Les Etats-Unis font face à une épidémie d'overdoses à l'héroïne

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C'est un problème nouveau que les candidats aux élections primaires ont vu surgir : l'augmentation spectaculaire du nombre de décès par overdoses d’opiacés, héroïne et médicaments antidouleurs. Cette épidémie vient souligner les dérives des prescriptions médicales et surtout la faible prise en charge de la toxicomanie.

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New York, de notre correspondante. –  À observer les candidats aux élections primaires s’écharper, on en oublierait presque que sur les chemins de la campagne, ils font avant tout face aux citoyens. Oui, ils sont parfois obligés de se taire, de tendre l’oreille, et d’ouvrir les yeux sur les sources d’inquiétude concrètes de leur électorat. Par exemple ? Les addictions aux médicaments antidouleurs et à l’héroïne qui sont en train de faire des ravages à travers le pays. Selon le Centers for disease control and prevention (CDC), l'agence fédérale en charge de la santé publique, le nombre d’overdoses mortelles liées à la consommation de ces opiacés a augmenté de 200 % depuis 2000. En 2014, 47 055 personnes décédaient d’une overdose, causée dans 61 % des cas par la consommation d’un ou plusieurs opiacés.

En avril 2015, lorsque Hillary Clinton entame sa campagne dans le New Hampshire et commence par une réunion informelle avec une vingtaine d’employés d’une petite entreprise locale de fabrication de jouets, la toute première question qui lui est posée concerne l’épidémie d’overdoses mortelles d’héroïne dans cet État et ce qu’elle compte faire pour y remédier. La candidate cache à peine sa surprise, elle s’attendait – comme elle le confiera plus tard à la presse – à des questions sur l’économie et l’emploi. Elle promet alors d’accorder une plus large place à cette « épidémie silencieuse » au cours de sa campagne, ce qu’elle fera, en étant ensuite toujours prête à dérouler son plan d’action.

Même chose pour le républicain Jeb Bush : lors de sa première visite dans le New Hampshire, on l’interpelle d’abord sur les ravages causés par la drogue dure. Le républicain prend note et promet de s’y atteler avec d’autant plus d’ardeur qu’il fait lui-même face à l’addiction de sa fille Noelle.

Le New Hampshire, 1,3 million d’habitants, a enregistré 325 décès par overdoses d’opiacés en 2014, une augmentation de 68 % par rapport à 2013. La grande majorité a été provoquée par une consommation d’héroïne, de fentanyl (un puissant antalgique dérivé de la morphine), ou d’un mélange des deux. Cette même année, les services médicaux d’urgence ont administré plus de 1 900 fois de la naloxone, un produit servant d’antidote en cas d’overdose à l’héroïne, faisant progressivement son chemin dans les hôpitaux et services d’urgence du pays.

C’est loin d’être le seul État touché. Les autorités du Vermont, du Maine parle d’un « fléau ». La Virginie-Occidentale enregistre des taux record d’overdose chez les 12-25 ans. Dans l’Indiana, l’échange de seringues infectées a provoqué une augmentation du nombre de cas HIV sans précédent au cours de la dernière décennie, au point que le gouverneur Mike Spence a déclaré en 2015 l’état d’urgence sanitaire. On y observe également une forte recrudescence de l’hépatite C, tout comme à Staten Island, île située au sud de Manhattan, à New York.

Le point commun entre ces régions est qu’elles sont plutôt situées au nord et à l’est des États-Unis, notamment en zones rurales et périurbaines, et comptent une majorité de population blanche. C’est en effet la nouvelle carte de l’addiction qui se dessine, étude après étude (notamment grâce à cette carte du CDC). En 2014, des chercheurs du département de psychiatrie de l’université de Washington à Saint Louis publient une étude confirmant ces nouvelles caractéristiques démographiques et sociales des usagers d’héroïne. Ils expliquent que jusque dans les années 1980, toutes les catégories de population – Blancs, Noirs, Hispaniques, etc. – étaient touchées de manière égale. Aujourd’hui, 90 % des usagers ayant consommé de l’héroïne pour la première fois au cours de la dernière décennie sont blancs.

Il y a donc un problème d’un type nouveau, peu comparable à l’épidémie du crack qu’a connue le pays dans les années 1980, frappant surtout les quartiers pauvres et ghettoïsés de métropoles, habités en majorité par des Afro-Américains. Cette épidémie s’accompagnait alors d’un trafic de rue auquel les autorités ont apporté une réponse essentiellement répressive et policière. Ce trafic est quasiment invisible aujourd’hui : l’héroïne s’achète et se consomme surtout à domicile, l’ampleur de l’addiction pouvant ainsi passer inaperçue, ou presque.

Une étude a tiré la sonnette d’alarme. Réalisée par des chercheurs de l’université de Princeton et publiée en septembre dernier, celle-ci révèle que le taux de mortalité des Américains blancs de 45 à 54 ans, tout particulièrement des moins diplômés, s’est mis à augmenter depuis 1998 (contrairement aux autres catégories de population). Les chercheurs soulignent qu’avant cela, le taux de mortalité en milieu de vie aux États-Unis ne faisait au contraire que baisser année après année. Qu’est-ce qui explique ce phénomène ? C'est une augmentation des cas de suicides, des souffrances liées à des maladies du foie, à l’abus d’alcool, et des overdoses de médicaments antidouleurs opiacés et d’héroïne.

S’il n’y a pour le moment aucune explication simple et entièrement convaincante, un schéma s’est imposé depuis quelques années aux États-Unis : le lien étroit entre les addictions aux médicaments antidouleurs et à l’héroïne, les premiers étant dans plus de 75 % des casune porte d’entrée à la consommation de cette drogue dure.

« Nous avons un sérieux problème de prescription à outrance d’antidouleurs », estime Adrienne Abbate, à la tête d’une organisation de prise en charge des jeunes touchés par la drogue (« Tackling Youth Substance Abuse »), sur l’île de Staten Island, au sud de Manhattan, à New York. Une île à majorité de population blanche, périurbaine, appartenant à la classe ouvrière qui connaît exactement les mêmes problèmes de dépendances et d’overdoses que le New Hampshire, le Vermont, l’Ohio ou encore l’Idaho.

Ces antidouleurs, ce sont de puissants analgésiques opioïdes comme l’oxycodone ou le vicodin. Délivrés sur simple ordonnance, ils sont bien plus prescrits aux États-Unis qu’en Europe, notamment en cas de douleurs chroniques, par exemple des douleurs de dos. Mais est-ce toujours bien indiqué ? La réponse est non. À Staten Island comme dans de nombreuses régions rurales du pays, ces cachets viennent surtout se substituer à un suivi médical adapté et régulier.

« Staten Island compte une large population de policiers, de pompiers, de travailleurs du bâtiment. Ce sont des métiers qui abîment. Mais ces prescriptions de médicaments à outrance s’expliquent surtout par une culture médicale, créée et entretenue par quelques groupes pharmaceutiques ayant réussi à séduire les médecins et à rendre leurs produits indispensables », analyse encore Adrienne Abatte. À tel point qu’ils deviennent l’objet d’addictions, de trafics, de dérives. 

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