Au Venezuela, dans l’Arc minier de l’Orénoque, les bandes armées font la loi (2/2)

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Alors que le Venezuela sombre dans la crise économique, l’Arc minier de l’Orénoque attire comme un aimant les travailleurs à la recherche d’opportunités, mais aussi des groupes armés qui font régner leur loi. L’action du gouvernement est inefficace, quand elle n’est pas complice des exactions.

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Arc minier de l’Orénoque (Venezuela), envoyé spécial.– Les rayons de soleil s’éloignent peu à peu pour laisser place à un halo lumineux. À califourchon sur un bâton d’une cinquantaine de centimètres, les mains agrippées à une solide corde, le mineur descend lentement dans un étroit goulet. À l’intérieur, au bout d’une galerie qu’aucune poutre ne vient consolider, trois hommes suent à grosses gouttes dans une alcôve où l’on tient enfin debout. Dans une chaleur suffocante, l’un pellette, l’autre pioche. Jaimes Thompson, les muscles tendus, enchaîne les coups de pique. Les deux hommes remplissent des sacs de terre, d’où sortiront quelques grammes d’or. « On travaille pour nos enfants, pour nos familles, pour acheter de la nourriture, des médicaments », explique le mineur au visage taché de boue.

Jaimes Thompson n’envisage pas d’alternative. Il pioche de « sept heures à dix-sept heures », « 24 heures sur 24 » quand ses compagnons et lui sont sur un filon, pour survivre à la crise économique qui a fait s’envoler les prix. L’inflation pourrait atteindre plus de 13 800 % cette année, selon le FMI. Dans le secteur de La Ramona, non loin de la ville minière d’El Callao, à quatre cents kilomètres au nord de la frontière brésilienne, de nombreux mineurs sont dans le même cas que Jaimes.

L'entrée d'une mine. © J.-B. M. L'entrée d'une mine. © J.-B. M.

Depuis sa fondation en 1853, l’or est exploité à El Callao. Mais la région est devenue « zone de développement stratégique nationale » par décret présidentiel en 2016 (lire notre précédent article). Aujourd’hui, une foule de nouveaux venus qui n’auraient jamais pensé creuser si la crise ne les y avait contraints se sont ajoutés aux mineurs présents depuis plusieurs générations. 

Il est difficile de chiffrer l’explosion de la population. En 2017, le président de la chambre minière du Venezuela, Luis Rojas, estimait le nombre de mineurs illégaux à 50 000 – d’autres sources évoquent le triple. Tout un pays converge vers la région aurifère. À la sortie de la ville de Ciudad Guayana, le long de la Troncal 10, la route qui s’étend sur 600 kilomètres vers le Brésil, une centaine de personnes, chercheurs d’or aux battées accrochées dans le dos, des prostituées aussi, attendent qu’un chauffeur les conduise dans ce sud plein de promesses. L’Arc minier de l’Orénoque (AMO) n’attire pas que les mineurs. Une femme soigneusement maquillée, ancienne productrice de groupes de musique, vient de Caracas : « Avec la crise, j’ai perdu tous mes contrats. Je viens ici pour voir. C’est ici qu’il y a l’argent », explique-t-elle.

À une dizaine de mètres de la mine de Jaimes, José Gregorio, 26 ans, tourne la manivelle actionnant le treuil qui descend un mineur. Il vient de Maracay, au nord du Venezuela, à 1 000 kilomètres de là. Le jeune homme, soigneusement ganté à la différence des autres mineurs, a abandonné ses études de gestion d’entreprise et son emploi dans une charcuterie pour chercher de l’or « une semaine sur deux ». « Quel travail offre un tel salaire ? Parfois je gagne 30 millions de bolivars en une journée ! Au minimum, 20 millions en une semaine, dix fois mon salaire mensuel dans la charcuterie… », dit-il. À titre de comparaison, le salaire minimum était fixé à 2,5 millions de bolivars mensuels, tickets d’alimentation compris, lorsque nous l’avons rencontré fin mai.

À El Callao, l’argent est visible partout. Les boutiques qui achètent l’or parsèment la ville. On pèse les pépites, on les montre de bonne grâce, les billets passent de mains en mains… La présence de l’argent liquide a de quoi surprendre. Dans le reste du pays, il a disparu. Ici, il s’étale sur les comptoirs, remplit des sacs entiers, s’échange par liasses… Les mineurs préfèrent être payés en espèces plutôt que de gagner le triple, au minimum, par transfert bancaire.

Les mines, chasses gardées des « pranes »

Les rues d’El Callao sont animées. Alors que les autres petites villes s’assoupissent dès la tombée de la nuit, ici les habitants s’agglutinent autour des débits de boissons jusqu’à une heure avancée. Les éclats de rire, les tapes dans le dos font oublier qu’El Callao est la ville la plus dangereuse du Venezuela, un des pays les plus dangereux au monde. D’après l’Observatoire vénézuélien de la violence (OVV), le taux de décès violents à El Callao atteint 816 victimes pour 100 000 personnes en 2017. L’organisation comptabilise plus de 16 000 homicides cette même année dans tout le pays.

Car l’or n’attire pas seulement les simples citoyens venus tenter leur chance. L’AMO est une poudrière contrôlée par des bandes armées. De vastes territoires sont sous l’emprise d’un « pranato », organisation criminelle tout droit sortie des prisons vénézuéliennes. Le patron, le « pran », fait régner sa loi et dirige les commerces illégaux. Ces organisations sont aussi appelées les « syndicats » (« sindicatos ») qui, loin de défendre les droits des travailleurs, taxent les mineurs par la « vacuna », en argent ou/et par une partie de la production. À El Callao, les « pranes » connus sous les noms de Toto, Marcopolo et El Ruqui se sont imposés. Ces « syndicats » s’allient occasionnellement et s’opposent régulièrement dans des luttes fratricides. Les tueries sont monnaie courante. Le 18 mai, vers la mine Janza, sur la commune d’El Callao, une bande a tendu une embuscade à un groupe concurrent, faisant cinq morts. La liste des affrontements meurtriers pourrait indéfiniment s’allonger.

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