs de surveillance inédits, la création de « prisons secrètes » de la CIA, l'ouverture du camp spécial de Guantanamo pour des ressortissants du monde entier soupçonnés de terrorisme. L'attaque contre les tours jumelles du World Trade Center avait ouvert la porte à tous les abus, comme les brutalités physiques et sexuelles dans le camp irakien d'Abou Ghraib, avec ces clichés de prisonniers humiliés qui ont fait le tour du monde.

Elle avait justifié la création, au sein de la CIA, d'un programme inédit de « détention et d'interrogation » : pensé par deux « psychologues » extérieurs embauchés par l'agence, approuvé par le président des États-Unis, le « RDI » (« rendition, detention, interrogation ») avait pour but d'obtenir des aveux ou des informations en privant des dizaines de personnes suspectées de terrorisme de nourriture ou de sommeil, en les enfermant dans des boîtes, en les noyant (la fameuse technique du « waterboarding »).

Ces agissements ont été qualifiés en 2014 d'actes de « torture » par le Sénat américain. Toujours détenu à Guantanamo, le cerveau des attentats du 11-Septembre, Khalid Cheikh Mohammed, a ainsi subi quinze séances de waterboarding et des châtiments corporels dégradants.

Ce programme top secret fut supervisé par le centre antiterroriste (CTC), une division du service des activités clandestines de la CIA. Une de ses responsables s'appelait Gina Haspel : son visage figure sur l'organigramme des « architectes de la torture » réalisé par l'ACLU, la plus grande organisation des droits de l'homme américaine.

Si sa nomination est approuvée la semaine prochaine par les sénateurs, Gina Haspel, 61 ans dont 33 à la CIA, pourrait devenir la première femme à diriger l'agence du renseignement américain, et le deuxième directeur à avoir passé toute sa carrière « sous couverture et dans l'ombre », la formule par laquelle elle désigne ses opérations clandestines à l'étranger.

L'actuelle numéro deux de la CIA n'a pas de compte sur les réseaux sociaux. Son CV étant en grande partie « classifié », le grand public doit se contenter d'informations générales, comme sa connaissance de la Russie, sa maîtrise du français, de l'espagnol et du turc, ses activités antiterroristes en Afrique dans les années 90, ou encore ses responsabilités comme « chef de station » de la CIA à Londres et dans d'autres capitales européennes non identifiées.

Dame à lunettes, visage candide et allure banale, Gina Haspel n'avait jamais parlé en public. Devant les sénateurs, elle a cultivé le mythe héroïque de l'agent secret, évoquant lors de son discours inaugural les informations obtenues « au cours de rencontres dans des allées poussiéreuses de capitales du tiers-monde ». Native du Kentucky, un État rural, et fille de militaire, Haspel s'est décrite comme une « Américaine typique de la classe moyenne », « bien élevée » par ses parents. Elle a insisté sur « les sacrifices » de ses collègues, dont certains « ont donné leur vie pour ce pays ».

Depuis quelques semaines, la CIA a distillé une poignée d'informations personnelles destinées à la rendre sympathique (comme sa passion pour Johnny Cash, une rencontre avec Mère Teresa, ses activités « humanitaires » pendant la guerre du Golfe) et publié une série de tweets insistant sur les obstacles rencontrés dans sa carrière en raison de son sexe.

« Une campagne de propagande, maugrée le sénateur démocrate Martin Heinrich, qui occulte ce que le peuple américain a besoin de savoir pour se faire un avis informé. » Les sénateurs de tous bords se sont en effet vu communiquer certains éléments « classifiés » du CV d'Haspel. Mais ils n'ont pas le droit d'en parler. Sa face sombre reste un secret d'État.

Les états de service de Mme Haspel mériteraient pourtant d'être rendus publics. En tant que directrice de la première prison secrète de la CIA en Thaïlande, elle a supervisé en 2002 la torture d'Abd al-Rahim al-Nashiri, un Saoudien lié à Al-Qaïda et soupçonné d'avoir organisé en 2000 l'attaque contre l'USS Cole, un bateau militaire américain, lors de laquelle ont péri dix-sept marins américains. Avant son arrivée, le Palestinien Abou Zubaydah y avait aussi été torturé, au point de perdre un œil.

Bien que son titre ultérieur ne soit pas connu, Gina Haspel a bien fait partie jusqu'en 2005 des dirigeants de la CIA qui ont mis en œuvre le programme RDI. Comme une enquête interne de la CIA (qui l'a dédouanée) l'a démontré, elle a participé en 2005 en tant que chef de cabinet du responsable des opérations clandestines à la destruction de 92 extraits vidéo d'interrogatoires, une opération illégale que le Département de la justice n'a pas jugé utile de sanctionner.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale