En Irak, l’offensive des djihadistes de l’EIIL bouleverse la donne régionale

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Onze ans après l'invasion américaine, la soudaine percée de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) efface la frontière dite de Sykes-Picot qui sépare la Syrie de l’Irak et montre l’impuissance des forces de sécurité irakiennes. Obama n'exclut pas des bombardements.

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C’est une offensive sans précédent en Irak depuis le départ des troupes américaines en 2011. Après la chute soudaine de Mossoul (deux millions d'habitants, la deuxième plus grande ville du pays), et de la région de Ninive, mardi 10 juin, ce sont six secteurs de la province pétrolière de Kirkouk et deux de la province de Salaheddine qui sont désormais occupés par l'organisation djihadiste de l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL).

Aux abois, le premier ministre irakien est intervenu mardi soir à la télévision pour réclamer le retour de l’état d’urgence, consacrant par la même occasion son impuissance ainsi que l’extrême faiblesse de l’État en voie de partition qu’il dirige depuis mai 2006, avec l’appui de l’Iran et des États-Unis. Mercredi, les troupes djihadistes ont poursuivi leur mouvement vers Bagdad, prenant le contrôle partiel de Tikrit et engageant les combats aux portes de Samarra, une ville à 120 kilomètres au nord de la capitale. Le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, s'est dit « très inquiet » de la « détérioration » de la situation, tandis que Washington qualifiait l'EIIL de « menace pour la stabilité (…) de toute la région ».

Jeudi, le président américain a indiqué à des journalistes qu'il n'excluait pas des bombardements américains, à l'aide de drones, sur les djihadistes. « Je n'exclus rien. (...) L'Irak va avoir besoin de plus d'aide de la part des Etats-Unis et de la communauté internationale. Notre équipe de sécurité nationale étudie toutes les options. L'enjeu ici est de s'assurer que ces djihadistes ne s'installent pas de façon permanente en Irak ou en Syrie d'ailleurs », a déclaré Barack Obama.

Pour beaucoup d’observateurs, cette offensive des djihadistes constitue une réelle surprise, de par la rapidité avec laquelle les forces armées ont quitté le territoire, sans vraiment combattre. « On n'a jamais vu ça, dit Myriam Benraad, spécialiste de l’Irak et responsable du programme Afrique du Nord et Moyen-Orient au bureau de Paris du Conseil européen des relations internationales (ECFR). Les informations dont je dispose montrent qu’il n’y a pas eu de résistance de l’armée irakienne, et une désertion à grande échelle. Cela démontre que la prise de la ville avait été planifiée de longue date. Cela vient confirmer le fait que l’armée se révèle très poreuse et infiltrée par des insurgés et des membres de l’État islamique. Cela en dit long aussi sur l’EIIL, installé parmi les populations civiles et qui joue de ses ressources financières provenant du pétrole pour acheter la complicité de ces populations. C’est d’ailleurs également ce qu’il fait en Syrie, et toute une économie de guerre s’est désormais greffée autour de l’EIIL. » 

Bannière d'un site pro-EIIL, publié mardi 10 juin.  © DR Bannière d'un site pro-EIIL, publié mardi 10 juin. © DR

« Une partie de la population sunnite n’en peut plus des brimades du régime de Maliki et soutient l’EIIL, estime Romain Caillet, chercheur à l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) et spécialiste de l’EIIL. À Mossoul, l’EIIL récolterait ainsi jusqu’à huit millions de dollars par mois. Certes, il y a aussi du racket, et l’on fait sauter les maisons de ceux qui ne paient pas en les accusant d’être des agents du régime. Ce n’est pas très étonnant que, dans ces conditions, ils aient pris la ville. »

Le projet politique de l'EIIL est très clair. L'organisation djihadiste regarde avec envie le Kurdistan irakien prospère et devenu largement autonome de Bagdad. Le mouvement veut imposer son indépendance face au pouvoir chiite de Maliki, et gagner en autonomie financière avec, d’un côté, les raffineries de Deir Ez Zor en Syrie, de l’autre, les puits de pétrole de la région de Kirkouk, les plus importants du pays. S’il arrive à maintenir en sa possession ces deux mannes pétrolières, l’EIIL pourrait tout simplement devenir l’un des plus gros producteurs de pétrole du monde arabe ! (Lire ici un document présentant les ressources pétrolières irakiennes.)

Ce projet, qui vise à effacer la frontière dite de Sykes-Picot qui sépare l’Irak de la Syrie, ne date pas d’hier. Il s’inscrit dans l’histoire du djihadisme tel qu’il s’est construit en Irak au moment de la chute de Saddam Hussein, en 2003. Lors de l’invasion américaine de l'Irak, le djihadiste Abou Moussab al-Zarqaoui va fonder sa propre organisation, qui prendra le nom (« Monothéisme et djihad en Mésopotamie ») du camp d’entraînement en Afghanistan qu’il gérait indépendamment de ceux d'Al-Qaïda.

Ce groupe réalise sa première grosse opération en 2003, lorsqu’il frappe le siège de l’ONU à Bagdad. Fort de ce « succès », le groupe de Zarqaoui prend alors de l’ampleur et prête allégeance à Al-Qaida en octobre 2004, pour fonder « Al-Qaida en Mésopotamie ». Peu avant sa mort en 2006, Zarqaoui intègre Al-Qaida au sein d’une structure plus large, le conseil consultatif des moudjahidines en Irak, qui rassemble plusieurs groupes djihadistes et est commandé par le djihadiste irakien Abou Omar al-Baghdadi. Le conseil prend encore de l’ampleur, jusqu’à s’auto-proclamer en octobre 2006 l’État islamique d’Irak, avec al-Baghdadi aux commandes.

« À l’époque, explique Romain Caillet, tout le monde pensait qu’Al-Qaida changeait simplement de nom et conservait la haute main sur les combattants. Or les événements qui se sont déroulés par la suite ont démontré le contraire. Les combattants étrangers ont été progressivement écartés du commandement au profit de chefs irakiens et d’al-Baghdadi, qui dirigeait déjà l’État islamique en Irak. Les groupes sont alors dissous, dont la branche irakienne d’Al-Qaida, et intégrés au sein de l’État islamique d’Irak. »

Au-delà d’une ambition commune de restaurer le Califat islamique, l’EIIL et Al-Qaida divergent sur plusieurs points. L’EIIL veut immédiatement appliquer la charia, quand Al-Qaïda souhaite attendre la fin de la guerre. Al-Qaida considère que tous les efforts des djihadistes doivent être concentrés sur les positions américaines, à l'inverse de l’EIIL qui ne fait pas de distinction entre les régimes, et adopte une stratégie pragmatique en fonction de ses gains militaires potentiels. Al-Qaida considère enfin que l’État islamique ne se mettra en place qu'après la victoire finale contre les Américains, quand l’EIIL n’entend pas attendre, et n’appelle pas d’ailleurs à la destruction de New York ou de Washington, mais de Rome, en référence à un hadith (ensemble des traditions relatives aux actes et aux paroles du prophète Mahomet et de ses compagnons) qui évoque la capitale de l'ancien empire.

L’EIIL n’est donc pas obsédé par l’Occident comme peut l’être Al-Qaïda. Outre ces divergences, un fossé générationnel sépare la génération d’Al-Qaida, qui a fait ses classes dans le djihad contre la Russie en Afghanistan dans les années 1980, de celle de l’EIIL et d’Al Zarqaoui, pour laquelle l’expérience de référence, c’est le djihad en Irak à partir de 2003.

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