Olof Palme, ou la mauvaise conscience de la social-démocratie

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Trente-quatre ans après son meurtre, l’enquête sur l’assassinat du premier ministre suédois est close. L’occasion de revenir sur une figure de la social-démocratie européenne, qui en incarne la grandeur perdue mais aussi certains renoncements. 

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Beaucoup d’attentes avaient été suscitées par l’annonce de la clôture de l’enquête sur l’assassinat d’Olof Palme. Elles ont pour le moins été déçues. Le 28 février 1986, ce premier ministre suédois, dirigeant du parti social-démocrate (SAP) depuis 1968, avait été tué à la sortie d’un cinéma de Stockholm. L’affaire n’a jamais été vraiment élucidée, et ne l’est guère plus aujourd’hui. Un des suspects, le graphiste Stig Engström, a certes été désigné comme meurtrier présumé. Mais vingt ans après le suicide de ce dernier, aucune preuve technique n’a été présentée par le procureur en charge du dossier. 

Olof Palme en 1978. © Wiki Commons Olof Palme en 1978. © Wiki Commons
L’épilogue de cette longue procédure se révèle donc particulièrement insatisfaisant, et peu à la hauteur de celui qui restera comme une figure importante de la social-démocratie européenne. Brutalement et précocement disparu, Olof Palme apparaît surtout comme la mauvaise conscience posthume d’une nation et d’une famille politique aujourd’hui en crise identitaire.

Son assassinat, une enquête ratée, les rumeurs et fantasmes qu’elle a générés, ont en effet agi comme un révélateur de la face sombre de la société suédoise. Alors que celle-ci était sans cesse érigée en modèle, présentée comme un havre de consensus et de prospérité partagée, il apparaissait soudain qu’elle pouvait abriter de la déviance sociale, de la haine politique et de l’incompétence. 

Le choc a ébranlé tout le pays, et n’est pas étranger aux efforts de nombreux journalistes et écrivains pour sonder les mythes et les pages peu glorieuses de l’histoire suédoise. Parmi les polars publiés dans cette veine, la saga Millenium est sans doute la plus connue. Son auteur, Stieg Larsson, s’était lui-même passionné pour l’affaire Palme, au point d’accumuler quinze cartons d’archives à son sujet. 

De façon générale, à partir des années 1990, les idéaux d’harmonie sociale et d’universalisme démocratique censément incarnés par le pays ont été mis à l’épreuve de quelques rappels désagréables. Ainsi de la complaisance des autorités envers le régime nazi pendant la guerre de 1939-45, qui s’est traduite par des exportations massives de minerai de fer vers le Reich, une censure de la presse, et même l’application de certaines des lois raciales de Nuremberg. Les aspects paternalistes et coercitifs du fameux « modèle suédois » ont aussi été pointés, parmi lesquels rien de moins que les stérilisations forcées qui ont eu cours jusque dans les années 1970, au nom de la « qualité » de la population, alors que les sociaux-démocrates étaient au pouvoir depuis quarante ans. 

C’est de cette famille politique, fondée sur des causes démocratiques mais portée à une ingénierie sociale propice à de telles dérives, qu’Olof Palme a été un des dirigeants les plus marquants. Si ses combats internationalistes tranchaient déjà, à son époque, avec les réflexes atlantistes et occidentalo-centrés de la plupart de ses homologues européens, ils jurent encore plus avec le comportement des élites sociales-démocrates contemporaines, actrices sans complexe de la mondialisation néolibérale ou protectrices jalouses de leurs intérêts nationaux. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’entretien donné au Monde par l’actuelle ministre des finances suédoise. D’obédience sociale-démocrate, elle rejette clairement le principe de transferts sans conditions entre pays européens, en arguant que les retraités de son pays ne comprendraient pas de payer pour leurs équivalents méridionaux.  

Là où la trajectoire politique de Palme s’avère particulièrement intéressante et révélatrice d’une époque, c’est qu’en même temps qu’il bataillait au niveau mondial pour la solidarité avec les peuples dominés, il laissait s’opérer au niveau intérieur un authentique tournant vers le néolibéralisme. Le protagoniste majeur de cette évolution, souvent sous-estimée dans les discours sur le « modèle suédois », fut certes son ministre des finances, Kjell-Olof Feldt. Mais ce dernier a bien agi sous l’autorité de Palme, après qu’eut été abandonné un des derniers grands projets sociaux-démocrates véritablement ambitieux, à savoir des fonds salariaux collectifs qui auraient abouti à une socialisation progressive des firmes privées, au profit des travailleurs et de leurs représentants.  

« Internationalisme actif » et tournant néolibéral 

Les premiers mandats de premier ministre de Palme, de 1969 à 1976, s’inscrivaient dans une décennie marquée par l’insubordination ouvrière et la poussée de revendications féministes, pacifistes, tiers-mondistes et écologistes. Comme dans d’autres pays, la social-démocratie insérée dans les appareils étatiques a été heurtée par ces contestations. Mais plus qu’ailleurs, le SAP est parvenu à les absorber et à les canaliser sur le plan institutionnel. Il est d’ailleurs remarquable que ses performances électorales aient continué à osciller à un très haut niveau — entre 43 et 45 %. 

Pour évoquer cette réussite du régime à digérer ces révoltes anti-autoritaires et antiproductivistes, le sociologue Göran Therborn a parlé d’un Mai-68 suédois  « dilué à l’extrême », à la différence de son caractère « rampant » en Italie ou « explosif » en France. Le SAP a notamment su désamorcer les revendications antinucléaires, en promettant de planifier le démantèlement tout en laissant construire les réacteurs déjà programmés. Les dirigeants sociaux-démocrates, dont Palme au premier chef, se sont mêlés aux protestations contre la guerre menée par les États-Unis au Viêtnam, au point de laisser se dégrader les relations diplomatiques entre ces derniers et la Suède. 

Olof Palme à une marche contre la guerre du Viêtnam, en 1968. © WikiCommons Olof Palme à une marche contre la guerre du Viêtnam, en 1968. © WikiCommons

Sur le plan social, son gouvernement a mis en œuvre des réformes tendant à la « démocratie industrielle », donnant plus de droits aux salariés et rognant sur les prérogatives des employeurs. Fait marquant, ces décisions ont été prises en contournant les canaux habituels de négociation entre syndicats et patronat, ce qui n’a pas manqué de provoquer le courroux de ce dernier, et de contribuer à la haine tenace dont Palme fut l’objet de la part des plus conservateurs, lui qui venait de ce milieu et avait décidé de rejoindre la social-démocratie. C’est à cette époque que le dirigeant suédois écrivit, dans un échange épistolaire avec ses homologues allemand et autrichien, que « la social-démocratie [devait] se donner pour tâche de gagner les hommes à une solution de remplacement du capitalisme privé et du capitalisme d’État bureaucratique »

Après une cure d’opposition, Palme et ses partisans sont revenus au pouvoir en 1982 avec une doctrine économique nettement plus modeste. Selon son bras droit Ingvar Carlsson, le parti devait faire preuve de discipline budgétaire et salariale pour conforter les exportations et sauver le plein emploi. Il était alors question, quinze ans avant les années Blair et Schröder, d’une « troisième voie » entre le néolibéralisme brutal de Reagan et Thatcher et le socialisme périmé des Français. Les experts du ministère des finances étaient alors totalement acculturés aux thèses libérales, et n’hésitaient pas à dénoncer les « vaches sacrées » du SAP, au nom de la « potion amère » qu’il serait indispensable d’avaler face à la crise.  

Même s’il ne goûtait guère ces provocations, Palme a préféré se concentrer sur les affaires extérieures, en donnant un nouveau sens à la fameuse neutralité suédoise. Celle-ci avait épargné au pays les destructions de la Seconde Guerre mondiale, au point que le niveau de vie des Suédois atteignit, durant ces années, le double du niveau de vie moyen des autres Européens. Contre une position attentiste ou isolationniste, Palme s’est plutôt affirmé comme le héraut d’un « internationalisme actif ». Selon cette vision, les valeurs sociales-démocrates de justice et de solidarité avec les plus faibles devaient être défendues et exportées au-delà de la seule scène domestique. 

Jusqu’à la fin de sa vie, il n’a donc eu de cesse de dénoncer les logiques impérialistes et racistes, d’où sa défense des non-alignés contre les « Deux Grands » états-unien et soviétique, sa dénonciation farouche de l’apartheid en Afrique du Sud et du régime de Pinochet au Chili, ou encore sa défense des droits du peuple palestinien. Il ne s’agissait pas seulement de beaux discours. L’appareil diplomatique a été mobilisé pour aider les États les plus pauvres à défendre leurs intérêts auprès des Nations unies, participer à la médiation entre belligérants dans les zones de conflits, et encourager toutes les puissances à un désarmement concerté.  

Pendant ce temps, cependant, la politique économique de la social-démocratie mutait de plus en plus. Après des mesures de rigueur et de privatisation mises en œuvre au tout début des années 1980, la transformation la plus en rupture avec les arrangements de l’après-guerre a été la grande dérégulation du crédit et des mouvements de capitaux, alors que le système financier suédois était resté l’un des plus réglementés du monde. Ce qui fut appelé la « Révolution de novembre » de 1985 a alimenté une bulle qui devait créer, six ans plus tard, une des pires crises économiques que le pays ait connues. Les conservateurs arrivés au pouvoir y ont répondu par de l’austérité, non sans y avoir associé les sociaux-démocrates. Entretemps, une réforme fiscale dite « du siècle », dont les effets étaient clairement anti-redistributifs, avait été votée avec l’appui des libéraux.  

En tant que chef de gouvernement, Palme a donc été au cœur des tentations contradictoires de la social-démocratie : celle d’une radicalisation de l’État social, qui fit long feu face à la conflictualité que cela supposait avec les milieux d’affaires et les grandes puissances ; et celle d’un ralliement au paradigme néolibéral, qui fut la voie peu ou prou embrassée par l’ensemble des partis de cette famille, depuis le Vieux Continent jusqu’en Océanie et au Canada. Dans le même temps, son action à l’international et son attention aux mouvements sociaux reflétaient une prise en compte de certaines des luttes les plus actives de la société, et un souci de justice globale dont on peine à trouver des équivalents contemporains. 

En définitive, Palme apparaît comme l’incarnation à la fois d’une grandeur perdue de la social-démocratie et de l’épuisement de son originalité face à la revanche sociale des possédants. Sa mémoire, trente-quatre ans après son assassinat, reste toujours privée de la vérité sur sa disparition. 

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