A Mossoul: «Les snipers de Daech m’ont tiré dessus»

Par Jérémy André

Dernière forteresse en Irak des combattants de l’État islamique, la vieille ville de Mossoul est devenue le théâtre d’une gigantesque prise d’otages. Pour les civils, rester, c’est prendre le risque d’être tués par les terroristes ou par les bombes de la coalition menée par les États-Unis. Pour s’enfuir, il leur faut esquiver les snipers de Daech. Malgré le danger, des femmes informent les forces irakiennes pour accélérer leur libération.

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Mossoul (Irak), de notre envoyé spécial.-  Aïcha, 4 ans, s’est jetée dans ses bras dès que les soldats ont détaché son père. Libéré, Rayan Yasser, un géant roux, reste accroupi, la serre très fort et répond aux questions d’un homme qui porte un bel uniforme au camouflage vert clair. Elle, elle n’écoute pas, regarde dans le vide et quand une explosion ou un coup de fusil retentit, elle tressaille et est reprise de sanglots. La petite fille en pyjama rose colle sa joue contre celle de son père et essuie ses larmes.

On sert à boire à Rayan Yasser. Il passe la bouteille à la petite et rassemble ses souvenirs pour raconter comment il est parvenu à franchir la ligne de front. « Nous venons de Rass Jeddah, dans la vieille ville. » Depuis trois semaines, le front s’est installé à la périphérie de ce quartier, sur le boulevard qui enserre le centre historique de Mossoul. « La nuit dernière, Daech est venu nous dire qu’il fallait quitter notre maison et nous replier vers le cœur de la vieille ville. Nous n’avons pas obéi. Alors, ce matin, quand j’ai vu que les rues étaient désertes, j’ai pris ma femme et mes enfants, et on a marché vers la ligne de front. »

Troupes irakiennes à Mossoul-Ouest. Photo prise le 13 mars 2017 © Reuters/Azad Lashkari Troupes irakiennes à Mossoul-Ouest. Photo prise le 13 mars 2017 © Reuters/Azad Lashkari

La famille de Rayan avait été rejointe par deux autres. Vers midi, trois hommes, cinq femmes et une demi-douzaine d’enfants ont commencé à se faufiler dans les ruelles étroites qui formaient au Moyen Âge une des plus prospères cités du monde arabe. « Je suis arrivé sur le boulevard, j’ai fait des signes et crié en direction de la ligne des forces irakiennes. Alors, les snipers de Daech m’ont tiré dessus cinq fois ! À cause de ça, on s’est mis à courir pour traverser le front. » En les voyant arriver, les soldats de la Division d’intervention d’urgence (Emergency Response Division, ERD en anglais), postés dans les premières maisons des faubourgs, ont appelé leur commandant, le major Muhammad Ali, installé dans son quartier général deux cents mètres à l’arrière.

  • Le courage des familles qui traversent la ligne de front

L’officier a immédiatement envoyé des Humvees, des blindés légers de fabrication américaine, pour leur épargner les derniers mètres. Les cinq femmes, voilées en noir et blanc, visage découvert, sont montées les premières. Elles ont été déposées à la base, terrorisées. Aïcha et d’autres enfants ont terminé à pied, en courant derrière le véhicule. Les hommes ont dû traverser le no man’s land les mains levées. Les soldats les ont fouillés et leur ont ligoté les mains dans le dos, puis ils les ont embarqués dans un second Humvee. Arrivés dans la base, une maison du faubourg de Kathib Al-Bab, proche du stade de Mossoul, ils ont été assis dans un coin du garage, toujours attachés. Leurs liens n’ont été défaits qu’une fois leur identité vérifiée auprès de leurs proches.

Rayan Yasser a eu à peine le temps de faire un câlin à sa fille que le major Muhammad Ali est descendu l’interroger :

« Combien de combattants de Daech as-tu vu à Rass Jeddah ?
— Plus de vingt
, estime Rayan.
— Combien de mètres as-tu dû parcourir pour t’échapper ?
— 500 mètres jusqu’à la ligne irakienne.
— Tu habites près de la mosquée ?
— Non, elle est encore loin.
— Comment ça se passe pour les civils là-bas ?
— Nous restions enfermés dans nos maisons. Daech a forcé beaucoup de familles à se replier plus profondément dans la vieille ville.
— Comment faisiez-vous pour la nourriture ?
— Il ne nous restait que du pain.
— Il y a des étrangers chez Daech ?
— Non, ils sont tous de Mossoul. »

Le major, resté froid et pensif tout du long, se détend, sourit. « Merci beaucoup, merci beaucoup Monsieur », répète Rayan à la fin de l’interrogatoire.

Dans une pièce à l’entrée, les femmes sont assises par terre en cercle et jettent des regards terrifiés vers les étrangers. Les enfants babillent au milieu, comme si rien ne s’était passé. Le récit d’Amira, 42 ans, s’échappe en un flot ininterrompu, aigu et agité : « Nous crevions de faim. Que va-t-il advenir de nous maintenant ? Chaque famille s’enfermait dans une pièce. Nous ne pouvions pas sortir. Nous attendions que Dieu décide de notre sort. Tout dépendait de la zone dans laquelle vous habitiez. Notre quartier était très dangereux, parce que Daech y avait installé de nombreuses positions de snipers et de mortiers. Quand nous n’entendions plus les combats, nous mangions, une fois par jour le plus souvent. Nous étions comme morts. Une fois, un homme de Daech est entré dans notre maison. J’étais pétrifiée de terreur. »

Elle s’interrompt quelques secondes et reprend. « Mon mari est resté ! Nous nous sommes disputés, il ne voulait pas partir, pour ne pas laisser ses oiseaux. J’ai tellement peur que Daech le tue, s’ils le trouvent. Il ne porte plus la barbe. Et mon père aussi. Mon père est resté ! Il ne pouvait pas marcher ! » Elle manque de fondre en larmes, se ressaisit. Elle mime des mains une arme qu’on recharge et qu’on tire sur un homme à terre, en se tournant vers les soldats : elle fait signe d’exécuter tous les hommes de l’État islamique. Tout le monde rit, et on l’emporte dans un blindé avec les autres, pour qu’ils sortent de la ville en guerre et rejoignent un camp de déplacés.

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Jérémy André est un journaliste indépendant basé depuis plusieurs mois à Erbil, capitale du Kurdistan irakien. Il collabore régulièrement avec Mediapart.